Petite discussion dans le parc : 26

 

 Depuis le fameux baiser, Sawako resta sur ses gardes toute la journée, mais Shin ne tenta rien. Il s’occupa avec la paperasse que Lina lui avait encore rapportée. Il devait le trier et tout noter informatiquement. Il évitait ainsi d’observer le garçon mal à l’aise depuis le matin. Ainsi, deux jours passèrent sans qu’ils ne s’adressent la parole plus que nécessaire.

 Au fil du temps, Sawako reprit un rythme plus calme et moins tendu. Shin ne le bousculait pas et il en était soulagé. Mais même si s’occuper de la maison était un sacré boulot avec un homme qui ne savait pas ranger, le garçon ne savait pas trop quoi faire ensuite. Alors, le garçon décida de se trouver une nouvelle occupation. Le lycée allait bientôt reprendre et il songea qu’un petit travail à mi-temps lui plairait bien. Alors toute l’après-midi, il se mit à la recherche, mais ne trouva rien. C’était démoralisant.

 Il se trouvait à vingt minutes de chez Shin quand son regard vira vers le parc où de jeunes enfants jouaient avec leur mère. La nostalgie le gagna. Il enviait ces enfants, mais en même temps, il se demandait bien pourquoi il ressentait cette envie alors qu’il n’avait jamais connu ce sentiment maternel. Enfonçant ses mains dans son manteau kaki pour se réchauffer, il pénétra plus avant dans le parc pour observer un peu plus longtemps.

 Il le vit ainsi, assis sur le siège d’une balançoire, le regard perdu. Il semblait un peu mélancolique. Sawako s’approcha silencieusement. Le bruit d’une branchette cassée fit tourner le regard de l’adolescent vers le nouveau venu. Il fut un peu stupéfait de le rencontrer par hasard. Il avait été un peu surpris du départ du japonais pour un autre lieu.

 Sawako s’installa sur l’autre siège libre et se balança légèrement. Les deux garçons gardèrent le silence un long moment. Aucun d’eux ne voulait le rompre.

- Alors, comment se passe ta cohabitation avec Shin ?

 Le garçon vit le japonais se troubler et les joues se rougirent un peu. Il eut un petit sourire de connivence.

- Rien qu’à voir tes joues, je dirais que cela se passe plutôt chaudement.

 Sawako jeta à son ami un regard noir.

- Ne te fâche pas, Sawa. Mais, ce n’était pas difficile à remarquer que cet homme ne te laisse pas indifférent. Tu devrais te l’avouer.

- Va au diable !

- Si seulement je pouvais, chuchota Vincenzo, le regard un peu voilé.

- Qu’est-ce qui t’arrive ? Aurais-tu des soucis avec Asia ?

 Le garçon sursauta et jeta un coup d’œil vers le japonais. Il se mordit les lèvres. Il ne savait pas comment réagirait son ami en apprenant la vérité, mais il avait envie d’en parler à quelqu’un.

- Pas vraiment Asia le problème.

 Sawako arrêta son balancement. Il se tourna vers son ami italien. Celui-ci était blanc comme un linge. La vérité était souvent dure à avaler pour certaines choses.

- Ton problème, c’est ton frère. Pas vrai Vincenzo ?

 Le garçon se recroquevilla et porta ses mains à ses yeux.

- C’est tabou. Je le sais bien. Je ne dois pas avoir ce genre de sentiment envers mon propre frère. Je ne dois pas être saint d’esprit. Je suis un monstre pour avoir des fantasmes sur Juan.

- Baka ! Répliqua, simplement, Sawako.

 Vincenzo redressa un peu la tête vers son ami, le visage défait. Il ne put empêcher d’avoir un petit sourire sans joie apparaître sur ses lèvres. Si seulement, il pouvait être un idiot. Il se compliquerait moins la vie. Sawako reprit son balancement. Il cherchait ses mots, mais ce n’était pas facile.

- Un jour, quelqu’un m’a dit de ne pas me prendre la tête avec des choses futiles. De laisser la vie se coulait et de prendre mon temps pour trouver mon bonheur. Ces derniers temps, je l’avais un peu oublié. Tu devrais en faire autant, Vince.

- Je… Je voudrais bien, mais comment ferais-je si mon frère se rend compte de mes sentiments tabous ?

 Sawako se pencha et donna un coup un violent sur le crâne de son ami qui grimaça sous la douleur.

- Baka ! Juan les connaît déjà. Il est ton jumeau et vous êtes vingt-quatre heures sur vingt-quatre ensembles. Il ne peut que le savoir et s’il ne te dit rien, c’est surement que cela ne le perturbe pas autant que toi.

- Mais… mais ce n’est pas… pas bien ! Et puis, lui, il a Asia.

