Shin et le cimetière : 23

 

 La route défilait à vive allure. Shin renifla. Il manquerait plus que se faire arrêter par les flics pour excès vitesse. Il posa sa main gauche sur son plâtre. Il en avait assez de ce maudit machin. Il y avait rien que ça pour le mettre de mauvaise humeur. Il jeta un œil aux deux autres passagers entre eux. D’un côté, Luka pianotait sur son portable. Il envoyait des textos à sa sœur, de l’autre Ludwig qui affichait un sourire moqueur.

 Son regard se porta à l’avant de la voiture. Nathaniel conduisait à sa façon toujours un peu sauvage. Il discutait avec Reï. Étonnant tout de même que Ludwig laisse son chouchou être assis juste à côté de l’obsédé sexuel de la bande. Enfin, il fallait dire aussi que ses deux mains étaient trop occupées à piloter sa voiture, sa nouvelle voiture d’ailleurs.

 Il soupira. Avec un bras en moins, il n’avait rien pu faire. Il avait été obligé de les suivre. Il les détestait quand ils faisaient ça. Bon, il reconnaissait avoir promis d’y aller, mais pourquoi maintenant ? Ils n’auraient pas pu attendre la fin du mois de février. Parfois, il se demandait quelle folie avait-il eu de revenir en France. Au moins en Australie, tout le monde lui fichait la paix avec son passé.

 Le corps de Shin se tendit en arrivant dans un virage tout fleuri. Il reconnaissait les lieux. Un lieu où il n’aurait pas voulu remettre les pieds pour tout l’or du monde. Il pinça les lèvres. Encore plus quand il reconnut la voiture garée. Il en aurait gémi de désespoir s’il n’avait pas eu peur des moqueries de ses amis. Il voulait bien y aller, mais pourquoi fallait-il que la famille du défunt soit présente ?

 Il lança un regard noir au dos de Nathaniel. Celui-ci l’aperçut dans le rétroviseur. Il savait bien que son ami lui en voulait d’avoir agi dans son dos. Mais, il ne savait pas comment la famille Jordan avait été mise au courant de leur venue au cimetière. Il se gara à une place libre, pas trop près de l’autre véhicule. Il se tourna vers l’arrière, très sérieux.

- Je ne savais pas qu’ils seraient là. Je te le promets, Shin. Je peux très bien comprendre que tu ne veux plus avoir à faire avec eux.

 Troublé, le jeune homme haussa les épaules. Il le croyait. Nathaniel pouvait omettre des choses, mais jamais il ne mentait à ses amis.

- Allons-y ! Plus vite ce sera fait, plus vite, nous quitterons ces lieux, s’exclama Luka, en sortant le premier de la voiture.

 Sans attendre ses amis, Shin se dirigea vers la porte du cimetière. Il aurait aimé être ailleurs. Peut-être en train de titiller la vipère. Il ne regrettait pas d’avoir accepté ce petit chat, finalement. Ses pensées allèrent vers un autre chat, d’un autre genre, plus colérique celui-là. Carlin lui avait ordonné de venir ce soir chez eux pour fêter l’anniversaire d’Erwan et celui de Sawako. Tout en traversant les rangées de tombes pour se rendre à celle de Hans Jordan, Shin réfléchissait. Il se secoua un bon coup. À quoi bon, faire travailler son cerveau aujourd'hui ? La seule chose qu’il allait réussir, c’est se donner mal à la tête.

 Il arriva enfin à la dernière allée. Il reconnut le jeune frère de Hans, Glen. Il était bien parti pour ressembler à son grand frère. Au début, Shin le trouvait sympathique, mais l’ayant revue autre que dans l’hôpital, il avait pu constater que finalement les deux frères se ressemblaient bien plus qu’il n’y paraissait. Des êtres qui voulaient tout dominer sans exception et n’admettaient pas qu’on puisse leur refuser quoique se soit.

 Shin savait ce que c’était la déchéance, de se laisser trop dominer par ses émotions ou par quelqu’un. Plus jamais, il ne voudrait revivre cette expérience. Il avait failli se détruire et avait bien failli détruire une autre personne de sa connaissance. Parfois, il se demandait comment Ludwig avait pu lui pardonner son acte. Il avait fait quelque chose dont il regretterait jusqu’à la fin de sa vie.

