Chez Shin Soba : 21

 

 L’arrestation de Saphira Folker et d’Allan Harnett fit la une des journaux pendant des jours. Elle permit également à protéger la vie privée d’Alexis Lepers, un ami de Luce Oda quand la Police apprit que la mère du garçon était impliquée dans le meurtre de David Ashton, le beau-père de Jeff. Celle-ci ne voulant pas finir ces jours en prison préféra se suicider. Elle fut découverte par son mari.

 Lors de l’enterrement, le jeune homme put compter sur la présence de ses amis ainsi que des étrangers. Il leur en fut très reconnaissant. Il n’avait pas encore eu le temps d’approfondir des liens d’amitié avec ces garçons. Sawako avait suivi ses camarades en traînant un peu les pieds. Les enterrements lui rappelaient beaucoup celui des Yamamoto.

 Il en résulta le retour des cauchemars où il revoyait le junki s’approcher de lui avec le couteau, le corps sans vie de Chiaki et le regard anéanti de Yamamoto sensei. Parfois, le junki changeait d’apparence et prenait le visage de Luis, l’homme à la cicatrice. Chaque fois, il se réveillait en sursaut et trouvait près de lui Carlin Oda, lui caressant la tête pour le calmer. Il appréciait cette présence et se rendormait facilement ensuite.

 Le père de Luce ne lui demandait jamais rien. Il ne lui posait aucune question. Sawako songea souvent que Luce avait bien de la chance d’avoir un père pareil. Mais, il devait également reconnaître en Carlin Oda un grand manipulateur. Il insista de telle façon que le garçon se sentit obligé de venir en aide à Shin Soba.

 Au début, celui-ci vivait chez son frère le temps que son bras guérisse, mais il ne tenait plus en place. Il adorait son frère, mais il ne voulait pas squatter éternellement chez lui non plus. Il ne voulait pas être une gêne. Akira et Matt devaient s’occuper d’eux d’abord, des jumeaux et de Jeff. L’inconvénient était d’avoir le bras droit dans le plâtre, alors travailler avec le gauche était un vrai casse-tête, sans parler pour se faire à manger.

 Après le lycée, Sawako se rendait donc chez le jeune homme afin de l’aider. Le japonais graillait chaque fois pour y aller, mais en réalité, il aimait bien la compagnie de Shin et de ses amis. Les vacances de février étaient arrivées. Sawako se demandait encore combien de temps, il resterait en France. Il était certain que son grand-père finirait par lui demander de rentrer. Parfois, il apercevait le regard de Carlin Oda et celui d’Erwan sur lui. Il avait bien l’impression que ces deux-là manigançaient quelque chose, mais il ne voyait pas.

 Un grand bruit retentit juste à côté de lui. Sawako sursauta et regarda autour. Les élèves le regardaient en riant. La brosse du tableau se trouvait abandonnée sur son bureau. Mince ! Il avait encore laissé son esprit partir en vadrouille. Mortifié, il leva les yeux vers le professeur de mathématique dont les yeux flamboyaient de colère. Le japonais se mordit les lèvres pour éviter à sa langue de vipère de sortir une phrase qu’il regretterait ensuite.

- Sumimasen, professeur Amory.

- Pourquoi venez-vous à mon cours si ce n’est pas pour le suivre, Sanada ?

 Sawako haussa les épaules et ne put s’empêcher de répliquer.

- Parce que vous nous annoncez les pires représailles si nous ne venons pas !

 Nouveaux éclats de rire. Cody lança un regard mauvais autour de lui et les rires s’étranglèrent. Luce à côté du japonais se pencha et lui chuchota dans l’oreille :

- Tu n’arrives même pas à retenir ta langue, Sawa.

- Oda ! Si vous avez quelque chose à dire, dites-le plus fort.

- Amory, vous me fatiguez !

 Cody pinça les lèvres. Il y avait des limites tout de même. Sans parler, le professeur montra la porte. Luce soupira et se dirigea vers la sortie.

- Vous également Sanada !

 Sawako racla sa chaise faisant grincer un peu plus les dents du professeur. L’apercevant pincer encore plus les lèvres, le japonais esquissa un sourire. Il rejoignit Luce dans le couloir. Il se laissa glisser le long du mur et croisa ses jambes. Luce baissa son regard vers son ami et s’exclama :

- S’il te voit assis, il va encore péter un câble.

 Sawako haussa à nouveau les épaules. Les états d’âme du professeur Amory, il s’en fichait comme d’une guigne. Il jeta un coup d’œil à sa montre. Encore une heure et demie de cours. Luce s’en aperçut.

- Es-tu encore de corvée chez Shin ?

- Ce n’est pas vraiment une corvée, Luce.

- Si tu le dis. Moi, du moment où il faut faire du nettoyage ou la cuisine, c’est de la corvée.