- Non, erreur. Vous l’avez tous les deux. Asia n’a pas de préférence entre vous deux. Je crois même que cela la perturbe parce qu’elle se rend compte qu’elle ne peut pas choisir.

 Complètement ébahi, Vincenzo regardait son camarade avec les yeux ronds.

- Elle nous aime tous les deux. Je n’aurais jamais cru cela possible. Alors, si je reste entre les deux, cela ne les gênera pas.

 Le sourire franc de Vincenzo refit surface et se redressa beaucoup plus droit. Il inspira un bon coup. Parler lui avait fait un bien fou.

- Merci Sawa. Je vais suivre le conseil de ton ami. Je vais prendre la vie comme elle vient et je trouverais mon bonheur en prenant mon temps. Au fait, que faisais-tu dehors par un temps pareil ?

- Je me cherchais un petit travail pour quelques heures par semaine. Je veux bien squatter chez Shin, mais je ne veux pas être dépendant non plus.

- Tu as raison. Moi aussi, je vais chercher de mon côté. Je crois que Buzz aussi à cette même idée. Je crois qu’il veut économiser pour offrir un cadeau à Charlie.

 Sawako allait se moquer du couple quand il s’exclama d’un coup.

- Mince ! J’ai oublié l’heure. Shin va m’en vouloir si je le laisse seul avec les jumeaux. Tu m’accompagnes ?

 Vincenzo en fut ravi. Il appréciait bien Shin et les jumeaux étaient adorables bien que chenapan. Ils arrivèrent dans une maison plutôt silencieuse. Sawako en fut agréablement surpris. Habituellement, les jumeaux étaient de vrai diablotin et ne restaient pas en place faisant souvent grincer les dents de Shin, d’ailleurs.

 Le japonais pénétra plus avant dans le salon et aperçut Shin endormi sur le canapé, le bras valide devant les yeux. Un verre et une boite de médicament étaient posés sur la petite table basse. Sawako se détourna assez vite pour ne pas être tenté de regarder les lèvres de l’endormi. Il rejoignit son ami dans la cuisine. Vincenzo discutait avec Kaigan assis au comptoir.

- Coucou, Sawako, s’exclama Hans, installé à la table de la salle à manger.

Il se trouvait devant l’ordinateur. Sawako fronça les sourcils.

- Shin a dit que je pouvais y jouer, répondit aussitôt le garçon en apercevant le regard assombri du japonais.

- Sawako, tu nous fais des gâteaux ? Supplia Kaigan avec son sourire le plus ravageur.

 Loin d’être dupe, le japonais haussa les épaules et répliqua :

- Toi, tu éteins cet ordinateur et tu vas faire tes devoirs. Quant à toi, tu vas dans la salle de bain te débarbouiller la figure pleine de chocolat.

- Mais, Sawakooooooo ! Insistèrent les deux jeunes garçons.

 Les deux petits garçons essayèrent tant bien que mal de tenir tête à l’adolescent, mais peine perdue. Ils avaient vite compris que le japonais pouvait être intraitable. Alors, par pure vengeance, Kaigan descendit en faisant bien grincer la chaise, fit exprès de bien claquer ses pieds dans les escaliers et de claquer la porte de la salle de bain.

- Bordel ! Vous ne savez pas ce que c’est d’être sage plus de trente minutes, s’époumona Shin, en se réveillant en sursaut avec un mal de tête persistant.

 Il maudissait son frère de lui avoir donné la garde des jumeaux même pour deux heures. Il se leva grognon et se dirigea vers la cuisine. Il aperçut le garçon de ses pensées préparant le repas du soir. Son humeur ne s’arrangea pas en le voyant discuter avec un insecte nuisible. Il s’installa au comptoir et s’alluma une cigarette. Hans vint s’asseoir près de lui et adressa un sourire à son géniteur. Il lui montra son cahier de devoir. Le jeune homme soupira, fataliste.

- Ne fumez pas à côté des gosses, grogna Sawako dès qu’il se tourna pour prendre un saladier.

 Sans faire cas du japonais, Shin tira une bouffée de sa cigarette et la recracha dans sa direction avec un sourire. Vincenzo observant la scène, remarqua assez vite les yeux de son ami se noircir de colère. Il songea que Shin jouait vraiment un jeu dangereux.

- Sawako, je veux que ce soit toi qui m’aides pour les devoirs.

 Le regard noir se posa sur le gamin qui venait d’entrer en trombe dans la cuisine avec son sac.

- Non, si tu veux de l’aide demande à Shin ou à Vince.

- Non, je veux que ce soit toi sinon je ne les ferais pas.

 Sawako serra les dents. Si tout le monde affirmait que Kaigan ressemblait à un Miori, pour le japonais, Kaigan avait plutôt hérité de son père.

