La fête d’anniversaire : 24

 

 Étant donné le peuple dans la grande demeure Oda Miori, les anniversaires servaient juste de prétexte pour faire la fête. Sawako dans un coin de la salle à manger observait toute cette foule, sceptique. Il se demandait sérieusement si toutes ses personnes étaient réellement des amis des propriétaires des lieux ou simplement venaient pour être bien vues, surtout quand l’un des invités se trouvait être le PDG de la Miori Corporation.

 Le garçon devait bien s’avouer qu’August Miori l’intimidait bien plus que son petit fils. Il n’arrivait pas à savoir si cet homme appréciait ou non le compagnon de son fils Renko, tantôt il était agréable, tantôt il lançait des piques. Sawako finit par se dire que cela devait être un jeu entre eux, car ils avaient l’air d’aimer se lancer des vannes. Cette famille était vraiment atteinte de débilité aiguë selon lui. Enfin, il disait cela pas par méchanceté, ce n’était en rien péjoratif, bien au contraire.

 Cette famille donnait envie de s’intégrer encore plus et de ne jamais la quitter. Sawako s’en voulait de songer ainsi. Après tout, la sienne valait le coup aussi. Hisao, Amy et son grand-père l’aimaient beaucoup, il le savait bien. Même Hanae et Toshio valaient le coup de les connaitre, mais il ne comprenait pas pourquoi il ne voulait pas être avec eux, pourquoi il les rejetait ainsi. Est-ce qu’un jour, il pourrait accepter leur amitié comme il acceptait celle de la famille de son ami Luce ?

 Sawako soupira et but quelques gorgées de champagne. Il avait bel et bien essayé de ne pas assister à cette soirée, mais comme prévu, Carlin Oda ne lui en avait pas laissé le temps. Il était venu le chercher. Il ne l’avait pas vraiment forcé à le suivre, mais il était plutôt difficile de dire non à cet homme.

 Les yeux de Sawako tombèrent sur Erwan. Il discutait avec animation avec un autre homme du même âge, Ricky Olgado, le meilleur ami du démon de la famille. Luce se trouvait entre les bras de l’héritier Miori. Sawako sourit. Erwan avait finalement réussi à récupérer sa moitié, enlevée quelques heures plus tôt par les jumeaux Cardoni. Ceux-ci, d’ailleurs, pas très loin, chuchotaient depuis un moment et observaient ensuite une jolie demoiselle blonde comme les blés. Juan était tombé sous le charme d’Asia Amory. Tout le monde le savait, même l’intéressée, mais il ne tentait rien. C’était déprimant.

 Celle-ci aperçut le japonais seul dans un coin et vint le rejoindre. Souvent, il lui faisait penser à Luce par le côté qu’il n’aimait pas être touché par une femme. Il ne le montrait pas vraiment, mais elle aimait trop observer les gens pour ne pas voir son corps se tendre à chaque contact.

- Que fais-tu tout seul dans ton coin, Sawako ?

- Parce que cela me plait ! Pourquoi ne vas-tu pas ennuyer les jumeaux ? Ils n’attendent que ça.

 La jeune fille secoua la tête, exaspérée. Ce garçon n’était pas facile d’approche.

- Tu es impossible, le sais-tu ?

 Sans soulever la remarque, le garçon reprit après avoir bu une autre gorgée.

- Pourquoi ne prends-tu pas les devants avec Juan ?

- Pourquoi le ferais-je ? Demanda-t-elle, comme par défis.

 Asia baissa la tête et répliqua :

- Cet abruti a peur de perdre le lien qui l’unit à son frère. Ils ont toujours été ensemble, si je m’immisce dans leur vie, ne vais-je pas détruire ce lien ?

- Ce n’est pas comme si Vincenzo était également amoureux de toi. Et si c’était le cas, et bien, tu n’aurais qu’à les prendre, tous deux.

 La jeune fille eut un hoquet de stupeur. Elle jeta un coup d’œil au japonais, mais il semblait bel et bien sérieux. Elle sentit ses joues surchauffées.

- Sawa, si ce genre d’attitude passe très bien avec les hommes, tu sais comment on traite une femme quand elle agit de cette façon.

 Le garçon baissa les yeux vers la jolie blonde et esquissa un sourire un peu triste.

- Je le sais très bien, Asia. Il n’y a pas que les femmes qu’on traite comme une pute. Mais, je sais quand j’observe cette famille, que celle-ci ne te traitera jamais de cette façon. Elle acceptera tes choix sans aucun problème et te protégera du mieux qu’elle le peut.

