Le retour de Bunji Sanada : 07

 

 Bunji Sanada revint exactement une semaine après la venue de Sawako chez Hisao. Il aurait aimé revenir plus tôt, laisser tout en plan pour rentrer au pays afin de voir par lui-même si son petit fils se portait mieux, mais il ne pouvait pas être aussi irresponsable. Des milliers de personnes dépendaient de lui, il fit tout son possible pour atténuer les délais. Il ne put faire mieux.

 Chisame lui bassina les oreilles pendant l’attente à l’aéroport. L’avion eut du retard. Il réussit enfin à quitter les États-Unis après plus de deux heures d’attente. Sa femme lui avait donné un horrible mal de tête, n’arrangeant pas son humeur. Avant d’embarquer, il avait joint le médecin de l’hôpital psychiatrie où était internée sa fille Harumi. Il fut encore plus démoralisé. Celle-ci ne supportait plus de se voir dans un miroir et faisait des crises d’angoisse.

 Est-ce qu’un jour, sa fille lui reviendrait ? Il savait bien qu’elle ne ressemblerait plus à la jeune fille naïve qu’elle avait été pendant un temps, mais il espérait qu’elle s’en sorte. En observant son petit fils grandir, il avait pu constater à quel point la mère et le fils se ressemblaient, mais pas au niveau caractère. Son petit fils avait hérité de la volonté, de la fierté, de la résistance de ses ancêtres et surtout d’un en particulier.

 Tout le monde se demandait pourquoi il avait donné le nom d’une fille à son petit fils. Certains pensaient sérieusement qu’il le détestait, mais ce n’était en aucun cas pour cela qu’il l’avait fait. Sa famille pouvait vraiment être stupide parfois. Bunji était sûr qu’elle ne savait même pas qui avait créé la société familiale. Si au lieu de regarder leur nombril et leur profit, ils se seraient penchés sur la généalogie des Sanada, alors ils auraient su que l’arrière arrière-grand-père de Bunji se nommait Sawako Sanada. Un homme ayant perdu toute sa famille dans un tremblement de terre, qui avait réussi de ses propres mains sans les salir une seule fois en commettant des délits, à se forger un caractère propre, relevé des défis, s’était relevé chaque fois qu’il recevait un coup bas pour enfin devenir un homme puissant et riche.

 C’est en pensant à cet homme que Bunji avait donné ce prénom à son petit fils. Jamais, il ne pourrait accuser un enfant d’être responsable des malheurs du monde. Il savait bien que Sawako n’était pour rien dans le fait que sa mère soit devenue à moitié folle. Les deux seuls coupables étaient cette drogue du dragon, cette poudre rouge retrouvait dans le sang de sa fille même si elle était minime et cet homme, cet Oz Tanaka qui l’avait abusé.

  Bunji fut soulagé de trouver la limousine l’attendant à l’aéroport international de Narita. Chisame à son côté boudait. Bunji songea qu’il aurait peut-être dû l’oublier à l’étranger, cela lui aurait fait des vacances. Plus les ans passés et plus Chisame devenait pénible. Elle ne voulait pas vieillir et voulait subir des opérations esthétiques. Pour bien montrer que dépenser son argent dans ce genre d’activité était hors de question, Bunji lui avait coupé les vivres. Depuis, elle passait le plus claire de son temps à hurler après lui. Elle finirait peut-être par s’étrangler toute seule à s’époumoner ainsi, car l’homme d’affaires la laissait crier sans dire un mot, avec une totale indifférence.

 Il avait d’autres chats à fouetter et la première chose était de s’occuper du cas de son fils aîné. Il avait eu la surprise en début de semaine d’avoir au bout du fil son deuxième fils Hisao au téléphone. Il ne lui avait pas parlé depuis plus de quinze ans même s’il savait très bien ce qu’il était advenu de celui-ci. Il en aurait même sauté de joie quand il avait appris son mariage avec la jeune et jolie Emi Oda.

