Un autre malheur : 11

 

 Les jours suivants, Sawako emmena ses nouveaux amis à travers toute la ville de Tokyo. La plupart du temps, Daisuke Oda les accompagnait n’ayant pas vraiment le droit de laisser le fils de son cousin sans surveillance malgré la présence d’Erwan, recommandation de Carlin Oda. D'ailleurs, celui-ci devait s’ennuyer de son fils, car il l’appelait tous les soirs et le père et le fils discutaient souvent pendant plus de deux heures.

 Sawako enviait cette complicité. Il ne savait pas ce que c’était d’être vraiment protégé, d’être choyé par un parent. Il aimait bien son grand-père, mais celui-ci ne le prenait jamais dans les bras et pour une raison inconnue, il ne voulait pas trop qu’Hisao ou Emi s’approchent de trop près. Umi avait fait beaucoup de dégâts. Il n’arrivait pas à donner sa confiance intégrale à sa propre famille.

 En tout cas, Luce et Sawako s’amusèrent beaucoup aux dépens d’Erwan ou de Daisuke. Le plus gros délire qu’ils se firent fut dans le plus grand centre commercial. Les deux hommes eurent bien du mal à garder les deux petits diables dans leur champ de vision. Les deux garçons les emmenèrent dans toutes les boutiques de la galerie, essayèrent plusieurs vêtements loufoques ou de cosplays.

 Pour se venger, Erwan les attrapa par le col de leur chemise et les força à entrer dans une boutique de cosplays. Faisant du charme à la vendeuse et à la patronne du lieu, il réussit l’exploit de forcer les deux garçons à se déguiser en geishas. Luce ne desserra pas les dents de toute la séance, alors que Sawako haussait les épaules, complètement indifférent. Il avait eu l’habitude d’être déguisé en femme pour le plaisir personnel des clients d’Umi, homme ou femme. En tout cas, Erwan ne se gêna pas le moins du monde à prendre une multitude de photos. Il aimait bien voir son Luce boudeur.

 Enfin, cela n’empêcha pas Luce de continuer à les faire tourner en bourrique en compagnie du japonais. Erwan songea d’ailleurs plus d’une fois à donner une fessée à ce garçon impertinent et à la langue presque aussi acérée que la sienne. Daisuke, pour une fois, était bien ravi de voir l’étudiant en difficulté. Erwan sentait une certaine peur, une certaine jalousie, le gagner à chaque fois où il voyait les deux garçons se tenir la main. Sawako était une menace et il le savait le bougre. Il en abusait et Luce se laissait mener sans rien dire avec juste un sourire en coin, légèrement moqueur.

 Erwan ne le voyait pas évidemment. Il ne pouvait pas imaginer une seule seconde que son Luce soit capable de manipulation. L’étudiant oubliait vite que Luce avait été élevé par le plus grand manipulateur et qu’il suivait grandement le pas. Sawako leur fit rencontrer également le couple Yamamoto. Ceux-ci les invitèrent à rester un weekend entier. Le problème fut que leur maison ne comportait que deux chambres, celle du couple et la chambre d’ami.

 Sawako répliqua malicieusement qu’il acceptait de prêter un côté de son lit, à la seule condition que ce fut pour Luce. Erwan fronça les sourcils au grand plaisir du japonais. Il prenait un réel plaisir à rendre jaloux l’étudiant. Un lit de camp fut installé également dans la pièce. Le soir venu, Erwan eut un appel de sa mère. Il ne vit pas de suite la disparition des deux autres.

 Cela le tracassa à un point. Il n’aurait jamais pensé être à ce point jaloux et possessif. Il salua ces hôtes avant de gagner la chambre. Il serra les dents quand il vit les deux garçons profondément endormis, mais un peu trop moulés. La tendance de Luce à se coller contre les corps bien chaud. Quand il se coucha dans le lit de camp, il sentit un regard sur lui. Il se retourna et croisa le regard amusé du japonais.

- Baka ! Chuchota Sawako, moqueur.

- Tu n’es peut-être pas obligé de m’insulter.