 La jeune fille émit un petit rire et reprit :

- Tu as raison. La famille de Luce est géniale, mais en ce qui concerne mon frère. Je ne suis pas sûr que la pilule risque de passer. Il est plutôt du genre très protecteur.

- Et bien, au moins, tu ne risques pas de t’ennuyer. Mais, j’aimerais bien voir le professeur Amory pourchassant les jumeaux avec une massue. Ce serait vraiment trop top !

 Les deux jeunes éclatèrent de rire au détriment de Cody Amory. À ce moment-là, la jeune fille poussa un cri de surprise quand elle sentit une main sur ces fesses. Elle se retourna pour en mettre une au malotru, mais son geste s’arrêta devant le grand blond face à elle. Qui était-ce ? Elle ne l’avait jamais vu. Le blond lui adressa un sourire à faire damner un saint, puis il leva les yeux vers le garçon derrière la jolie fille.

- Salut beau gosse ! Comment vas-tu ?

- J’allais très bien jusqu’à que je vois votre tronche, Nathaniel !

- Je vois que tu m’aimes toujours autant.

 Un autre homme apparut. Celui-ci tatoué et percé de partout, Asia le reconnut sans problème. Elle fut un peu soulagée. Ludwig lui adressa un sourire et lui expliqua :

- N’en veut pas trop à Nathan, c’est juste un pervers.

- Et je devrais me sentir en confiance en entendant cela ?

- Et bien ! Quand il t’embête, ne te gêne pas à le frapper, Asia. Il ne comprend que les coups, répliqua Sawako.

- Ce garçon est aussi cruel que Shin. Mais bon, au niveau puissance, il est encore très faible.

 Ludwig émit un petit rire moqueur.

- Tu n’as pas encore digéré le coup qu’il t’a donné, tout à l’heure. Il faut dire que tu l’as bien cherché.

 Asia chuchota quelque chose au japonais avant de s’éclipser laissant le garçon face aux deux hommes.

- Quoi ? Cherché ? C’était juste un petit baiser, pas besoin de cogner pour une chose aussi insignifiante.

 Sawako écoutait silencieusement les deux hommes. Il reposa à nouveau son dos contre le mur. Son regard refit le tour de la salle. Il reconnut Reï et Luka près de Lina devant la table où se trouvait la restauration. Son champ de vision repéra facilement le couple assis dans un canapé. Buzz et Charles discutaient en tête à tête, mais ils furent vite embêtés par Jeff et Luce qui avait quitté les bras de son homme. Sawako jeta un nouveau coup d’œil vers Ludwig et Nathaniel. Ces deux-là se chamaillaient, alors profitant de leur inattention, le garçon s’éclipsa hors de la pièce.

 Ses pas le dirigèrent vers la porte arrière. Il voulait prendre l’air. Il attrapa sa veste et sortit sous le ciel d’un bleu limpide, mais dont la température était encore très fraiche. Il enfonça ses mains dans les poches pour les réchauffer et se tourna vers le grand chêne sur sa gauche. Il savait bien qu’il le verrait là-bas. Il n’était pas seul d’ailleurs.

 Il s’approcha le plus silencieusement. Il ne voulait pas que les deux hommes l’entendent arriver. Ils discutaient avec animation tout en fumant leur cigarette. A un pas d’eux, le japonais s’exclama :

- Tu as de la chance que ce ne soit pas Luce qui te surprend Erwan !

 Les deux hommes sursautèrent. Ils se tournèrent vers le nouvel arrivant. L’ex-étudiant haussa les épaules.

- Il le sait, même s’il n’aime pas cela. Es-tu venu nous faire la morale ?

- Non, vous faites ce que vous voulez. Après tout, vous êtes majeur et vacciné.

 Sawako n’osait pas trop lever les yeux. Il pouvait sentir le regard du compagnon d’Erwan sur lui. Il était de plus en plus troublé par cet homme. Pourquoi ? Jamais, il n’avait ressenti ces sensations avec Gaku. Erwan continua :

- Tu tombes à pic, Sawako, puisque nous parlions de toi. Je vais laisser Shin t’expliquer, moi, je retourne récupérer mon Luce.

 Erwan déposa sa cigarette dans une canette vide au pied de l’arbre avant de faire demi-tour vers la maison sous le regard de ces deux amis. Le plus âgé des deux s’appuya contre l’arbre. Il se mit à détailler de la tête aux pieds le japonais. Le soir commençait à tomber.

