La reprise des cours : 28

 

 Comme prévu, chaque soir, Shin vint dîner au restaurant, toujours accompagné, non pas d’une jolie jeune fille ou autre, mais plutôt d’une personne pouvant ramener ensuite les jumeaux et Buzz chez Carlin. Les premiers soirs, il vint avec Ludwig, Reï et le petit Ashula. Celui-ci était toujours dans son fauteuil roulant. Il aurait déjà dû se faire opérer, mais le médecin avait dû s’excuser. Il ne pouvait pas venir comme prévu un empêchement de dernière minute l’en avait empêché.

 Étant donné, le caractère assez spécial du médecin en question, Mili avait réellement été surprise de l’entendre s’excuser platement. Il la rassura également sur le fait qu’il viendrait dès que possible et son jeune patient passerait en priorité. Ludwig fut déçu de ce retard, mais le petit rassura l’adulte avec un très beau sourire. En tout cas, leur présence plut beaucoup à Tabitha qui craqua bien évidemment pour le petit garçon.

 La jeune femme ne connaissait pas vraiment Ludwig Lagardère, étant plus jeune de deux ans par rapport à elle. Elle se souvenait juste qu’il était un adorateur de Shin. Elle avait grandi en présence de Shin, Lina, Nathaniel et Luka jusqu’à la première année de collège ensuite elle avait dû déménager. Quand lors d’une soirée, Shin vint accompagner de ses éternels amis, elle songea alors qu’il manquait une présence, un garçon blond dont le sourire semblait scotché sur les lèvres, jovial et un peu exubérant. Un garçon admirait de beaucoup de monde pour sa gentillesse et son charme naturel, mais qui en réalité cachait sa vraie personnalité.

 Tabitha se souvenait très bien de ce garçon. Pendant sa jeunesse, elle avait habité juste à côté de chez lui. Elle avait vite repéré sa vraie mentalité, mais elle n’avait jamais rien dit. Pourquoi l’aurait-elle fait ? Personne ne l’aurait cru de toute façon. Enfin, leur présence ne passa pas inaperçue dans le restaurant, bien évidemment. En les observant de loin, elle se demandait bien comment Lina, la seule femme du groupe pouvait les supporter, surtout en sachant que l’un d’eux avait souvent les mains baladeuses. La jeune femme en fit les frais vers la fin de la troisième soirée en leur compagnie.

 Elle ne savait pas comment réagir, mais avant qu’elle ne trouve, Nathaniel avait crié de douleur. Sawako était arrivé par l’arrière et lui avait donné un coup de plateau.

- Vous ne savez pas poser vos mains ailleurs, espèce de pervers sans cervelle !

- Aïe aïe aïe ! Ça fait mal, Sawa !

 Nathaniel se tourna vers son compagnon et posa son front sur son bras.

- Snif, snif ! Tu as vu comment il me traite.

- Bien fait pour toi, fut la simple réponse de son homme.

- Ouiiiiiiiiin ! Personne ne m’aime.

 Sawako regardait la scène, halluciné par la bêtise de cet homme. Il poussa un petit cri quand il se fit harper et qu’il tomba sur un siège libre. Il jeta un regard noir à Shin, le coupable. Celui-ci profitait du fait de ne plus avoir de plâtre.

- Tu manges avec nous.

- Hors de question ! J’ai encore du travail.

- Tu n’as rien à dire. C’est déjà décidé. Pas vrai Tabi ?

 La jeune femme prit au dépourvu, jeta un coup d’œil vers son employé qui la suppliait du regard de refuser, mais avant qu’elle ne puisse dire quoi que se soit, Déborah arriva et s’exclama :

- Sawako, Daniel signale que tu as fini donc tu peux rester avec tes amis.

 Le garçon serra les dents, pris aux pièges. Près de lui, il entendit Shin émettre un petit rire moqueur. Il pouvait continuer à s’amuser à ses dépens si cela lui chante, mais il le lui ferait payer. Évidemment pendant tout le repas, il dut frapper plus d’une fois Nathaniel puisque assis entre les deux plus casses pieds de la planète. Ils invitèrent également Tabitha à rester avec eux. La jeune femme aurait bien voulu refuser. Elle se sentait un peu mal à l’aise avec eux. Non pas qu’elle les trouvait antipathiques, mais elle enviait leur amitié. Finalement, elle céda quand Lina la supplia de ne pas la laisser seule avec eux.

