La joie de vivre : 09

 

 La vie reprit un rythme beaucoup plus serein pour Sawako. Habitant avec Hisao et Emi, il dut changer d’école. Il se rendit dans un collège privé mixte. Il s’y sentit beaucoup plus à l’aise surtout du fait que ni Toshio, ni Hanae ne s’y trouvaient.

 Les deux protagonistes furent très tristes de cette situation. Ils vinrent, alors, souvent le week-end squatté chez le couple sans permission, juste pour être avec Sawako. Le garçon râlait chaque fois, mais en réalité, il était ravi de les voir. Dans son nouveau collège, il se fit tout de même une mauvaise réputation, comme dans le précédent. Les sempaïs voulant prendre le dessus sur ce nouveau élève, se firent sacrément amochés et à partir de ce jour, évitèrent de lui causer des ennuis. Les professeurs, également, ne cherchèrent jamais querelle à cet élève, bien plus intelligent qu’eux.

 Bien évidemment, certains jeunes voulurent devenir amis avec ce garçon hors-norme, être en sa compagnie leur garantissait un succès fou auprès des filles. Celles-ci l’avaient repérée et cherchaient par tous les moyens de se faire bien voir de ce garçon.

 Sawako ne considérait pas ces camarades de classe comme de véritables amis comme pouvait le faire Hisao avec Nao et Eiji, mais s’accommodait avec eux. Les filles apprirent la date de sa naissance. Sawako en avait horreur. Il avait fallu qu’il naisse le jour de la Saint Valentin. La poisse ! Ce jour-là, il eut droit, non seulement, à des chocolats ; il n’aimait pas le chocolat ; mais également à des tonnes de lettres d’amour. Il se mit quand même en devoir de toutes les lire par principe. Certaines auraient pu le faire rougir de honte ou d’embarras, mais cela ne lui fit ni chaud, ni froid.

 C’est à ce moment-là qu’il se rendit vraiment compte du fait qu’il n’aimait pas les filles. Elles ne l’attiraient pas le moins du monde et le simple fait de passer du temps avec elles lui donnait toujours mal au crâne. Il préférait de loin la compagnie des garçons. Bien sûr, cela le perturba, mais il n’arrivait pas à en discuter avec Hisao ou un autre de ses Onii san. Il n’en parla pas pendant toute une année, mais finalement, il se décida à en discuter à une personne en particulier.

 Yamamoto sensei travaillait dans un des quartiers pauvres de la ville. Il s’occupait de toute cette populace un peu mise de côté. Il prenait souvent sous son aile les jeunes drogués afin de les aider du mieux qu’il pouvait. La plupart demandaient juste une main tendue. Sawako appréciait beaucoup discuter avec cet homme aux manières très douces.

 La femme de celui-ci faisait également les meilleurs sushis du pays. Elle était souvent présente dans le cabinet du docteur afin de l’aider surtout pour les jeunes filles. Celles-ci, souvent, se sentaient plus à l’aise de parler de certains sujets avec une femme plutôt qu’un homme. Sawako les appréciait beaucoup. L’homme aussi bien la femme avait toujours du temps pour parler avec lui de tout et de rien.

 Ils ne le traitaient pas comme un enfant, lui parlaient toujours comme à un égal. Et bien sûr, il était parvenu à parler de ces trois années horribles seulement avec eux et personne d’autres.

 Sawako avait parlé des autres enfants comme lui au docteur. Celui-ci avait semblé très intéressé. Il lui avait promis d’en apprendre un peu plus. Pourtant, en ce moment il avait beaucoup de souci avec un des jeunes junkies. Celui-ci s’était pris de passion pour le médecin. Yamamoto ne savait vraiment plus comment gérer ce problème, plutôt grave. Le jeune avait voulu se suicider parce que le médecin l’avait rejeté.

