Une nouvelle tête et un travail : 27

 

 Le lendemain quand Sawako descendit prendre son petit déjeuner, un message était déposé sur le comptoir. Shin annonçait son absence toute la journée. Le garçon chiffonna le bout de papier et le jeta dans la poubelle dans un geste de colère. Il secoua la tête, exaspérée. Pourquoi était-il furieux ? Il pouvait être stupide parfois.

 L’appétit coupé, il se rendit dans la salle de bain pour se changer. Ensuite, prenant son manteau, il sortit à son tour. Le temps aujourd’hui était très doux et ensoleillé. L’humeur un peu remontée au beau fixe, Sawako se tourna en direction pour se rendre dans le quartier commerçant. Il allait surement faire une ânerie, mais ça le démangeait depuis un bon moment.

 Il prit le bus pour s’y rendre plus rapidement. Grâce au soleil, le quartier commençant se trouvait être plein de vie. Le garçon en fut un peu surpris de voir autant de population. Tout le monde semblait vouloir faire des folies ce jour-là. Au moins avec un peu de chance, il ne rencontrerait personne de sa connaissance. Mais à un détour d’une rue, il se tamponna droit sur une personne. Le choc fut assez violent pour chavirer sur les fesses.

 Il grimaça et releva la tête de surprise en reconnaissant le rire. La chance ne semblait pas être au rendez-vous. Il soupira fataliste. Il accepta la main tendue pour se remettre debout. Le garçon face à lui était bien plus grand, mais tout aussi mince que lui. Les yeux noirs légèrement moqueurs pour le moment étaient la réplique exacte de celle de son frère.

 Étrange le destin ! La veille, il avait rencontré Vincenzo, aujourd’hui Juan. Quelque chose clochait chez l’italien ! Sawako eut un peu de mal à se souvenir ce que c’était. Puis, son cerveau fit un clic de reconnaissance. Juan et Vincenzo s’habillaient pareille. S’il n’était pas capable de les différencier, il aurait eu l’impression d’être avec le même qu’hier. Vincenzo devait être narcissique. Il aimait son double identique pour beaucoup de choses d’ailleurs.

 Sawako se fit à nouveau bousculer. De colère, il jeta un regard noir vers le coupable qui déglutit et s’excusa en s’éloignant le plus rapidement. Juan le remarqua et éclata de rire.

- Tu peux faire peur, Sawa. Où allais-tu de si bon pas ?

- Je me promenais.

- Mais bien sûr ! Si tu veux être seul, dis-le simplement ? Je ne m’en offusquerai pas, tu sais.

 Le japonais observa ses baskets intensément en se mordant la lèvre.

- Désolé, je vais dans un endroit bien précis. Et toi ?

- Mmmh ! Je me promène pour me changer les idées. Vince est bizarre ces derniers temps et il ne veut rien dire. Ça m’énerve.

- Bon, on dirait bien que je sers d’écoute, alors viens avec moi.

 Stupéfait, Juan ne se fit pas prier pour autant.

- Aurais-tu parlé avec Vince, Sawa ?

- Oui, hier au parc. Mais, quand il est parti, il avait l’air d’aller mieux.

- Oh ! Voilà pourquoi il était de bonne humeur hier et pourquoi je l’ai trouvé dans mon lit ce matin.

 Sawako eut un hoquet de stupeur. Il jeta un coup d’œil vers l’italien. Celui-ci le regardait avec un sourire amusé.

- Je sais, je devrais m’en inquiéter, mais nous sommes ensemble depuis la naissance. Tu savais qu’en réalité, nous sommes des frères siamois.

 Juan remonta la manche de son gros pull et le montra à son ami. Sawako aperçut une énorme cicatrice. Il remarqua également que le bras était bien plus fin que celui de gauche.

- Nous sommes nés collés au niveau du bras, du mollet et un peu au niveau du crâne. Ils ont longtemps hésité pour nous opérer parce que nous n’avions plus de famille. Notre mère est morte en nous mettant au monde. Jusqu’au jour où un homme est arrivé. Il s’est présenté comme notre oncle. Il a payé l’opération.

- Mazette ! C’est un miracle que vous n’ayez aucune séquelle.

- Oui, les médecins ont eu vraiment peur. Nous détacher les membres, cela allait, mais, pour le crâne. D’après ce que notre oncle nous a dit, nous étions connectés que par la peau, mais l’opération s’est révélée très dangereuse. Il parait que j’ai eu un arrêt cardiaque et que mon frère se serait mis alors à hurler à mort.