- Alors ? Qu’est-ce que vous vouliez me dire ? Ou plutôt de quoi vous parliez ?

 Shin resta silencieux. La journée n’avait pas été de tout repos et être allé au cimetière l’avait bien plus fatigué que prévu. Certes avoir jeté son venin en pleine face aux Jordan lui avait fait un bien fou, mais il s’en voulait un peu aussi. La mère de Hans ne méritait pas ses méchancetés gratuites. Peut-être valait-il mieux pour elle de se souvenir de son fils comme celui d’un ange ? Dans le regard de ses amis, il avait aperçu leurs interrogations sur ces nouveaux éléments dont ils ne connaissaient pas l’existence. Après tout, tout le monde croyait que Hans Jordan avait été un être parfait. Mais, Shin lui savait la vérité, mais ne l’avait jamais dite à personne. Une petite toux lui fit revenir sur terre.

- Désolé, Sawako. J’étais perdu dans des souvenirs que je voudrais bien oublier.

 - Nous avons tous des secrets que nous aimerons voir disparaître, répondit le garçon, le regard un peu fuyant.

 Shin songea que ce garçon faisait bien plus mûr que lui, malgré les dix-huit ans de différence. Il se doutait bien que la vie de Sawako n’avait pas dû être très facile et qu’il avait dû connaitre la peur, la souffrance. Il pouvait les sentir parfois en sa présence. Le garçon se tenait bien droit les mains toujours dans les poches de son manteau. Il parvint avec un sublime effort à lever les yeux vers l’homme appuyé contre l’arbre. Des mèches rebelles se baladaient librement sur le front de Shin dont la bouche était encombrée par une cigarette. Sa main libre frottait légèrement son bras invalide.

- Avez-vous mal ?

- Non pas vraiment. Je dirais plutôt que cela me démange. J’ai juste une envie terrible de l’arracher.

 Sawako esquissa un sourire qui illumina ses yeux marron vert. Shin, pour reprendre contenance, retira sa cigarette et l’écrasa dans la canette. Il se redressa ensuite et reprit la parole.

- Au fait dès ce soir, tu viens habiter chez moi.

- Hein ? Et pourquoi donc ? S’exclama le garçon, tout surpris.

- La raison donnée est que Carlin s’inquiète chaque soir quand tu reviens de chez moi. La nuit est souvent tombée et il se fait un sang d’encre de te savoir seul pour rentrer.

- C’est dû n’importe quoi ! Je suis majeur et j’ai toujours été dans les rues. Je ne vois pas ce qui pourrait m’arriver.

- Mon quartier est rempli de bar en tout genre, Sawa. Les ivrognes sont des êtres à ne pas prendre à la légère et il arrive fréquemment que des bandes de jeunes voyous se promènent dans les environs.

 Sawako haussa les épaules avec indifférence.

- Pourquoi vous inquiétez-vous pour moi ? Je connais très bien ces dangers. Je sais bien me défendre tout seul.

- Ah oui ? Que ferais-tu face à une dizaine de garçons dont certains seront surement armés d’un couteau ? Pourrais-tu réellement en venir à bout, toi seul ? Si tu peux, je te tire mon chapeau. Moi, en tout cas, je n’ai pas réussi à l’époque. Si je n’avais pas eu l’aide de Nathan et de Hans, je ne sais pas dans quel état j’aurais été.

 Sawako tressaillit en entendant le prénom de Hans. Ce n’était pas la première fois qu’il l’entendait. Il avait déjà surpris une conversation sur cet homme entre Lina et Ludwig. Qui était-ce ? Intrigué, le garçon ne put se retenir de demander.

- Hans ? Est-ce un ami à vous ?

 Shin sursauta. Il n’avait pas fait attention. Un peu tendu, il essaya d’allumer une autre cigarette. Sawako vit la main de Shin trembler. Il n’arrivait pas à l’allumer et commençait à s’énerver. Apparemment, le prénom Hans pouvait être tabou. Alors, pourquoi l’avoir donné à son fils ? Il ne comprenait pas. Le garçon secoua la tête et s’approcha. Il arracha le briquet des mains de Shin et l’aida à allumer la cigarette.

- Merci, répondit simplement Shin, après avoir ingurgité un peu de nicotine qui lui permit de reprendre son calme.

 Les yeux baissés sur le visage du japonais silencieux, Shin finit par avouer.