- Je veux et j’exige, voilà le créneau de monsieur Kaigan. Et bien, sache que je ne reçois aucun ordre et surtout pas d’un petit morveux capricieux incapable de politesse !

 Le petit garçon leva les yeux de surprise et de frayeur vers le japonais. Il se mordait les lèvres pour essayer de tenir tête. Il sursauta en entendant la voix de Shin un peu trop coupante.

- Kaigan va dans le coin et fait toi oublier pendant un moment.

- Je n’ai pas d’ordre à recevoir de toi.

- Ah oui ! Pour l’instant, tu es sous ma garde. Alors, tu y vas de suite sans discuter.

 Kaigan baissa la tête et droit comme un « I » se rendit à un coin de la pièce, leur tournant le dos. Sawako se mordit la langue pour ne pas rire de la déconvenue du garçon.

- Désolé pour la bêtise de mon frère, lança Hans, mordillant son crayon.

- Traitre ! Persifla le puni.

- Kaigan !

- Oui, oui, je me tais.

 Sawako ne put se retenir plus longtemps. Il éclata de rire. Vincenzo en fut assez stupéfait. Le rire transformait les traits plutôt maussades de son ami. C’était agréable de le voir ainsi.

- Bordel ! Qu’est-ce que vous êtes bruyant ! S’exclama Shin, ce n’est pas ainsi que mon mal de crâne va disparaître.

- Vous n’avez qu’à arrêter de fumer, répliqua le japonais en retirant la cigarette de la bouche de Shin et de l’écrasé.

- Je n’ai pas d’ordre à recevoir d…

 Shin s’arrêta en plein dans la phrase, bouche bée. Sawako eut bien du mal à se retenir.

- Il m’a piqué ma réplique, s’exclama Kaigan, toujours dans son coin.

- Sawako est ton garde malade, alors il a autorité, murmura la petite voix de Hans près de Shin.

 Shin porta sa main devant les yeux, exaspérés. Un sourire esquissa ses lèvres.

- Shin soufflait par un môme de sept ans, s’esclaffait Vincenzo. Vraiment trop drôle !

- Mouais ! Fais attention que je ne te jette pas dehors avec un pied au cul !

- Si vous jetez mes amis dehors, vous pourrez toujours courir pour que je vous fasse à manger, monsieur l’empoté.

 Leur chamaillerie continua ainsi jusqu’au retour d’Akira venant rechercher les jumeaux. Vincenzo en profita pour s’éclipser également en remerciant encore une fois le japonais de l’avoir écouté. L’italien remarquant que Shin regardait dans leur direction fit exprès de donner un baiser sur la joue de son ami. Sawako en fut stupéfait et se sentit plutôt mal quand il croisa le regard sombre de Shin. Pourquoi était-il en colère ?

 Shin ne desserra pas les dents de tout le repas. Sawako, morose, débarrassa la table et se mit en devoir de faire la vaisselle. Il se sentait mal à l’aise. Il n’aimait pas cette atmosphère. Pourquoi Vincenzo s’était-il amusé à faire ce geste ? Il en était là de ses pensées quand il sentit une présence juste derrière lui, bien trop près. Il ressentait la chaleur à travers son corps.

 Sawako posa ses mains sur les bords de l’évier et n’osait pas bouger, fermant les yeux, tendus. Shin leva sa main et repoussa doucement la tresse sur le côté dégageant un peu la nuque. Le garçon frissonna rien qu’au frôlement des doigts. Il laissa échapper un son étouffé quand les lèvres de Shin se posèrent sur la peau délicate de son cou. Sawako serra le bord de l’évier à s’en faire mal. Les lèvres remontèrent jusqu’à l’oreille qu’elles se mirent à mordiller avec délectation.

 Le garçon tremblait et éprouvait des sensations encore jamais reçues. Alors, sans plus réfléchir, Sawako se retourna et laissa la bouche avide de Shin s’emparer de la sienne. Il répondit avec la même ardeur. Le jeune homme ne tenta pas d’aller plus loin. Il serrait le corps du japonais du mieux qu’il pouvait avec son bras plâtré au centre. Il mourrait d’envie d’aller plus loin, mais il ne pouvait se le permettre. Déjà pouvoir embrasser ce chat sauvage était presque un miracle. Pour rien au monde, il ne voudrait tout gâcher. Sawako se faisait transporter dans un autre monde de lumière.

 Il ne saurait dire combien de temps cela dura, mais quand ils se séparèrent finalement, c’était par la faute du téléphone. Sans une parole, Shin se détacha lentement, puis se rendit dans l’autre pièce pour répondre à ce téléphone persistant. Sawako, redescendant sur terre, se toucha les lèvres avant de sentir un frisson de peur inexplicable l’envahir. Quand Shin raccrocha, il entendit la porte de la chambre de japonais claqué. Il soupira et se laissa retomber dans le canapé.