 Hisao ne devait pas vraiment le savoir, mais entre le père de sa femme et son propre père, une certaine amitié était née, et cela, bien avant que les deux jeunes ne se rencontrent. Depuis Oda san l’appelait de temps en temps pour donner des nouvelles. Bunji savait pour avoir eu le droit de l’entendre se plaindre que Tatsuya attendait d’être grand-père et il désespérait.

 En tout cas, il fut peut-être ravi d’entendre la voix de son fils, mais ce qu’il apprit ensuite le mit dans une de ses colères noires. Comment imaginé une seconde que son fils Umi ferait une chose aussi abject ! Qu’est-ce qui avait bien pu passer dans la tête de son fils aîné pour commettre l’irréparable ? Bunji s’en voulait également. Il avait pensé bien faire en laissant son petit fils aux bons soins d’Umi, ainsi le garçon grandirait auprès de son cousin du même âge. Pour éviter à Sawako de subir la méchanceté gratuite de Chisame, il l’avait laissé avec un autre monstre.

 Deux heures et demie plus tard, la limousine arriva devant la demeure des Sanada. Chisame s’élança dans la maison afin de fouiner partout pour gronder sur tout le monde. Bunji soupira et grimaça. Finit la paix et la tranquillité pour les employés, la maîtresse de maison était de retour plus colérique qu’auparavant. Bunji les peinait sincèrement, mais en même temps, ainsi elle lui fichait la paix.

 Il prit le temps de prendre une douche et de se changer, avant de reprendre la route aussitôt. Il ordonna au chauffeur de le conduire directement à la demeure de son fils Umi. Celui-ci pouvait voir la colère apparaître au fil du chemin s’agrandir dans le regard de son patron.

 Arrivé sur les lieux, Bunji ne perdit pas de temps et fonça vers la maison à deux étages. Sa belle-fille vint lui ouvrir. Chisa remarqua de suite que quelque chose n’allait pas. Son mari ne lui disait plus rien depuis plus d’une semaine. Il avait eu le nez cassé, mais il ne lui avait pas expliqué pourquoi il l’avait eu et comment.

 La seule chose qu’elle sut, ce fut par son fils Toshio qui lui avait annoncé que Sawako ne vivrait plus avec eux. Il lui avait également déclaré que dès le retour de son grand-père, il lui demanderait la permission d’aller vivre chez lui. Toshio ne voulait plus rien avoir affaire avec son père. Chisa en avait été estomaqué. Non pas que son fils ne veuille plus voir son père, mais qu’il décide par lui-même.

- Konnichi wa, Chisa chan !

- Konnichi wa, Otou san ! Vous devez être fatigué par ce long voyage.

 Bunji haussa simplement les épaules. Chisa invita son beau père à entrer et l’emmena vers le salon. Un bruit dans les escaliers leur fit lever les yeux vers le nouvel arrivant. Toshio arriva essoufflé devant son grand-père et lui adressa un chaud sourire, atténuant un peu la colère de Bunji.

- Konnichi wa, Ojii san !

- Tu as l’air d’être très en forme, mon garçon.

- Oui, je le dois pour Sawako. J’ai toujours dépendu de lui, alors maintenant je voudrais lui donner la même chose.

 Bunji sentit son cœur se serrer au nom de son petit fils. Il hocha la tête pour les paroles de Toshio.

- Bien, je ne vais pas entrer par quatre chemins, Chisa chan. Ton fils et toi, vous êtes prié de venir vivre à la demeure mère.

- Mais, pourquoi Otou san ? Je veux dire, c’est si soudain et Umi ? Je dois rester avec mon époux. Je…

 Bunji lui coupa la parole.

- C’est un ordre, Chisa chan. Je dois dire également que tu me déçois beaucoup. Tu n’as rien fait pour protéger l’enfant que je t’avais laissé en garde. Je voulais que tu lui donnes le même amour que tu donnes à ton fils, mais au lieu de cela, tu as fermé les yeux sur les agissements de ton mari envers Sawako.

 La jeune femme sentit les larmes lui venir et entortilla ses mains entre elles, nerveusement. Toshio toujours très proche de sa mère voulut la défendre, mais son grand-père lui jeta un regard lui interdisant de s’en mêler. Bien qu’il adore Bunji, il se sentait toujours très gauche et timide face à lui.