Au fil du temps, elle apprit que Shin et Lina avaient été mariés. Elle trouvait donc étrange de les voir se parler et rire ensemble comme si de rien n’était. Et surtout de voir clairement son ex-mari draguait une autre personne qui plus est un homme devant elle. La jeune femme ne pouvait comprendre cette attitude désinvolte. Elle avait pleuré toutes les larmes de son corps quand son mari l’avait abandonné pour une autre femme plus jeune.

 

 La fin des vacances de février finit par arriver et les quatre garçons retournèrent au lycée. Tabitha ne voulant pas être la responsable en cas d’échec scolaire refusa qu’ils viennent travailler tous les soirs. Il fut donc convenu qu’ils ne viendraient travailler que les vendredis soir, les samedis midi et le soir. Le dimanche, le restaurant était fermé.

N’ayant pas revu Luce depuis sa fête d’anniversaire, Sawako avait un peu hâte de le revoir. En tout cas, sa nouvelle tête fit fureur auprès des lycéennes pour son plus grand malheur. Il rejoignit sa classe rapidement et y trouva un Luce rêveur, installé à sa table. Il eut un sourire. Son ami semblait être en forme. Luce entendit un bruit et se tourna vers l’entrée de la classe.

 Sur le moment, il eut du mal à le reconnaître. Il se demandait qui pouvait bien être ce garçon. Puis, il poussa une exclamation de surprise.

- Aaaaah ! Sawako ?

- Évidemment, qui veux-tu que ce soit d’autre ?

- Mais… mais tu n’es plus le même.

 Le japonais éclata de rire et se laissa tomber à sa place.

- Tu n’es pas obligé de rire, bouda le garçon.

 Appuyant sa tête sur une main, Sawako observa son ami.

- Alors, c’était bien tes vacances avec Erwan.

 Luce se mit aussitôt à rougir comme un coquelicot. Pour changer de conversation, Luce s’exclama :

- J’ai été surpris d’apprendre que tu vivais chez Shin, maintenant. Pourquoi es-tu parti ? Ne te plaisais-tu pas chez nous ? J’ai fait quelque chose qu’il ne fallait pas ?

- Ce n’est pas à cause de toi, Luce. J’aime beaucoup ta famille. Tu peux me croire.

- Vrai ? Alors, pourquoi ? J’avais l’impression d’avoir un autre grand frère. Je sais bien que j’ai Reï, Maeva ou Thalia, mais ils sont bien plus vieux que moi, alors ce n’est pas pareil.

 Sawako en fut surpris. Il n’avait pas imaginé que Luce pouvait le considérer ainsi. Il en fut un peu perturbé. Il répliqua un peu durement :

- Tu as les jumeaux, Charles et Buzz.

 Luce baissa la tête en soupirant. Il se mit à observer ses mains posées sur le bureau.

- C’est vrai, ils sont là et j’aime bien discuter avec eux également, mais ce n’est pas pareil.

- Je ne me sens pas à l’aise dans ta grande maison. C’est stupide, mais chaque fois que je descendais dans le hall, j’avais peur de me retrouver face à ma grand-mère. Ton père l’a deviné. Et puis, je me sentais responsable de l’accident de Shin.

 Luce fut soulagé d’apprendre la vérité. L’amitié du japonais lui tenait à cœur.

- Je suis rassuré. Et ta cohabitation avec Shin se passe bien ?

 Sawako fut à nouveau troublé. Parler de celui-ci lui rappelait sans arrêt le baiser échangé dans la cuisine. Shin n’avait plus rien tenté depuis, mais le garçon sentait son regard posé sur lui en permanence. Il avait toujours l’impression d’être dévoré, mise à nu. Il finit tout de même par répondre.

- Oui, ça peut aller. Parfois, il est horripilant, désagréable, capricieux aussi. On dirait un gosse dans le corps d’un adulte.

 Luce observant silencieusement son ami aperçut le léger sourire. Il pencha la tête et s’exclama :

- Tu ne serais pas un peu amoureux de Shin, Sawa ?

- Non ! s’écria aussitôt le garçon, troublé encore plus, les joues rouges.