 Sawako haussa les épaules et reprit :

- Un baka restera toujours un baka. Tu n’as pas à être jaloux. Je suis gay, certes, mais principalement uke, enfin dominé si tu préfères.

- Cela ne veut rien dire, grogna l’étudiant.

- Bah ! Pense ce que tu veux, je m’en fiche. Luce a toutes les caractéristiques d’un uke également. Mais surtout, il t’est entièrement dévoué. Il ne voit que toi, tu devrais lui faire plus confiance. Il ne remarquerait même pas qu’il puisse attirer d’autres hommes.

- Pourquoi m’avoues-tu tout cela ? J’avais l’impression que tu t’amusais bien à mes dépens.

- Oui, c’est vrai, gloussa Sawako. Mais, vous partez lundi, je voulais juste te dire que je n’avais aucune arrière-pensée envers Luce. J’espère que votre histoire marchera bien.

- Ne t’inquiète pas, Carlin n’aura pas toujours le dernier mot avec son fils. Je dois juste patienter encore un peu. Même si tu es désespérant comme garçon, j’étais ravi de te connaître Sawako.

 Le japonais enfouit son visage dans l’oreiller et baillât :

- Moi aussi, je suis heureux de vous avoir rencontré. J’espère que l’on pourra se revoir un jour.

- Tu peux toujours appeler ou nous envoyer des messages par internet. Tu as nos adresses.

- C’est drôle, je me sens un peu triste.

 Erwan se leva et s’approcha du lit. Il s’exclama :

- Allez pousse-toi ! Fais-moi de la place, idiot !

 Sawako releva la tête, mais obéit aux ordres. Il se poussa un peu. Il entendit le gloussement derrière lui. Il vit la tête de Luce. Il venait de se réveiller. Erwan s’allongea et de ses longs bras entoura les deux garçons. Sawako faillit rougir quand sa joue se posa sur la poitrine de l’étudiant. Personne ne lui en voudrait s’il en profitait un peu n’est-ce pas ? Erwan ne dit rien, mais il sentait les larmes de Sawako contre lui.

 Il ne connaissait pas vraiment l’histoire du garçon. Daisuke n’en savait pas plus, non plus. Il avait juste remarqué certains non-dits dans cette famille. Il avait vite remarqué que Sawako utilisait sa hargne ou sa langue de vipère pour se protéger. Il devait parfois être d’une extrême violence. L’étudiant soupira. Il ne pouvait rien faire de plus pour l’instant. Il n’avait aucun pouvoir. C’était pathétique. Luce, aussi, sentait bien la détresse de son nouvel ami.

 Il l’avait aussi sentie chez les autres également, aussi pour les jumeaux d’Italie, ou Charles Master, l’Anglais qui avait perdu sa mère dans un accident, même le très grand et impressionnant Buzz, l’Allemand, semblait très fragile à l’intérieur, près à être brisé. Il s’en voulait à chaque fois de les abandonner à leur sort. Il espérait les voir un jour sans cette détresse, comme il l’avait aussi même s’il refusait de l’admettre.

 Le lundi arriva bien trop vite. Sawako s’évada pour ne pas assister à leur départ. Le peu de temps qu’ils étaient venus avait assez chamboulé sa vie. Le garçon disparut pendant trois jours sans téléphoner. Il avait squatté chez son petit ami. Quand il rentra finalement, il eut droit à un sermon de tous les diables par Hisao.

- Sumimasen, Hisao Onii san, s’excusa Sawako, d’une toute petite voix, la tête baissée.

 Hisao ouvrait la bouche pour continuer, mais comme d’habitude, il n’arrivait pas à avoir le dernier mot avec son neveu. Il secoua la tête. Il ébouriffa la tignasse noire bleutée avec affection.

- C’est bon pour cette fois. Je ne veux pas que tu te sentes prisonnier, Sawako. Mais, cela ne t’empêche pas de téléphoner. Nous étions très inquiets pour toi, surtout que tu ne répondais pas.