 Sawako se mit à rire.

- Tu es pourri gâté, Luce. Et d’abord, je ne fais que la cuisine, pas le nettoyage. Je l’aide à ranger ses papiers aussi. Li chan lui a ramené deux cartons pleins de paperasses.

- Li chan ? Demanda Luce, intrigué.

 Il se laissa tomber à son tour.

- Lina, si tu préfères. D’après ce qu’elle nous a dit, Erwan lui a demandé de reclasser toutes les archives d’un secteur qui avait été laissé à l’abandon et de tout remettre en ordre informatiquement. C’est un travail de titan.

- Et qu’elle est le rapport avec Shin ?

- Il s’ennuie et quand il s’ennuie, il devient pénible, intenable et véritablement casse-pied. J’ai demandé à Akira comment faire pour qu’il arrête de m’ennuyer quand je cuisine. J’ai failli l’étriper une bonne dizaine de fois déjà.

 Luce ne put s’empêcher de s’esclaffer. Drôle d’imaginer un homme comme Shin être un véritable sale gosse !

- Sans parler de Nathaniel et ses mains baladeuses. Celui-là, il va finir à la morgue s’il continue.

- Tu as l’air d’aimer d’être là-bas. Papa dit que tu fais de moins en moins de cauchemars.

 Sawako baissa un peu la tête. Il ne voulait pas songer à ses cauchemars. Il soupira, puis il changea de conversation.

- Alors, est-ce que Charlie et Buzz sortent finalement ensemble ?

- Et pourquoi veux-tu le savoir ?

- Luce ! Réponds ! As-tu réussi à tirer les vers du nez à l’asticot ?

- Tu aimes faire des jeux mots. Charles m’envoie sur les roses quand je lui pose la question et Buzz lui rougit comme un coquelicot. Trop drôle, d’ailleurs ! Si tu veux vraiment le savoir, pose-leur la question toi-même ! Pourquoi veux-tu le savoir ? Serais-tu jaloux ?

 Sawako sursauta. Il se tourna vers son ami. Luce semblait sérieux.

- Je ne suis pas jaloux. Pourquoi le serais-je ? Buzz et Charlie ne sont que des amis, rien d’autre.

 Il hésita un instant avant d’avouer.

- Shin a parié avec Lina et Ludwig.

- Encore ? Mais, ils sont nulle ces deux-là, ils n’ont pas encore compris après toutes ses années qu’il valait mieux pour leur porte-monnaie à ne jamais parier avec Shin Soba ? Il gagne toujours.

 La sonnerie de la  fin des cours de mathématique retentit. Sawako se releva et aida Luce. Ils regagnèrent leur classe pour prendre leurs affaires. Les jumeaux vinrent se moquer d’eux. Luce les abandonna pour rejoindre ses propres amis, Ashanti et Jeff. Pas toujours évident de se départager entre eux. Parfois, ils se réunissaient tous ensemble, mais la plupart du temps, Buzz, Charles et les jumeaux restaient en retrait avec le japonais.

 Ils appréciaient bien le quatuor et Ashanti, mais Sawako préférait les groupes plus restreints, alors pour ne pas le laisser seul, il l’accompagnait. Trop de monde le perturbait et s’isolait à chaque fois. Le prochain cours était celui de l’art avec Mira Martin. Le cours préférait de Sawako. Le professeur parlait facilement avec ses élèves et le rire était souvent au rendez-vous. Parfois, Carlin assistait au cours. Ces moments-là, personne ne pouvait travailler tranquillement.

 Quand enfin la sonnerie retenti une nouvelle fois pour la fin des cours, Sawako se leva et salua rapidement ses amis. Son attitude faisait bien rire Luce et Jeff. Shin Soba n’habitait pas dans un appartement, il avait préféré une petite maison se trouvant dans un coin, pas très loin de la bibliothèque de la ville et du quartier africain.

 Sawako arriva une demi-heure plus tard. La maison était reconnaissable grâce à ses volets bleus et à son crépi jaune paille. Il dut ouvrir la porte avec sa clé. Shin l’avait prévenu de son absence. Il devait aller voir Mili à l’hôpital.

 Il retira son manteau et l’accrocha à l’entrée. Après le petit couloir, il pénétra directement dans le salon où plusieurs magazines étaient jetés pêle-mêle sur la table de salon en wengé et sur le canapé en velours beige. Sawako soupira. Était-ce trop difficile de ranger ? La pièce éclairée par une simple fenêtre donnant sur la route illuminait le salon de sa douce chaleur. Le canapé trônait en son centre où un tapis oriental et sa table l’embellissaient. Un grand tableau accroché au mur représentant une chasse au sanglier, entouré par deux bibliothèques remplies de livres variés, était en réalité un écran téléviseur dernier cri.