 Sawako arriva dans la salle d’attente et fut ravi de constater qu’elle se trouvait vide. La porte du cabinet se trouvait entre-ouverte, alors sans hésitation, le garçon se dirigea vers l’entrée. Le médecin griffonnait sur un cahier. Il sursauta en entendant frapper. Il releva sa tête grisonnante et sourit aussitôt en reconnaissant le garçon.

- Sawako kun ! Comment te portes-tu mon garçon !

 Sawako pénétra dans la pièce pas très grande. Les tiroirs des casiers où se trouvaient les fiches des patients étaient tous à moitié ouverts. Le bureau envahi par la paperasse montrait clairement que le rangement n’était pas un des points forts du médecin. Le garçon s’installa sur un des sièges devant la table de travail.

- Je vais bien. Je ne fais plus de cauchemars.

- Voilà, une bonne nouvelle. Alors, as-tu un autre petit souci ?

 Le garçon se sentit complètement gauche. Il ne savait plus comment aborder le sujet. Il soupira et se tritura les doigts. Yamamoto attendit patiemment que le garçon se décide de lui-même à prendre la parole.

- Sensei, croyez-vous que je sois anormal si je préfère les garçons aux filles ?

 Le médecin resta un instant interdit. Il ne s’attendait pas vraiment à ce sujet là. Voyant les sourcils froncés du garçon, il reprit contenance. Yamamoto n’aurait jamais pensé que le garçon se remettrait aussi vite des horreurs subites par son oncle Umi Sanada. Il avait bien du mal en observant ce jeune garçon, élancé, au visage fin avec des pommettes saillantes, d’imaginer qu’un an auparavant, il se faisait encore violer par son oncle ou par d’autres.

 La gentillesse et la bonté d’âme d’Hisao et Emi avaient fait un véritable miracle avec ce gosse. La preuve était que ce garçon lui parlait, légèrement intimidé, de son orientation sexuelle à quinze ans à peine.

 - Tu n’es en aucun cas anormal, Sawako kun.

- Vous êtes sûr ? Ce n’est pas à cause de ce que m’a fait subir Umi Ojii san ?

- Non ! Affirma, catégoriquement, Yamamoto. Il n’a rien à voir là-dedans, Sawa kun. Est-ce que cela te dérange beaucoup ?

 Le garçon pencha la tête comme pour réfléchir. Il leva les yeux vers le médecin.

- Non, pas vraiment. Mais, j’ai juste peur. Est-ce qu’ils ne vont pas me rejeter en apprenant la nouvelle ?

- Tu parles d’Hisao et d’Emi ? Sawa kun, ces personnes t’adorent et ce n’est surement pas eux qui te jetteront la pierre. Tu le sais très bien. À moins, bien sûr que tu parles plutôt de ton grand-père, de ta jeune tante et de ton cousin ?

 Le voyant s’agitait sur le siège, Yamamoto sourit. Il avait vu juste.

- Ton grand-père a plutôt l’esprit large. S’il s’arrêtait à ce genre de considération, il n’irait pas très loin. Il est vrai que je ne connais pas très bien le reste de la famille, alors je ne peux faire aucune supposition. S’ils te rejettent, alors ils ne sont pas les amis que tu croyais. Tu sais, tu devrais plutôt parler à une personne qui a les mêmes penchants que toi. Tu en connais un en plus !

- Euh ! Je sais bien, Yamamoto sensei ! Je pourrais en parler avec Nao onii san, mais je suis toujours gauche en sa présence. J’ai toujours peur qu’il se moque de moi comme il le fait sans arrêt avec Eiji onii san.

- Haha ! C’est vrai que tes grands frères ressemblent à de gros gamins. Alors, écoute, ne te prends pas trop la tête avec ce problème qui n’en est pas vraiment un. Tu as quinze ans à peine. Profite d’être encore un gosse et fait ton maximum pour faire tous les caprices possibles auprès des adultes que tu côtois. Prendre la vie comme elle vient, fait ton chemin pour trouver ta place et ton bonheur.