 Sawako écoutait en silence, étonné par le discours de Juan. Parfois, il jetait un regard noir autour de lui pour éloigner les passants qui les bousculaient.

- Mais, tu as survécu. C’est un vrai miracle.

- Oui, depuis nous avons toujours été ensemble. Avant de mourir, notre oncle nous a dit que nous serions incapables de vivre sans l’autre. Je crois qu’il a raison.

 Sawako s’arrêta devant la boutique qu’il cherchait. Juan en fut surpris. Avant d’entrée, le japonais lui lança :

- Vince est stupide. Il avait peur des sentiments qu’il ressentait pour toi et pour Asia. Mais, si j’ai bien compris, vous faites toujours tout ensemble, non ? Alors, il s’inquiète vraiment pour rien.

 Juan observa la porte de la boutique où était entré son ami un long moment, interdit. Puis, il y pénétra également. Il chercha son camarade. Il discutait avec un homme corpulent et jovial. Une jeune femme lui demanda s’il avait besoin d’aide. Juan la rassura en affirmant accompagner un ami. Il resta à distance et observa autour de lui. Qu’est-ce qui avait bien pris à Sawako de venir chez un coiffeur ?

 Juan patienta pendant plus d’une heure en lisant un magazine. Il sursauta quand une ombre apparut dans son champ de vision. Il redressa la tête et resta un instant interdit. Le garçon face à lui ne ressemblait plus trop à celui qui était entré dans la boutique une heure plus tôt. Il n’avait plus l’apparence d’un éternel adolescent. Les cheveux coupés jusqu’au niveau de ses épaules en dégradé, quelques mèches s’évadant sur son front, affirmaient beaucoup plus son visage ovale et ses pommettes saillantes. Son regard aussi changeait avec cette coupe. Avant, il donnait toujours l’impression d’être en colère, maintenant, cela lui donnait un regard plus intense, plus magnétique. Le changement était total.

- Juan ? Tu vas bien ?

 L’italien se sentit rougir. Il se secoua et s’exclama :

- Mince alors ! Je n’aurais pas cru qu’une simple coupe de cheveux pouvait transformer quelqu’un. Qu’est-ce qui t’a pris ?

 Le japonais haussa les épaules et se rendit à la caisse. Puis, suivi toujours de Juan, il sortit à l’air libre. Il inspira un bon coup. Il se tourna vers son ami et s’exclama :

- J’ai juste eu envie de changer.

- Mouais, si tu le dis. Je me demande quelle tête va faire Shin en te voyant.

 Troublé en entendant ce prénom, Sawako se détourna de son ami. Pourquoi lui parlait-il de cet abruti ? Il ne voulait pas songer à Shin, ni à rien d’autre le concernant. C’est alors qu’il les aperçut. Mais, ce n’était pas vrai. Le quartier était bondé de monde et pourtant, il était quand même capable de tomber sur eux. Il soupira, puis il attrapa la main de Juan, il se dirigea pour rejoindre les deux autres garçons arrêtés à une boutique plus loin.

 Ceux-ci se retournèrent en entendant leur nom et eurent un sursaut de surprise en reconnaissant le japonais.

- Waouh ! La bombe !

- Garde tes réflexions, Vince.

- Mais, enfin Sawa. Tu es canon coiffé ainsi. Je n’ai pas raison, Buzz ?

 L’allemand hocha la tête affirmativement.

- Que faites-vous ensemble ?

- Serais-tu jaloux, mon petit Sawa ? S’extasia Vincenzo, évitant de regarder son frère dont le japonais tenait toujours la main.

 Sawako le remarqua et eut un sourire, amusé. Il se vengeait. La veille, il l’avait mis dans une certaine situation avec Shin, aujourd’hui, c’était son tour.

- Même pas en rêve, répliqua le japonais.

- Nous cherchons du travail. Apparemment, il recherche du personnel dans ce restaurant, répondit finalement Buzz, timidement.

 Les garçons se regardèrent en silence. Sawako se demandait si le destin avait décidé de l’ennuyer. Mais, peut-être était-ce le mieux d’être avec des personnes qu’il connaissait. Il verrait bien de toute façon. Alors, il prit l’initiative et entra le premier dans le restaurant. Une seule personne se trouvait à l’intérieur. Une jeune femme blonde relevée en chignon était installée à une table envahie par la paperasse. N’apercevant personne d’autre, le garçon et ses amis s’approchèrent de la jeune femme.

