La demeure Oda Miori : 17

 

 Daisuke les emmena donc déjeuner dans un des restaurants les plus couteux et les plus délicieux de la ville. Évidemment, leur groupe ne passa pas inaperçu, surtout avec les jumeaux plutôt du genre intenable quand ils s’y mettaient. Ils prenaient plaisir en mettre en rogne Charles qui montait facilement sur ces grands cheveux ou taquinaient Ludwig. Sawako se taisait, il parlait très peu, mais il se faisait tout de même très remarqué.

 Il préférait discuter tranquillement avec Buzz qui se révélait assez timide. Comme quoi, l’habit ne faisait pas le moine. Il apprit ainsi que le géant, ainsi que le japonais le surnommait puisqu’il le dépassait de deux têtes au moins, avait longtemps vécu dans un orphelinat. Il avait été dans des familles d’accueil, mais il finissait toujours par revenir dans l’orphelinat.

 Buzz n’aimait pas parler de sa vie dans cette demeure. Il semblait y avoir gardé des mauvais souvenirs et des blessures. Sawako le comprenant n’insista pas pour en savoir plus. Buzz fit exactement pareil avec son nouvel ami. Si le japonais voulait parler, il le ferait de lui-même, il ne le forcerait jamais.

 Après un repas gargantuesque étant donné de leur jeune âge, il leur fallait beaucoup de calories pour pouvoir se dépenser, le groupe quitta le restaurant l’estomac bien plein. Daisuke demanda alors ce qu’ils voulaient visiter en premier. Première chamaillerie, personne ne voulait voir la même chose. Ludwig trancha pour visiter d’abord les Champs Élysée avec l’Arc de triomphe. Charles mitrailla de son appareil photo le monument de toutes les façons possibles, quant aux jumeaux, ils préférèrent prendre leurs nouveaux amis avec leur propre appareil.

 Aucun d’eux ne demanda d’explication pour connaître l’auteur de ce chef-d'œuvre ou quand il avait été construit. Ils firent exactement pareil avec les autres comme la cathédrale de Notre-Dame. Sawako voulait voir le Musée du Louvre, mais manque de chance, celui-ci était fermé pour rénovation. Ludwig repéra la déception sur le visage du japonais. Il avait remarqué que Sawako était un peu comme son oncle, il n’était pas toujours évident de savoir à quoi pouvait penser ou toute autre expression sur leur visage.

 Étant donné que le soir commençait à tomber, il suggéra à Daisuke de les emmener voir la Tour Eiffel. Ils dînèrent au restaurant du premier étage, avant de les emmener au deuxième afin de regarder la ville sous ses lumières. Sawako la trouva sublime et comprenait aisément pourquoi elle portait le surnom de ville de Lumière. Ensuite, ils regagnèrent leur suite à l’hôtel. Daisuke leur conseilla de se coucher et de bien se reposer, car le voyage du lendemain serait assez fatigant.

 Sawako gagna la chambre qu’il partageait avec Charles. Il prit sa douche le premier et s’allongea de suite dans son lit. Il avait vite compris que son compagnon était un vrai bavard et plutôt curieux. D’ailleurs, il eut vite confirmation dès que son compagnon rejoignit la chambre. Charles se laissa tomber sur son lit et s’installa en croisant les jambes. Il observait le japonais tout sourire.

- Ne me dis pas que tu es déjà fatigué, Sawako ? Je croyais que tu avais dormi tout le long du trajet ?

 Le garçon soupira. L’anglais ne lui ficherait pas la paix.

- Oui et alors ?

- Que tu peux être susceptible ! Vivais-tu avec tes parents ?

- Qu’est-ce que cela peut te faire ?

 L’anglais fronça les sourcils, mais ne se laissa pas déprimer pour autant. Pourquoi ce nouveau était-il si désagréable ?

- Je veux juste faire plus ample connaissance. Ne veux-tu pas devenir ami avec nous ?

- Vous me fatiguez ! Dors Charlie !

 Sawako tourna le dos à l’anglais. Loin de se démonter, Charles se leva et sauta sur le lit du japonais.

- Ah ! Kuso ! Fous-moi la paix, l’anglais.

 Charles éclata de rire et sans aucune gêne se coucha près du japonais qui soupira fataliste. Il s’exclama :

- Charles, mon prénom est Charles, pas Charlie. Qu’est-ce qui ne vous plait pas dans ce prénom ?

- Il est trop guindé. Peut-être préfères-tu Pygmée ?

- Ah non, alors ! Si tu m’appelles ainsi, moi je te surnomme la vipère.

 Sawako hocha la tête et esquissa un sourire. Il finit par se retourner pour être du côté de l’anglais. Finalement, il l’appréciait un peu.