 Une vieille dame se tenait juste à côté de ce Glen. Shin la reconnaissait très bien, Madame Louisa Jordan, la mère de Hans et de Glen. Il était surpris. Il se souvenait d’elle comme une femme plutôt belle et dynamique. Maintenant, elle ressemblait à une vieille dame de soixante-dix ans, alors qu’elle en avait dix de moins. Elle semblait fragile également presque à tomber si son fils ne la retenait pas. La femme finit par l’apercevoir. Shin se sentit obliger de s’approcher.

 Il sentait le regard de Glen sur lui. Il n’aimait pas du tout cela, mais alors pas du tout. Alors, il releva la tête et le fixa droit dans les yeux. Glen devait se souvenir de lui comme une marionnette de son frère. Mais, il ne l’était plus. La vie avait fait son œuvre, l’avait endurci et il ne s’était jamais senti aussi bien que depuis fort longtemps.

Le regard de Glen se troubla. Pour lui, Shin Soba était responsable de la mort de son frère. Il avait voulu lui rendre la monnaie de sa pièce. Mais, l’homme en face de lui ne ressemblait plus à l’adolescent fragile et pleurnichard. Glen adorait son frère comme jamais. Il avait adoré l’observer de loin. Chaque fois, il le voyait avec cet homme. Alors parfois, il demandait à Hans de lui parler de son ami.

Glen se demandait si Shin savait comment Hans parlait de lui. Comment réagirait-il maintenant en apprenant qu’Hans le traitait comme une pute et qu’il ne s’empêchait pas de le tromper à la moindre occasion avec des femmes ou des hommes d'ailleurs ? Hans lui disait être toujours celui qui domine et que son petit chien faisait tout ce qu’il lui demandait.

Louisa Jordan se détacha de son fils et s’approcha de celui qui avait été pendant des années le meilleur ami de son défunt fils. Elle parvint à lui adresser un sourire.

- Je suis très heureuse de te revoir, Shin. Je suis contente que tu sois venu. Glen m’a informé de ta venue.

- Ah oui ? J’aimerais bien savoir comment il l’a su.

 Glen émit un sourire de connivence. Shin ne rétorqua pas.

- Hans doit être heureux de te savoir présent.

- Madame Jordan, je suis juste passé pour lui faire mes adieux définitifs.

- Mais… pourquoi ? N’était-il pas ce que tu avais de plus cher ? Veux-tu vraiment l’oublier ?

 Shin parvint à détacher la main accrochée à sa veste. Il serra les dents.

- Oublier ? Vous voulez que je me souvienne de quoi ? La manière dont il agissait avec moi ? Vous idolâtrez un garçon qui n’existe pas, Madame Jordan. Pour vous Hans était un ange, mais en vérité, il était ignoble avec tout le monde. Il vous manipulait comme bon vous semble, il traitait tout le monde comme de la merde derrière eux. Il s’éclatait à les voir se plier en deux pour lui.

 La femme recula les yeux pleins de larmes. Elle portait sa main à sa bouche. Glen entoura un bras autour de l’épaule de sa mère et cracha au visage de Shin.

- Cela t’amuse d’anéantir ma mère ?

- M’amuser ? Tu délires. Tu crois que je ne sais pas à quel point tu lui ressembles ? Je ne parle pas du physique, mais dans ton cœur. Tu es aussi noir qu’il l’était. Il a fallu que j’y tombe moi aussi pour le savoir et reconnaître enfin la vérité. J’ai accepté mes faiblesses, j’ai accepté le fait que pendant des années, j’ai été dupé par plusieurs personnes en qui j’avais confiance. Je ne commettrais plus jamais cette erreur.

 Shin se retourna en inspirant un bon coup. Finalement, il ne regrettait pas que cette famille maudite soit présente. Il avait pu vider son sac. Glen jeta alors son venin.

- Tu l’as tué. Si tu ne lui avais pas dit que tu allais le quitter, il se serait fait soigner bien plus tôt. Il aurait pu être sauvé. Mais, non, tu l’as lâchement abandonné.