- Hans était mon premier amour.

 Sawako, surpris, cligna des yeux.

- Vous avez aimé un homme et vous vous êtes marié avec une femme. Vous êtes bizarre.

 Shin émit un petit rire.

- Pourquoi serai-je bizarre ? Je reconnais fort bien que mon mariage avec Lina n’aurait pas dû avoir lieu, mais je l’ai aimé tout de même. Et puis, grâce à lui, j’ai pu offrir à mon frère les enfants qu’il ne pouvait pas avoir.

- Si vous voulez, mais pourquoi n’êtes-vous pas resté avec l’homme que vous aimiez ?

- Pour la raison qu’il est mort.

 Sawako se maudit de sa stupidité. Il se mordit les lèvres.

- Sumimasen, j’ai oublié de me taire.

- Tu n’as pas à t’excuser. Tu ne pouvais pas le savoir, mais sache une chose, Sawako, si Hans n’était pas mort, peut-être est-ce moi qui ne serait plus de ce monde à l’heure actuelle.

 Sawako leva les yeux de stupéfaction, la bouche entre ouverte. Shin se détacha de l’arbre et se pencha avec rapidité. Il posa ses lèvres sur celle du japonais pris par surprise. La langue de Shin passa le passage ouvert et fouilla la bouche sucrée de Sawako. Le corps du garçon se mit à trembler. Il était troublé comme il ne l’avait jamais été. Son esprit reprit finalement le fil du cours du temps. Alors, il serra le poing et voulut frapper l’imprudent. Shin s’éloigna un peu et attrapa le poignet du japonais dont les yeux brillaient de colère.

- Ce n’est pas gentil de vouloir frapper un invalide. Tu vas finir par avoir une fessée.

- Allez au diable !

- Mmmh ! Ça va être génial de vivre avec un chaton aussi hérissé, répliqua Shin, légèrement sarcastique.

 Il lâcha le garçon et ramassa sa cigarette sur l’herbe pour la jeter dans la canette. Puis, sans prévenir, il attrapa à nouveau le poignet de Sawako.

- Allons ennuyer les maîtres des lieux !

 En silence, Sawako suivit l’homme qui lui tenait toujours le poignet. Pourquoi le chamboulait-il autant ? Pourquoi n’arrivait-il pas à le frapper comme avec Gaku ? Et surtout pourquoi avait-il aimé avoir les lèvres de Shin sur les siennes ?

- Eh Shin ! Où est-ce que tu te trouvais ? S’époumona Nathaniel. Viens plutôt m’aider ! Ton frère me menace avec un gâteau.

 Sans pour autant lâcher le japonais, Shin éclata de rire de voir son meilleur ami aux prises avec un Akira furax. Hans et Kaigan poussaient des encouragements à leur père adoptif, sous le rire des autres adultes qui y assistaient.

- Débrouille-toi tout seul ! Frérot ? Veux-tu un coup de main ?

 À peine avait-il lancé cette phrase que Shin reçut un jet de tarte en pleine figure. Il poussa un cri de guerre et fonça sur le coupable. Même avec un bras cassé, il parvint à faire chavirer le grand blond. Nathaniel avait oublié à quel point son ami avait toujours été plus fort que lui malgré leur poids différent. Allongé de tout son long sur le sol de la salle à manger, tenue par une main de fer par Shin et par les deux asticots qui lui ressemblaient assez pour savoir qu’ils faisaient partie de la même famille, Nathaniel leva alors les yeux vers le nouvel arrivant dont le sourire étiré sur des lèvres pleines et séduisantes ne lui disait rien de bon.

- Beau gosse ? Ne pourrais-tu pas m’aider ?

- Pourquoi ferais-je une chose pareille ?

- S’il te plait ?

 Sawako se pencha légèrement, moqueur.

- Il n’y a qu’une chose à faire pour des pervers dans votre genre, Nathaniel.

- Ah oui ? Et qu’est-ce donc ?

 Le grand blond regretta de l’avoir demandé quand il reçut une tarte de chantilly en pleine face. Quand il put enfin se redresser. Il retira la crème et la porta à sa bouche. Quel gâchis ! Mais, ils ne perdaient rien pour attendre ! Il se releva aussi vite qu’il le put et poussa un grognement.

- Ma vengeance sera terrible, s’époumona-t-il. Par qui je commence ? Par toi, beau gosse ?

- Allez voir ailleurs si j’y suis, plutôt !