- Cela me changera de « chaton ».

- Aaaaaaah ! Moi aussi, je veux dormir avec vous, s’exclama alors Vincenzo qui venait d’entrer dans leur chambre, sans frapper en compagnie de Juan et de Buzz.

À peine, l’italien avait-il prononcé cette phrase qu’il sauta à son tour sur le lit. Sawako grogna et essaya d’éjecter l’intrus de son lit.

- Kuso ! Dégage de là ! J’ai déjà une sangsue, je n’en ai pas besoin de deux.

 Vincenzo gloussait et faisait son possible pour éviter les coups du japonais. Il grimaça tout de même en recevant un coup de pied dans les parties intimes. Le bougre, il ne frappait pas pour faire semblant. Juan et Buzz regardaient leurs deux amis se batailler en étant assis sur le lit libre de l’anglais. Charles lui essayait d’aider le japonais à virer l’italien du lit. Mais, c’était un vrai pot de colle.

 Finalement, Vincenzo eut le dernier mot et parvint à se coucher auprès des deux garçons, tout contents. Sawako se trouvant au milieu n’appréciait pas du tout et finit même par s’énerver encore une fois quand il sentit les mains baladeuses sur lui. Il frappa violemment l’italien en question.

 Vincenzo explosa de rire. Il trouvait le japonais très séduisant en colère. Il donnait sérieusement envie de l’énerver très souvent juste pour le plaisir de l’observer ensuite.

- Bordel ! Si tu veux dormir dans ce lit, évite de me toucher pervers.

- Mais, je n’y peux rien, c’est trop tentant.

 Boom ! Vincenzo reçut un autre coup. Il riait tout en grognant de douleur. Juan secouait la tête exaspérée de la bêtise de son frère. Son frère ne pouvait jamais s’empêcher de titiller ses amis et chaque fois, il se faisait frapper.

- Continue et je te préviens que je te castre ! S’emporta le japonais, les yeux brillants de fureur.

- D’accord, d’accord ! J’arrête, murmura Vincenzo, riant toujours et grimaçant un peu pour des douleurs au niveau du ventre. Finalement, je ne regrette pas d’être venu. Je suis très content de vous connaître, tous.

- Oui, moi aussi, répondit l’anglais, en bâillant. Et toi, Sawako ?

 Le garçon haussa les épaules.

- Vous êtes juste de nouveau emmerdeurs.

 Buzz s’allongea sur le lit libre et prit la parole pour la première fois de la soirée.

- C’est une façon de dire que tu nous apprécies, pas vraie ?

 Sawako ne répondit pas, mais renifla. Il faudra l’écorché vif pour l’avouer, mais ses nouveaux amis n’en avaient pas besoin. Ils n’avaient pas besoin de mot pour comprendre.

 

 Le lendemain, quand Daisuke émergea de sa chambre en même temps que Ludwig d’ailleurs, il eut la surprise de trouver les cinq garçons déjà prêts. Les jumeaux ne ratèrent pas l’occasion de les charrier. Ils apprirent ainsi à leurs dépens que Daisuke n’était pas du tout du matin, mais alors vraiment pas.

 Évidemment, Daisuke avait dit qu’il voulait partir tôt, mais ils grimpèrent tous dans le train menant à leur destination finale vers midi. Sawako ne put alors retenir sa langue et se moqua ouvertement du vieux cousin de Luce. Pour tuer le temps, Ludwig joua aux cartes avec les jumeaux, Sawako, Buzz et Daisuke. Charles préféra bouquiner.

 Daisuke reconnut la pochette du livre et eut un sourire. Charles lisait un livre de Luce sans le savoir. Le jeune était tellement dans l’histoire qu’il poussa presque un hurlement quand Sawako le lui retira des mains. Le garçon était intrigué de voir la pipelette aussi captiver par un simple bouquin.

 Tout en essayant tant bien que mal a échappé à un Charlie pas content du tout, le japonais lisait les premières pages. Il devait bien reconnaître que l’écrivain était plutôt doué. Mais, il préférait plutôt admirer les illustrations. Le remarquant, Ludwig demanda :

- Tu aimes le dessin, Sawako ?

- Mouais, quand je m’ennuie, je dessine des caricatures. Le dessin me permet de m’évader et d’oublier mes soucis. Il est talentueux l’artiste.

 Daisuke sourit, très fier. Il était toujours très fier des compliments que l’on faisait sur son cousin. Il avoua :

- Tu vas le rencontrer l’artiste comme l’écrivain, d’ailleurs.

- Hein ? C’est vrai, ce n’est pas une blague ? S’écria, excité, Charles.