 Sur sa gauche une double porte-western, amena Sawako vers la salle à manger et la cuisine dont un comptoir séparait les deux pièces. La table aussi était jonchée de documents. Le garçon secoua la tête, exaspérée. Malgré le désordre régnant dans cette maison, Sawako s’y sentait à l’aise, bien plus que dans celle de son oncle Hisao ou chez Carlin. La grande demeure Oda Miori lui rappelait trop celle de son grand-père, sa grandeur, sa froideur et sa grand-mère.

Il jeta son sac de cours et se rendit dans la cuisine. En ouvrant le frigo, il constata tout de même que le propriétaire avait fait les courses. Pas trop tôt ! Il était en train de peler les concombres quand la porte d’entrée claqua. Peu de temps après, une exclamation retentit derrière le dos du garçon, mais plus en direction de la salle à manger.

- Bordel, Sawako ! Ton sac ! Tu as besoin de le laisser en plein milieu du passage !

 Sans se démonter, Sawako répondit simplement :

- Cela vous apprendra à ranger.

- Ce n’est pas une raison de faire pareille ! Tu veux que je me casse une jambe en plus ?

- Sumimasen, je ferais attention la prochaine fois. J’ai déjà bien assez de travail comme cela.

 Shin observa le dos du japonais en fronçant les sourcils. Il insinuait quoi, le bougre ? Le jeune homme se servit un verre de whisky avant de s’installer au comptoir. Sawako lui jeta un coup d’œil et se troubla en croisant le regard vert. Il avait besoin de le fixer de cette manière.

- Au lieu de vous souler, vous ne pourriez pas m’aider.

- Tu t’es levé du mauvais pied, ma parole. D’abord, je bois un apéritif. Pourquoi ne viendrais-tu pas m’accompagner ?

- Sans façon !

- Pfft ! Je ne te savais pas aussi chochotte, Sawako. Juste un verre, tu ne vas pas en mourir.

 Le garçon serra les dents, souffla un bon coup avant de laisser en plan ce qu’il était en train de faire. Il attrapa un verre et le tendit à Shin. Celui-ci lui servit une bonne rasade.

- Vous êtes pénible. Si c’était pour m’énerver, vous auriez pu éviter de rentrer et aller ennuyer votre frère à la place.

- Méchant garçon ! Gloussa Shin qui observait les moindres gestes du japonais.

 Sawako était mal à l’aise face à ce regard. Il porta son verre à sa bouche. Il grimaça à la première goutte. Comment pouvait-on boire ce truc ? En apercevant la lueur amusée dans le regard de Shin, Sawako songea sérieusement à lui balancer son verre à la figure. Il détestait aussi la sensation d’avoir les joues rouges. Pour reprendre contenance, Sawako retourna à ses activités. Shin sourit en voyant le garçon très tendu.

- Alors ? Vous en avez encore combien de temps avec ce plâtre ?

- Encore pour un petit moment, répondit Shin.

 Tout en buvant une gorgée, il ne put empêcher son regard de glisser sur le corps du japonais. Nathaniel avait raison en disant que le garçon avait de belles fesses. Sawako, toujours occupé, sursauta quand il vit l’ombre du jeune homme appuyé contre le meuble près de lui.

- Mais, ce n’est pas vrai. Vous avez tous les défauts possibles. Dégagez de cette cuisine quand vous voulez fumer.

 Loin d’obéir, Shin sourit et fit exprès de rejeter la fumée en direction du japonais. Les yeux marron pailletés de vert s’assombrirent de colère. Le jeune homme s’amusa à le refaire. Sawako toussa et finit par le menacer avec le couteau.

- Hors de cette cuisine sinon…

 Loin d’être intimidé, Shin jeta sa cigarette dans l’évier avant d’attraper le poignet qui tenait le couteau avec sa main libre afin d’éloigner l’arme. Le japonais tira pour essayer de libérer son bras, mais rien n’y fit. La colère le fit grogner. Shin gloussa et attira le garçon vers lui. Sawako retient son souffle quand le visage du jeune homme se retrouva à quelques centimètres du sien. Il affichait un sourire moqueur. Le cœur battant la chamade, Sawako ne savait pas comment réagir.

- Et bien, Chaton ? Tu as donné ta langue au chat ?

 Sawako pinça les lèvres et leva son autre main pour frapper l’impertinent, mais Shin plus rapide lui coupa le geste en se penchant pour lui frôler les lèvres avant de s’éloigner en riant. Tout en caressant sa bouche, Sawako, perturbé, tourna le dos à Shin qui se dirigeait vers le salon. Celui-ci s’écria :

- Sawa ? Elle est où la vipère ?

- En enfer, là où est votre place, s’écria un Sawako, furax.