 Shin vit rouge. Il se retourna et le poing frappa en plein visage de Glen. Madame Jordan pleurait, mais ne disait rien. Glen se redressa, le nez en sang. Les yeux verts brillaient de rage. Une veine sur sa tempe palpitait fortement.

- J’en ai marre de ses conneries. Vous n’avez pas écouté le médecin ma parole. Il vous l’a dit pourtant. Rein n’aurait pu le sauver. Hans Jordan était condamné à mourir. Vous voulez m’accuser d’une chose dont je ne suis pas responsable allez-y ! Je m’en contrefiche. Et contrairement à ce que tu crois, Glen, ce n’est pas moi qui ai rompu, c’est Hans quand il a appris la vérité sur son état.

 Sur ces paroles, il tourna les talons et rejoignit ses amis qui l’attendaient un peu plus loin. Aucun d’eux ne lui parla de ce qu’ils venaient d’entendre. Si Shin voulait parler, il le ferait de lui-même. Nathaniel passa un bras autour du cou de son ami.

- Alors, mon chou ? On va où maintenant ?

 Shin soupira un bon coup. Il ferma un instant les yeux, appréciant l’amitié de ses camarades. Puis, il redressa la tête et s’exclama :

- On va aller mettre le souk chez Carlin.

- Il y aura le beau gosse ? Demanda Nathaniel.

- Évidemment, nous fêterons son anniversaire avec celui d’Erwan.

- Hein ? Il a la même date que le démon ? Je comprends mieux maintenant pourquoi il est si versatile parfois, s’extasia Luka.

 Son compagnon lui jeta un regard noir.

- Sawako n’est pas versatile, Luka. Tu es juste un gros jaloux.

- Jaloux ? De Sawako ? Tu rêves mon coco. Je l’admire plutôt. Il a un sacré courage pour te supporter et faire le baby-sitter avec Shin.

 Shin porta une main à sa tête en la secouant. Ils étaient vraiment impossibles ces deux-là ! Le jeune homme se tourna vers Ludwig et Reï. Il trouvait étrange qu’ils se taisent. Lud entrelaçait ses doigts à ceux de son Reï chou et lui chuchotait des phrases surement très cochonnes étant donné les rougeurs sur les joues du musicien.

- Eh ! Vous allez arrêter, j’en ai marre de jouer à la chandelle, s’exclama Shin, au bout d’un certain temps.

 Les deux couples le regardèrent surpris.

- Je croyais que cela ne te dérangeait pas.

- Non, je m’en fiche. Vous êtes trop choupinou. Mais, cela n’empêche que vous m’énervez à vous faire des mamours quand je suis là. Vous le faites exprès, ma parole.

- T’es jaloux ? Susurra Nathaniel, en se penchant un peu vers Shin.

 Celui-ci prit par surprise reçu un baiser sur ses lèvres de la part du grand blond. Pourtant, la réaction ne se fit pas attendre. Nathaniel reçut un coup de poing bien pensé de la part de son meilleur ami, de nouveau en colère. Luka ne put s’empêcher de s’esclaffer de la déconvenue de son compagnon. Ludwig et Reï passèrent près de Nathaniel qui essayait de reprendre son souffle.

- Tu es vraiment un obsédé, Nathan.

 Le jeune homme adressa un sourire à Ludwig et haussa les épaules.

- Que veux-tu ? Porte plainte auprès de ma mère, c’est elle qui m’a donné naissance après tout. Mazette, j’avais oublié à quel point il savait cogner celui-là. Il n’y a pas à dire, mais il se hérisse presque autant que le beau gosse.

- Alors, c’est qu’ils sont faits pour s’entendre, s’exclama Reï.

- Tu crois qu’on devrait leur donner un coup de main ? demanda, malicieusement, Ludwig.

- Si vous faites cette connerie, vous allez le regretter. Laissez-les tranquilles, s’écria Luka. Ils n’ont pas besoin de notre aide. Il faut qu’ils se trouvent tout seul et c’est bien parti pour.

- Mon homme est un génie, s’enthousiasma Nathaniel.

 Un peu plus loin, Shin s’écria :

- Vous vous dépêchez sinon je me barre sans vous.

- Quoi ? Shin, il t’est fortement interdit de toucher un seul cheveu de ma fifille, lança Nathaniel, en fonçant rejoindre son ami, suivi des autres.