 Sawako donna un coup sur la tête de l’anglais qui gémit de douleur. Il lança un regard noir au japonais. Celui-ci lui rendit son regard, amusé.

- Calme-toi, Charlie. Tu vas avoir une syncope sinon !

- Haha ! Gloussa Ludwig. Non, ce n’est pas une blague. D’ailleurs, l’écrivain vous le connaissait déjà. C’est Luce. Et l’artiste, c’est mon oncle Carlin.

- Ce n’était pas la peine de préciser, vous savez. Nous avions compris, lança Juan, sur un ton moqueur.

- Je ne sais pas toi, Daï, mais je ne sais pas si Carlin va les rencontrer indemne. Je ne sais pas si je ne vais pas fesser à quelques-uns d’entre eux.

- Que de la parlotte ! Siffla Vincenzo.

 Ludwig sans prévenir attrapa l’italien par le cou et approcha légèrement son visage près du sien.

- Tu veux parier ?

 

 Ils arrivèrent à destination vers la fin d’après-midi. Un homme grand, brun un peu grisonnant, les attendait appuyé contre sa voiture, les bras croisés. Sawako le repéra en premier et le trouva intéressant bien avant de savoir qui il était. En apprenant que cet homme était un des pères de Luce, il n’en fut pas surpris. Luce lui avait parlé de ses pères, un homme doux, mais un peu autoritaire, un homme ayant les pieds sur terre avec un caractère très solide pour supporter sa boule d’énergie, c'est-à-dire son compagnon de vie depuis plus de trente-quatre ans.

 Renko observa le beau monde s’approcher. Il était certain que Carlin allait les adorer. Il aimait avoir du monde chez lui et surtout du remue-ménage. Déjà avec les Amory, Renko avait bien du mal à suivre sa boule d’énergie, mais en plus avec ces jeunes, ce serait encore deux fois pire. Sans parler de son fils et de son démoniaque neveu, Renko songeait que les jours qui allaient suivre ne seraient pas de tout repos.

 Les jeunes s’extasièrent devant la grande demeure des Oda Miori. Elle était gigantesque. Sawako la trouvait banale. Celle de son grand-père était presque aussi grande, alors que celle se trouvant à Okinawa était du même acabit. Renko les invita à pénétrer dans la maison et les jeunes le suivirent jusqu’au salon. Ainsi, ils rencontrèrent le deuxième propriétaire des lieux, Carlin Oda.

 Carlin fit son effet sur les nouveaux arrivants. Les jumeaux, Charles et surtout Buzz se retrouvèrent tout à coup intimidés face à l’homme face à eux. Carlin Oda avait la même taille que Sawako, c'est-à-dire de taille moyenne. Il avait la peau très blanche faisant ressortir des yeux d’un noir profond qui ne cillait pas souvent. Il portait les cheveux noirs un peu grisonnants aux racines, ni trop long ni trop court et coupées un peu n’importe comment.

 Mais bien qu’il n’avait pas une taille des plus impressionnantes, il dégageait quelque chose de très intimidant dans sa façon d’être et le port de lunette n’arrangeait pas les choses. Carlin, amusé de leur silence, repéra le japonais. Celui-ci observait ses compagnons un peu ahuris. Intéressant ! Il s’approcha des jeunes et les salua.

- Bienvenu chez moi ! Je suis Carlin Oda. Et vous ?

- Euh ! Je suis Vincenzo Cardoni et là, voici mon frère Juan.

- De vrai jumeau, trop classe ! Voyons voir de plus près si je pourrais vous différencier.

 Carlin approcha son visage à quelques centimètres du leur. Les jumeaux se sentirent mal à l’aise sous le regard amusé de l’hôte. Il se redressa au bout d’un certain temps et répliqua :

- Bien, j’ai trouvé, je ne me tromperais pas maintenant.

 Il se tourna vers le géant. Il émit un petit rire et répliqua :

- Un autre Daisuke ! Mmmm ? J’espère que tu es plus adroit que mon cousin. Parce que c’est un cas, celui-là. Ton nom ?

- Je… bafouilla l’allemand, il inspira un bon coup et lança d’une traite, Buzz Schaz.

- Bah ! Alors, je ne vais pas te manger, tu sais.

 Renko appuyé contre le mur du salon, observait son compagnon mettre à mal les nouveaux arrivants. Le japonais, près de lui, demanda :

- Luce m’avait prévenu que son père était un étrange spécimen, je dois dire qu’il n’avait pas tout à fait tort.

- C’est Carlin. Il agit toujours comme il en a envie et tant pis, si ça ne plait pas.

- C’est une bonne chose, je trouve.

 Renko se tourna vers le garçon et sourit appréciant la remarque. Un petit cri de l’anglais fit tourner son regard vers le centre de la pièce. Carlin entourait le cou de l’anglais.