 Sawako hocha la tête, triste. Hisao s’agenouilla face à lui. Il se trouvait dans le couloir d’entrée. Le jeune homme lui souleva un peu le visage afin que le garçon le regarde dans les yeux.

- Pourquoi refuses-tu de nous donner ta confiance ? Ni Emi, ni moi, nous ne te voulons du mal. Si je pouvais effacer ton passé, je le ferais.

 Le garçon recula, les yeux humides, mais aucune larme ne coulait. Son corps tremblait.

- Je suis désolé, Onii san. Je sais que je vous fais de la peine, mais je n’y arrive pas. Je suis désolé.

 Il se détourna et s’enfuit dans sa chambre. Il se jeta sur son lit en enfouissant son visage dans l’oreiller. Il se mit à pleurer en silence. Il était pathétique. Il s’était promis de ne plus pleurer, mais depuis un moment il ne faisait que ça. Il était pitoyable.

 Hisao se releva en soupirant et se dirigea vers la cuisine. Il se servit une grande tasse de café corsé. Il en avait besoin. Que devait-il faire ? Il ne savait plus ce qu’il devait faire pour aider le garçon. Il entendit des pas de course. Il se retourna juste à temps pour voir disparaître la silhouette de Sawako. Il avait sa veste sur lui. Il sortait à nouveau.

 Avant que la porte ne se ferme, il entendit clairement Sawako lancer qu’il se rendait chez Yamamoto Sensei. Peut-être que le médecin pourrait plus facilement l’aider ? Il l’espérait.

 

 Sawako se rendit au pas de course chez le médecin, même s’il dut prendre quand même le métro pour raccourcir le trajet. Courir lui fit un bien fou. Il en avait sérieusement besoin. La dépense était le meilleur remède contre les pensées noires.

 Il aurait pu aussi bien se rendre de nouveau chez Gaku, mais les autres seraient surement là à squatter également. Sawako esquissa un sourire. Il leur faisait peur. Il le savait. Ces garçons, tout comme Gaku d’ailleurs, jouaient les gros durs, mais ils avaient peur de lui. Il était plus jeune qu’eux, mais il les faisait trembler de peur, de vraies mauviettes.

 Il arriva devant le cabinet. Il se rendit compte alors qu’il était fermé. Étrange ! Habituellement, Yamamoto sensei venait travailler tous les jours sans exception. Il haussa les épaules en soupirant. Il n’avait plus qu’à se rendre au domicile du couple. Peut-être que Chiaki san lui ferait ces merveilleux sushis.

 Heureusement, la maison des Yamamoto ne se trouvait pas très loin. Il y arriva en moins de temps qu’il en faille pour le dire. Il fut tout de même étonné de ne pas être accueilli par la petite chienne que le couple avait recueillie, il y a de cela un an et demi. Il l’appela, mais elle ne répondit pas.

 Inquiet, Sawako fit le tour de la cour et la vit. Le corps de la petite chienne, sans vie, se trouvait allongé sur le magnifique parterre de fleurs de la maîtresse de maison. Sawako se mit à trembler et s’approcha légèrement. La chienne était morte d’un coup de couteau. Le garçon recula, effrayé et se tourna alors vers la maison. Que se passait-il ?

 Il sortit son portable et appela Hisao. Son oncle lui demanda de l’attendre dehors. Il allait prévenir la police et viendrait aussitôt. Sawako raccrocha et laissa tomber son portable sur le sol. Que racontait son oncle ? Restait ici ? Hors de question !

 Sawako s’approcha de l’entrée arrière. Elle s’ouvrit sans problème. Le silence était pesant dans la maison. Le garçon avança dans le couloir qui menait aux autres pièces. La porte menant dans la cuisine était ouverte. La maîtresse de maison devait commencer à préparer son repas du soir étant donné les ingrédients posés sur la table. Mais où était-elle ?

 Inquiet et effrayé en même temps, Sawako avança avec prudence dans le reste de la maison. Il s’arrêta devant la porte menant dans le salon jouxtant la salle à manger. Il entendait des sons étouffés. Il la poussa et vit toute l’horreur.