 Celle-ci les apercevant, bougea légèrement. Sawako remarqua alors le ventre proéminent de la femme. Il fut un peu surpris, mais ne montra rien. La femme blonde leur adressa un sourire.

- Bonjour, jeunes gens, s’exclama-t-elle, jovialement. Que puis-je faire pour vous ?

- Nous avons vu votre annonce sur la vitre.

 La jeune femme se redressa un peu plus droit et observa les quatre garçons face à elle. Elle les détailla de la tête aux pieds sans tilter face au physique de Buzz. Par contre, elle resta un peu fascinée face à la ressemblance impressionnante des jumeaux.

- Avez-vous déjà travaillé dans un restaurant ?

- Mon frère et moi avons déjà fait le service dans un restaurant, répondit Vincenzo. Mais, nous n’avons aucun moyen de vous en donner la preuve.

 La jeune femme leur adressa un agréable sourire et avoua :

- Je ne me fiais plus à un bout de papier. Je préfère faire confiance à mon instinct. Il est plus fiable. Bien, je vous ferais un essai. Pour vous deux, continua-t-elle en regardant Sawako et Buzz. J’ai besoin de personnel pour la cuisine et la plonge. Choisissez votre préférence.

- C’est déjà tout vu, madame. Laissez la cuisine pour Sawa. La plonge me convient parfaitement. J’en ai déjà un peu fait dans mon pays, répondit timidement Buzz, les joues un peu rouges.

 La jeune femme eut un petit rire amusé. Étrange de voir un garçon aussi grand être aussi timide.

- À vrai dire, vous me sauvez un peu la mise. J’ai des réservations pour ce midi et je me suis retrouvée avec du personnel en moins. J’espère que vous êtes libre de suite ?

 Les quatre garçons se regardèrent et hochèrent la tête de consentement.

- Comptez sur nous, madame. Nous ne vous ferons pas défaut.

- Tabitha.

- Pardon ?

- Je suis Tabitha Valerne, propriétaire de ce modeste restaurant. J’espère que nous ferons du bon travail ensemble.

- Nous ferons de notre mieux, Tabitha, répondit Vincenzo.

 Sawako ne put s’empêcher de jeter un œil vers le ventre de la jeune femme. Celle-ci le remarqua et répondit simplement :

- J’en suis au sixième mois. Je devrais me reposer, mais étant donné que j’ai été lâchement abandonné par mon mari, je dois me débrouiller toute seule. Mais ne vous inquiétez pas, vous ne serez pas seul. Il y a Daniel, le chef cuisinier et Déborah, une autre serveuse. Justine aussi est serveuse, mais elle ne vient que les midis et ne travaille pas les week-ends. Vous serez payé à l’horaire de SMIC. Est-ce que cela vous convient ?

 Les jumeaux la rassurèrent. Tabitha leur fit visiter ensuite son établissement. La jeune femme semblait ravie d’avoir trouvé aussi rapidement de la nouvelle main-d'œuvre. Une demi-heure plus tard, les serveuses et le chef cuisinier firent leur apparition. Ils accueillirent les garçons avec un grand plaisir et les mirent aussitôt à l’aise. Daniel, le cuisinier, discuta aussitôt avec son nouvel assistant.

Au début, il eut du mal avec le japonais. Non pas qu’il était antipathique, mais il utilisait certains termes que le garçon ne comprenait pas et aussi, il n’était pas vraiment habitué au sarcasme. Les premiers clients arrivèrent assez rapidement et le cuisinier se retrouva assez vite débordé. Il fut assez surpris en premier lieu quand le japonais prit l’initiative de l’aider. Tabitha lui avait demandé de faire confiance à ses nouveaux jeunes. Il avait toujours su que sa patronne avait un talent inné pour repérer des talents cachés. Il dut s’avouer après avoir observé un moment le garçon que cette gamine qu’il avait vu grandir ne s’était pas trompée.

 Le service dura jusqu’à quatorze heures sans discontinuité. Ensuite, Tabitha emmena ses serveurs dans la cuisine pour se restaurer avec les restes. Le repas permit d’apprendre à mieux se connaitre. Daniel, le cuisinier, travaillait dans le restaurant depuis sa création dix ans auparavant. Il avait près de cinquantaine et était marié depuis trente ans avec la même femme. Il avait trois enfants et était cinq fois grand-père. Il se disait comblé. Déborah était une jeune femme d’une vingtaine d’années. Elle était étudiante. Quant à Justine, elle était une amie de Tabitha et venait l’aider en semaine. Il se trouvait aussi qu’elle était sa belle-sœur. Elle ne mâcha pas ses mots sur son imbécile de frère.