- Si tes manières de petite fille en faute attendrissent ton fils, Chisa chan, ce stratagème ne fonctionnera pas avec moi. Tu n’as pas le choix, ma fille. Soit tu fais les bagages de ton fils et des tiens pour venir à la demeure familiale, soit tu retournes auprès de tes propres parents, mais sans ton fils.

 Chisa leva les yeux horrifiés vers son beau père. Il ne plaisantait pas, elle le savait. Il était le genre d’individu capable de décider de ton sort et elle ne pourrait rien faire. Même, ses parents ne tenteraient pas de le raisonner pour le faire changer d’avis.

- Maintenant, dis-moi où se trouve mon fils afin que je discute avec lui seul à seul.

- Dans son bureau, souffla-t-elle, en larmes.

 Bunji passa près de sa belle-fille sans un regard. Toshio soupira. Il allait être de corvée de calmer sa mère, maintenant.

- Allez viens Okaa san. Mieux vaut obéir aux ordres d’Ojii san.

 

 Bunji entra sans frapper dans le bureau de son fils. Celui-ci se trouvait près des escaliers et servait également de bibliothèque. Umi se trouvait installé dans son fauteuil, les coudes sur la table et la tête entre les mains. Il semblait à bout, prêt à craquer.

 Bunji se posta juste devant le bureau et observa en silence son fils. Quand il prit la parole, sa voix était froide et sans émotion, presque moqueuse. Rien qu’à l’entendre, un froid glacial traversa tout le corps d’Umi qui se mit à trembler.

- Si j’ai bien compris, tu voulais briser un jeune garçon de treize ans à peine, mais à te regarder, mon pauvre fils, j’ai bien l’impression que celui qui est détruit, c’est toi. Tu es pathétique.

 Umi releva les yeux vers son père, les yeux rouges et troubles, le nez recouvert d’un pansement. Bunji agrippa la cravate de son fils et amena son visage près du sien.

- Tu crois pouvoir racheter ta faute en te détruisant avec de la drogue. Hors de question, mon fils. Tu vas vivre avec ton pêcher. Tu vas suivre une cure de désintoxication et ensuite je t’enverrai dans un coin paumé où tu seras sous la garde d’un ami au fort caractère afin qu’il te remette dans le droit chemin, tout en louant tes services pour le bien des plus démunis.

 Bunji relâcha son fils et s’éloigna pour rejoindre la fenêtre. Il pouvait voir la cour voisine où les enfants jouer tranquillement à la balançoire.

- Je ne sais pas si un jour Sawako pourra te pardonner le mal que tu lui as fait pendant ses trois années, mais sache que désormais, tu es mort pour moi. Tu as failli détruire une vie pour ton plaisir et je ne peux pas te le pardonner. Tu n’as plus rien, Umi, ni femme, ni fils. Si tu comprends ton crime, alors assume-le convenablement comme un homme.

 Umi s’effondra, la tête entre les mains. Bunji attrapa son portable et appela. Quelques minutes plus tard, un de ses hommes arriva. Il lui parla à l’oreille avant de se tourner une dernière fois vers son fils.

- Taneshi kun ici présent veillera sur toi. Il t’accompagnera jusqu’au centre de désintoxication, ensuite il veillera également à te remettre en main propre à mon ami. N’essaie pas de le corrompre, tu risques bien de t’en mordre les doigts. Je ne l’ai pas choisi pour rien.

 Après cette dernière parole, Bunji Sanada sortit et rejoignit sa belle-fille, toujours en larme et son petit fils dans la limousine. Il soupira. Le voilà avec deux femmes aux caractères opposés, l’une hystérique, l’autre pleurnicheuse, sa tranquillité allait être rudement mise à l’épreuve. Il jeta un coup d’œil à l’heure de sa montre, il laissa échapper un nouveau soupir. Il était trop tard pour rendre une visite à son petit fils Sawako. Il devra attendre demain. Mais, il prit tout de même le temps d’aller rechercher sa fille Hanae qui l’attendait de pied ferme dans la cour de la maison de Yasuo Sanada.