 Il aperçut tout d’abord le sang, beaucoup de sang. Il parcourut la pièce d’un regard rapide. Le sang rejoignait le canapé. Les yeux agrandis par la terreur, il remarqua le corps sans vie de Chiaki Yamamoto, la gorge tranchée, allongée sur le canapé la robe déchirée.  Une bile se forma dans sa bouche. Il eut bien du mal à réfréner son envie de vomir. Les larmes coulant le long de ses joues, sa seule pensée était : où se trouvait sensei ?

 Sawako pénétra plus avant dans la pièce presque de façon mécanique. Il aurait pu s’enfuir, mais quelque chose le retenait. Son regard se tourna vers la gauche, du côté de la porte de la salle à manger. Le garçon se mordit la lèvre avec un sanglot coincé à travers la gorge. Il s’élança près du corps du médecin à l’agonie. Il perdait beaucoup de sang des trois coups reçu dans l’abdomen.

- Sensei ? Pleura Sawako, à genoux, ne sachant pas quoi faire.

 Yamamoto ouvrit péniblement les yeux. Son regard voilé lui permit tout de même de reconnaître le garçon. Il souleva une main avec difficulté. Sawako la lui prit et la porta à son visage. Il se fichait royalement de se mettre du sang partout. Sensei ouvrit la bouche pour prendre la parole. Il parvint à articuler dans un croassement :

- Va-t-en, Sawa…

 Le garçon sentit alors une présence d’arrière lui. Il se retourna et aperçut alors le criminel. C’était un jeune de son âge à peu près, peut-être un peu plus vieux. Le regard marron reflétait une folie meurtrière. Il tenait un couteau taché de sang. Sawako s’éjecta sur le côté juste à temps pour éviter un coup fatal.

 Il hurla sous la douleur quand la lame lui frôla sa jambe droite. Il s’éloigna le plus loin possible de ce malade. Celui-ci regardait sa nouvelle victime avec un petit rire amusé.

- Tu ne peux pas m’échapper. Je vais me délecter de te massacrer comme je les fais avec eux.

 Il s’approcha dangereusement du garçon. Sawako se recula laissant une trainée de son sang sur la moquette. Il se retrouva acculé contre un fauteuil. L’assassin marchait en tanguant un peu. Il semblait comme saoul.

- Je ne voulais pas tuer, sensei. Mais, il te préférait à moi. Je dois te punir. Si tu n’avais pas existé, tout cela n’aurait pas eu lieu. Tu es le fautif. Haha ! Oui, c’est cela ! Tout est de ta faute. Tu dois mourir pour ce pêcher.

 Le criminel sauta sur Sawako. Celui-ci le réceptionna le bras tenant le couteau de justesse à quelques centimètres de sa gorge. Sawako hurlait à sa décrochée la mâchoire. Il avait peur. Il ne voulait pas mourir, maintenant. La colère et la fureur finirent par prendre le dessus. Cet homme avait tué les personnes qu’il aimait.

 Sawako se débattit avec acharnement. Il finit par prendre le dessus et a retourné la situation à son avantage. Il parvint à se relever et à s’enfuir vers la salle à manger dans un désordre absolu. Une bagarre avait dû avoir lieu dans cette pièce. L’assassin s’approchait de nouveau, toujours en compagnie du couteau. Sawako se pencha rapidement pour attraper un bâton. C’était le pied d’une chaise cassée lors de la précédente bagarre. Quand le criminel lui fonça dessus, il le frappa avec une telle violence que l’assassin s’écroula en hurlant comme un animal blessé.

 Sawako n’arrivait plus à s’arrêter de frapper sur ce corps qui ne bougeait pas et ne hurlait pas. Il se débattit même quand deux bras l’entourèrent pour le calmer. Ceux-ci parvinrent à lui faire lâcher prise. Sawako se réveilla alors dans un sanglot. Il se retourna et se laissa aller dans les bras de son oncle. Il pouvait entendre d’autres voix. Avant de perdre connaissance, il comprit que la police venait d’arriver.