 Les autres élèves arrivèrent à ce moment précis. Luce se réinstalla mieux à sa place. Il jeta un coup d’œil rapide vers son ami. Sawako avait le regard dans le vide et se mordait la lèvre inférieure. Il écrivit un petit mot sur un bout de papier et le balança sur le bureau du japonais. Celui-ci, intrigué, l’ouvrit et le lut : « Tu ne devrais pas être aussi catégorique si j’étais toi ! » Le japonais lança un regard noir vers son ami français. Il n’était pas amoureux. Qu’est-ce qu’ils avaient à vouloir qu’il le soit !

 

 Pendant le reste de la journée, Sawako dut serrer les dents. Lors des pauses ou du déjeuner, il se trouvait une cachette pour être tranquille. Heureusement, les jumeaux l’aidèrent beaucoup. Un moment, il eut le malheur d’entrer dans une pièce vide en apparence, mais il se retrouva devant un spectacle qui aurait amené le rouge à n’importe qui sauf quand on s’appelait Sawako.

 Il eut même beaucoup de mal à ne pas rire de la tête de son camarade. Comment un garçon aussi grand, bâti comme un taureau pouvait rougir de cette façon ? C’était vraiment trop mignon. Buzz avait beau avoir une apparence de grosse brute, à l’intérieur se cachait un garçon sensible, pudique et surtout timide, tout le contraire de son compagnon à moitié allongé sur un bureau, débraillé.

- Merde ! On en peut être tranquille cinq minutes, s’emporta Charles, en se redressant et se rhabillant par la même occasion.

 Il soupira et lança un regard noir au japonais responsable. Il avait cassé l’ambiance. Maintenant, il aurait bien du mal à faire céder à nouveau Buzz pour le faire dans le lycée.

- Je suis désolé. Je ne savais pas que vous étiez là.

- Mouais, tu ne sembles pas vraiment si désolé, rétorqua Charles, boudeur.

 Sawako émit un petit rire et vint le rejoindre sur le bureau. Il se pencha et lui chuchota :

- Non, je ne peux pas l’être, car de cette façon, j’ai vu un Buzz très mignon.

 Mal à l’aise, le fameux Buzz rougit encore plus et ne savait pas du tout où se mettre. Charles se tourna vers le japonais et répliqua :

- Mouais, mais pas touche. Je l’ai trouvé avant toi.

 Sawako ne put se retenir plus longtemps et explosa de rire sous le regard mécontent de l’anglais. Reprenant son sérieux avec beaucoup de mal, il en avait mal au ventre, le japonais murmura :

- Ne t’inquiète pas autant Charlie, je ne te piquerais pas ton Buzz, mais tu devrais peut-être lui mettre un collier avec inscrit dessus « propriété privée », parce que si quelqu’un autre que moi aperçoit son expression, il va s’empresser de te le voler.

 Charles se tourna vers son amoureux avec un regard pensif, Buzz dégluti avec difficulté. Il lança un regard suppliant vers Sawako qui lui adressa un sourire moqueur.

- Sawa ne lui donne pas ce genre d’idée.

- Mais, c’est trop drôle. Rien que de t’imaginer avec ce collier, trop mortel.

- Sawaaaaaa ! Gémit Buzz envers son camarade qui le taquinait avec un plaisir sadique, apparemment.

- Bon, je vous laisse les amoureux, lança finalement le japonais en se dirigeant vers la porte. Ne faites pas trop de bêtise.

 Le garçon referma la porte derrière lui avec un sourire. Il ne regrettait pas d’être venu en France, plutôt que de suivre Gaku. Il se sentait revivre ici. Il s’en voulait un peu de ne pas songer souvent à sa famille. Il reconnaissait maintenant qu’il avait été dur avec eux. Il ne leur avait jamais laissé une chance. Il songea alors qu’il devrait les appeler pour voir si tout allait bien. Certes, il leur écrivait quelques lettres de temps en temps, mais depuis son arrivée dans ce pays, il ne les avait jamais appelés. Son grand-père et même Hisao l’avaient appelé plusieurs fois déjà, mais le garçon n’était jamais présent. Il se demanda si Hisao lui en voulait de son silence.

 À la fin des cours, il partit rapidement afin de ne pas être de nouveau ennuyé par des filles un peu trop collantes. Il prit le bus et descendit à l’arrêt le plus proche de chez Shin. Quand il pénétra dans la maison, il la trouva silencieuse. Il balança son sac comme à l’accoutumée dans un coin de la pièce. Il retira ses chaussures également. Il avait des devoirs, mais il les ferait plus tard. Il avait faim pour le moment.