- Ah ! J’ai trouvé plus petit que moi, Ren. Il n’est pas chou, le microbe.

- Charles, je m’appelle Charles, grogna l’anglais.

- Oui, oui, j’ai entendu, mais moi, je préfère Microbe.

- Tais-toi, Charlie, tu nous fatigues, s’exclama Sawako.

- Quoi ! Tu me cherches le jap. Je t’ai déjà demandé d’arrêter de m’appeler ainsi.

- Je fais ce que je veux, pygmée.

- Arg ! Elle m’énerve la vipère.

 Carlin éclata de rire et serra plus fort le cou de l’anglais qui recommença à grailler. À cet instant, la porte du salon s’ouvrit laissant le passage à l’inspecteur Barrony, l’agent chargé de l’enquête de Dracula. Celui-ci observa la scène et secoua la tête, stupéfait. Enfin, il était habitué maintenant. Il toussota et se présenta à son tour aux jeunes arrivants.

 Ils étaient en pleine discussion quand une heure plus tard environ, la porte s’ouvrit laissant le passage à quatre autres personnes. Sawako reconnut Luce Oda dans le groupe. Celui-ci vint les voir de suite avec son sourire charismatique. Il semblait ravi de les voir. Carlin se chargea de présenter les deux autres garçons, l’un Quentin Chavigne, un beau brun, l’autre Jeffrey Ashton, lui aussi brun. Sawako les observa un instant, mais son regard dévia plutôt vers l’autre personne discutant à voix basse avec Renko.

 L’homme devait avoir à peu près le même âge que Ludwig Lagardère, mais contrairement aux tatouages et piercings de celui-ci, Sawako remarqua plutôt le regard de l’homme, cette fois. Il avait les yeux en amande dont l’iris vert était pailleté d’or donnant un regard assez sombre et lumineux à la fois. Sawako détailla le visage de l’homme, un visage carré, plutôt bronzé, des joues un peu creuses, portant un nez en bec d’aigle et une bouche mince affichant le plus souvent un demi-sourire comme s’il se moquait de tout le monde en permanence.

 Le japonais se demandait bien pourquoi l’homme l’intriguait autant, mais il ne pouvait pas s’en détacher. Il était en train de regarder les épaules larges quand l’homme en question se tourna dans sa direction. Sawako détourna aussitôt le regard. Il se concentra sur la conversation des autres. Ceux-ci parlaient de l’assassin, semble-t-il. D’ailleurs, l’homme qu’il observait un peu avant prit la parole. Sawako songea qu’il avait une voix agréable avant de se demander à quoi il jouait.

- Oui, il l’a juste aperçu, mais je suis du même avis que Carlin. C’est un travesti pas très doué. Il peut facilement berner des adolescents et certaines personnes, mais… racontait Shin.

- Avait-il une cicatrice aux visages ? Demanda Sawako, avec un léger accent.

- Non.

- Alors, ce n’est pas celui qui a essayé de m’enlever. Je l’ai presque défiguré, je crois l’avoir blessé à l’œil.

- Tu fais peur, Sanada ! S’exclama Charles. On dirait que tu aimes ça.

 La conversation dévia grâce aux chamailleries de l’anglais avec le japonais. Shin lui en profita pour s’éclipser. Il avait été troublé tout à l’heure en sentant le regard du japonais sur lui. Cela ne lui était pas arrivé depuis fort longtemps. Bah ! Il n’allait surement pas se tracasser avec ça aujourd’hui. Il eut un sourire. Il avait une forte envie d’aller casser les pieds à son frère adoré, mais comme celui-ci se trouvait à l’hôpital, il se rabattit alors sur son meilleur ami. Il monta les escaliers quatre par quatre jusqu’au dernier étage et sans frapper, il pénétra dans la salle de musique. Il eut un cri et un coup.

- Mais, ce n’est pas vrai, Lud ! Tu es un crétin, tu as encore oublié de fermer la porte ! S’écria un blondinet à moitié nu.

 Ludwig se tourna vers l’intrus.

- Qu’est-ce que tu fiches là, Shin ? Va voir ailleurs si j’y suis !

 Le jeune homme sourit et se rapprocha du couple. Il tendit une main au blondinet pour le relever. Celui-ci lui adressa un sourire.

- Arrête de sourire de cette façon à moitié nu, Reï chou.

- Mmmh ! Un spectacle très intéressant, d’ailleurs.

- Shin regarde ailleurs ! Non, dégage plutôt.

- Ne parle ainsi de ton meilleur ami, Lud, répliqua le blondinet, sans pour autant se rhabiller.  

- Mais, Reï chou !