 Sawako esquissa un sourire. Yamamoto sensei songea que pour avoir un sourire pareil, toute personne sensée ferait les quatre volontés du garçon. D’ailleurs, celui-ci se leva et se pencha légèrement sur le bureau, s’exclama :

- Sensei, je dois faire des caprices. J’ai bien compris ?

 Sawako ne laissa pas le médecin répondre. Il reprit d’une voix enjouée.

- Donc puisque vous semblez vous ennuyer, vous allez pouvoir m’emmener au Parc d’attractions ? Pas vrai, sensei ?

 Yamamoto ouvrit la bouche en grand pour répliquer, mais la referma. Il était celui qui avait dit au garçon de faire des caprices aux gens qu’il côtoyait. Il faisait partie de ces gens. Ce garçon était un petit diablotin. Yamamoto sortit son portable et appela sa femme. Il lui annonça son envie soudaine pour une barbe à papa donc si elle voulait, elle pouvait le rejoindre là-bas. Celle-ci fut agréablement surprise et fut toute contente d’apprendre que le jeune Sawako était de la partie aussi.

 Le couple n’avait pas d’enfant. À cause d’une fausse couche, Chiaki Yamamoto ne pouvait plus enfanter. Depuis, elle s’occupait avec son époux des enfants laissés pour compte. Ils les aidaient du mieux qu’ils pouvaient avec amour et patience.

 Sawako, tout joyeux, téléphona également à Emi afin que la jeune femme ne se fasse pas du souci. Elle ne fut pas vraiment surprise d’apprendre que son jeune petit frère, c’est ainsi qu’elle le présentait, se trouvait avec le docteur. Pour une raison inconnue, il semblait bien que le jeune Sawako aimait bien la compagnie du docteur et de sa femme.

 Ni Emi ni Hisao ne se permettraient de dire quoi que ce soit à ce sujet. Ils savaient bien tous deux que Sawako désirait ardemment la présence d’une mère et d’un père. Il voulait savoir ce que cela était, et il semblait évident que le couple Yamamoto était des candidats acceptables.

 En apprenant que son neveu se rendait au parc d’attractions, Hisao vola le portable de sa femme et hurla à l’appareil, afin d’annoncer, d’attendre sa venu et celle des autres. Surpris Sawako raccrocha et jeta un coup d’œil à Yamamoto. Celui-ci riait.

 Quand Sawako arriva en compagnie du docteur à l’entrée du Parc, il eut l’agréable surprise d’y être accueilli, non seulement par Chiaki, mais également par Hisao, Emi, Nao et son compagnon Hiroshi et bien sûr aussi par Eiji en compagnie de son fils Ryuseï.

 Sawako ne quitta pas son sourire de toute l’après-midi et la soirée comprise. Il voulut monter dans presque toutes les attractions. Il monta dans le bateau pirate en forçant Eiji et Nao à venir avec lui. Hiroshi dut s’occuper ensuite de son compagnon qui avait eu le mal de l’air. Pour une fois, ce fut Eiji et Hisao qui se moquèrent de lui.

 Nao se vengea quand tous furent obligés de monter dans la grande roue. Hisao avait peur du vide. Sawako se chamailla joyeusement avec Eiji et Hisao, car ceux-ci lui piquaient de la barbe à papa. Il s’amusa à trimbaler tout ce petit monde dans tous les sens. Ryuseï riait beaucoup et sa bonne humeur contaminait Sawako avec qui il s’entendait bien et l’appelait grand frère.

 À la fin de la soirée, Hisao les invita à dîner chez lui. Emi leur fit une de ces spécialités. L’énergie finit par retomber et devint un véritable soporifique. Ryuseï et Sawako s’endormirent presque dans leur assiette. Yamamoto, attendri, demanda l’autorisation de mettre Sawako au lit. Il s’était vraiment pris d’affection pour ce garçon. À quinze ans, Sawako ressemblait à un jeune garçon qui venait juste de comprendre ce que c’était de vivre réellement.