 Il se dirigeait vers la cuisine quand il aperçut le courrier sur la table de la salle à manger. Shin avait fait deux piles afin de séparer les siens avec ceux du garçon. Sawako en fut surpris. Il ne s’attendait pas vraiment à recevoir du courrier. Il s’approcha et prit donc son courrier. Il sourit en apercevant une carte postale d’Hanae.

 Il la retourna et lut avec un petit rire. Sa jeune tante racontait quelques anecdotes amusantes et lui rappelait de ne pas oublier de lui répondre sinon elle viendrait personnellement lui tirer les oreilles. Toshio aussi avait laissé un petit message lui disant de ne pas l’oublier également. Sawako songea sérieusement à leur écrire une vraie lettre. Ça leur ferait peut-être très plaisir. Le deuxième courrier était une lettre. Intrigué, Sawako la tourna pour connaitre l’expéditeur. Il en fut surpris. Sa main se mit un peu à trembler, hésitant à la marche à suivre. Devait-il la lire ou pas ?

 Il en était toujours là quand la lettre disparut de sa main. Il eut un hoquet de surprise et se retourna vers le voleur. Shin tenait la lettre entre ses doigts, le regard sombre il observait le nom de l’expéditeur. Sawako tenta de la reprendre, mais Shin l’en empêcha en s’éloignant.

- Rendez-moi cette lettre.

- Viens la chercher, fut simplement la réponse.

 Shin se rendit dans le salon et se laissa tomber dans le canapé. Il tournait entre ses doigts la lettre. Sawako serra les dents et rejoignit le jeune homme. Il s’approcha et tendit la main.

- Rendez-la-moi, maintenant.

 Shin leva ses yeux vers la silhouette du japonais dont le regard lançait des éclairs. Loin d’en être effrayé, Shin lui adressa un sourire, pas vraiment chaleureux. Sawako en fut troublé. Pourquoi semblait-il en colère ?

- Est-ce une personne importante pour toi, Sawako ?

 Le garçon garda le silence, mais son cœur battait la chamade. Se lassant d’attendre, il se pencha pour récupérer son bien, mais Shin lui attrapa le bras et le fit chavirer sur lui. Sawako poussa une exclamation et se retient aux épaules. Il se retrouva à quelques centimètres du visage de son colocataire. Le japonais sentait la panique le gagner. Sentir le corps chaud de Shin sous le sien lui faisait ressentir des sensations qu’il connaissait déjà, mais en bien meilleures.

 Il essaya de se dégager, mais Shin, ayant récupéré la force de ses deux bras, l’en empêcha. Las, Sawako posa son front sur la chemise acajou entre-ouverte du jeune homme. Il ferma les yeux. Il pouvait sentir l’odeur de l’homme et il l’aimait bien cette senteur un peu pimentée.

 Shin, tout aussi troublé par le corps si sexy du garçon, avait bien du mal à rester l’esprit clair et à empêcher ses mains à se balader. Finalement, il ne put réfréner son envie de le toucher. Sa main droite glissa le long du dos de Sawako dont le corps frissonna et s’enfouit dans les cheveux noirs bleutés. Depuis le jour où il avait vu la nouvelle coupe, il avait eu une folle envie d’y mettre les mains. Sawako se mordit la lèvre pour contenir un son sous la caresse des doigts sur son crâne.

- Sawa ? Est-ce que ce Gaku est une personne importante ? Demanda à nouveau Shin.

 Sawako ouvrit les yeux en grand. Il avait eu l’impression d’entendre presque une supplication dans la voix de son colocataire. Pourquoi voulait-il le savoir ? Était-ce vraiment important ?

- Non, plus maintenant, finit par chuchoter le japonais, d’une voix à peine audible que Shin eut bien du mal à entendre.

 Sawako releva la tête et remarqua le soulagement dans le regard de Shin. Il ne put s’empêcher de rajouter.

- Mais cela n’empêche pas qu’il soit un ami. Seriez-vous jaloux ?

 Shin allait répondre, mais le bruit d’une porte qui s’ouvrait l’en empêcha. Sawako se débattit assez fortement pour pouvoir s’échapper et s’éloigner assez loin avant l’apparition de l’intrus. Pour la première fois de sa vie, Shin maudit son frère.