 Ils en étaient là dans la discussion, quand la clochette du restaurant s’entendit. Tabitha fut surprise. Elle s’excusa et se rendit dans la salle principale. Elle avait oublié de fermer la porte à clé. Une exclamation fit réagir aussitôt les garçons. Ils foncèrent dans la salle où était venu le cri. Ils virent Tabitha bien droite, les mains sur les hanches. Elle leur cachait la personne face à elle.

- Qu’est-ce que tu fiches dans mon restaurant ?

- Tu pourrais me parler sur un autre ton. C’est comme ça que tu salues un ancien camarade ?

 Sawako s’avança, stupéfait. Mais qu’est-ce qu’il fichait ici, celui-là ? Il s’approcha vers la jeune femme blonde et aperçut, bien assis sur un siège, celui qui le troublait plus que de raison. Shin leva les yeux vers le japonais, jouant avec une sucette dans la bouche. Il faillit en perdre son latin. Il eut bien du mal à revenir sur terre, malgré l’insistance de la voix de la jeune femme.

- Un camarade ? Je te ferais dire que tu me martyrisais à l’école. Et je ne dis pas le nombre de fois où je me suis retrouvée avec un crapaud dans mon sac de cours.

- Ce n’était pas un crapaud, mais une grenouille, Tabi.

- Ne m’appelle pas ainsi.

 Shin se leva en émettant un petit rire. Tabitha lui arrivait à peine aux épaules. Il lui tira une mèche qui dépassait de son chignon. Rien que ce geste perturba Sawako. Il se demanda bien pourquoi. Il se tendit quand le regard de Shin revint sur lui.

- Qu’est-ce que tu fiches ici, chaton ?

- Chaton ? Vous vous connaissez ? Demanda la jeune femme, stupéfaite.

 Shin eut un sourire moqueur et s’exclama :

- Ce chaton vit chez moi. Désolé Tabi, mais s’il travaille ici, tu vas souvent être obligé de me supporter.

 Tabitha porta une main à son visage en gémissant. Sawako secoua la tête, exaspérée.

- Vous ne pouvez pas rester chez vous. Pourquoi venez-vous m’ennuyer jusqu’ici ? Et puis, je vous croyais absent toute la journée. Et arrêtez d’ennuyer Tabitha !

- Oh lalala ! Que de questions ! Pour ta gouverne, je fais ce qui me plait et quand cela me chante. Et puis, pourquoi ne viendrais-je pas t’ennuyer, puisque j’adore te voir te hérisser comme un chat ?

- Allez cuire en enfer !

- Si tu viens avec moi.

 Un peu plus loin, les jumeaux regardèrent leur ami se chamailler avec Shin. Buzz laissa échapper.

- C’est l’amour fou entre eux.

- Ouais, mais ce serait bien qu’ils s’en rendent compte, s’exclama Juan.

- Shin Soba arrête de faire du scandale dans mon restaurant.

- Tabitha continue à me crier dessus et j’appelle Lina. Tu te souviens de Lina, celle qui te martyrisait bien plus que moi.

 La jeune femme ouvrit la bouche pour le remettre à sa place, mais finalement, elle secoua la tête. Elle rejoignit ses employés, fatalistes. Vincenzo lui entoura les épaules avec plein d’amitié. Elle lui adressa un sourire de remerciement. Daniel lui offrit un verre de jus d’orange.

- Quelle coïncidence ! Qui aurait cru que vous connaissiez Shin.

- Moi aussi, je suis surprise. Ça faisait des années que je ne l’avais pas revu. Mais sur certains côtés, il n’a pas changé. Il est toujours aussi casse-pied.

- Moi, j’espère seulement qu’il ne va pas me faire fuir mon nouvel assistant. J’y tiens à ce garçon. Il est bien trop doué pour le laisser à la concurrence.

- Ne vous inquiétez pas, Daniel, rassura Juan. Sawako ne se laisse pas marcher sur les pieds. Je crois même qu’il aime trop ses disputes avec Shin.

- Dites-moi, par hasard, vous serez si Shin fréquente toujours ses éternels amis ?

- Euh ! Vous voulez parler de Nathaniel, Luka et Ludwig ?

 Tabitha se sentit d’un seul déprimer. Le destin lui en voulait vraiment. Elle soupira. Il semblait bien que sa tranquillité fût bel et bien terminée, mais peut-être était-ce pour le mieux ?