Les grands frères : 06

 

 Hisao se réveilla en sursaut. Il avait l’impression d‘entendre pleurer. Emi ne se trouvait plus près de lui. Quelle heure était-il ? Il jeta un regard au réveil et soupira en ensommeiller. Voilà ce que c’était de travailler surtout la nuit. Il était déjà plus onze heures passées.

 Il se leva et se passa rapidement un jean et un tee-shirt. Puis, il sortit pour se rendre dans la chambre voisine où les pleurs s’entendaient. La porte était entrouverte et il sourit. Quelqu’un l’avait devancé. Il s’appuya contre le chambranle de la porte et observa.

 Chaque fois, il était impressionné du talent de son meilleur ami. Eiji Nomura malgré sa carrure grosse brute, avait en fait un vrai cœur d’artichaut, un cœur sur la main. Ile ne faisait aucun geste brusque pour ne pas effrayer le garçon recroquevillé sous la couette, mais lui parlait avec une telle douceur, exercice très difficile pour un homme avec une voix aussi grave que celle d’Eiji.

- Calme-toi ! Tu es en sécurité ici. Plus personne ne te fera du mal. Ils ont bien trop peur de se faire mordre par la bête. Tu verras, Hisao est un vrai chien de garde, encore que j’aie vu récemment qu’il s’était fait maté par un chiot. Mazette ! Tu es aussi féroce que lui. Si si, je t’assure.

 Hisao pouvait voir tout de même le miracle avoir lieux comme toujours. Son neveu se détendait, semblait beaucoup moins tendu qu’un peu plus tôt et surtout les larmes avaient séché. Il esquivait même un petit sourire, même s’il ne semblait pas vouloir quitter le douillet de son lit. Eiji se redressa après quelques autres paroles et se retourna pour se rendre dans la cuisine. Il sursauta en apercevant son ami. Il le rejoignit.

- Je ne comprendrais jamais pourquoi tu n’as pas fait d’étude pour travailler avec les gosses, Eiji. Tu gâches ton talent. Tu le sais au moins, papa poule !

 Eiji haussa les épaules et donna une tape sur l’épaule de son camarade.

- Avec les notes que j’avais ? Tu rêves, mon vieux. Et puis, qui aurait joué le baby-sitter avec toi, mon chou ?

- Pfft ! Comme si j’avais besoin de toi, balourd.

 Il ne fut même pas surpris d’y trouver également Nao à table buvant un café corsé préparé spécialement pour lui. Son ami le salua d’un geste de la main. Emi préparait le repas. Hisao s’approcha de la jeune femme lui tournant le dos et l’attrapa par l’arrière.

- Aaaaaaaaah ! Cria-t-elle, de surprise faisant tomber un œuf sur le carrelage.

 Hisao émit un rire avant de grogner en recevant un coup sur la tête avec la cuillère en bois.

- Baka ! Regarde ce que je viens de faire par ta faute.

- Aïe ! Mais, euh ! C’est comme cela que tu dis bonjour à ton homme !

 Pendant qu’Emi embrassait convenablement son homme comme il faut, monsieur étant très exigent. Eiji s’installa à son tour autour de la table et leva les yeux au plafond.

- Ils ne changeront pas ces deux-là !

- Pfft ! Pour qu’ils soient pires qu’ils le sont déjà ! Hors de question ! Ah ! Eh ! Vous deux, vous arrêtez de vous bécoter ?

 Hisao se tourna légèrement vers son ami buvant toujours son café tranquillement, tout en gardant prisonnière dans ses bras la jeune femme. Emi ne s’en plaignant pas le moins du monde évidemment, elle adorait être à cette place.

- Qu’est-ce que tu as, Nao ? Serais-tu jaloux ? Tu veux que je t’embrasse, toi aussi ?

- Bah ! Quelle horreur ! Je risque d’être contaminé par ta bêtise et de faire des cauchemars pendant des années. Mais, vous pourriez vous tenir tranquille devant le gamin.

- Le gamin ? S’exclama Hisao, surpris.

 Il se tourna vers la porte et aperçut la frêle silhouette de son neveu. Étant donné les cheveux longs mouillés, il avait dû prendre une douche et s’était habillé des vêtements achetés la veille. Il songea qu’Emi était doué pour changer un chat sauvage en chat bien domestiqué. Il portait fièrement un jean large et un sweat à col triangulaire couleur rouille. Sawako se tenait devant l’entrée ne sachant pas s’il pouvait pénétrer dans ce lieu. Reprenant contenance, Hisao prit enfin la parole et s’exclama :

- Entre, voyons ! Viens t’asseoir avec nous.

 Sawako hésita un long moment observant chaque adulte dans la pièce. L’homme qui parlait, il se souvenait de lui. Il était la personne qui l’avait enlevé des griffes de son oncle Umi. La femme ne lui disait rien. Les deux hommes assis, il en reconnut un. C’était l’homme qui lui avait parlé dans la chambre. Il l’avait trouvé amusant. Sawako préféra s’asseoir de son côté. Bien qu’il doive se méfier de ces hommes et de cette femme, il se sentait tout de même en sécurité, beaucoup plus qu’il ne l’avait jamais été depuis trois ans.

- Tu dois mourir de faim. Que dirais-tu d’une bonne omelette à la pomme de terre ?

 Sawako jeta un regard surpris à la jeune femme. De quoi elle parlait ? Manger ? Oui, c’est vrai, en y pensant il n’avait pas mangé depuis longtemps.

- Haha ! C’est vrai, tu n’en as jamais mangé. Tu verras, elle fait les meilleures omelettes du monde, notre petite Emi, s’enquit Nao.

 Le garçon hocha la tête. Il ne savait pas comment se comporter avec ses personnes. Il ne les connaissait pas. Hisao s’installa à son tour à la table et observa son neveu, un instant.

- Nous sommes malpolis, nous ne nous sommes pas présentés. Excuse-nous de nos manières de brute. Moi, je suis Hisao, là c’est ma femme Emi, et les deux énergumènes, ce sont respectivement Eiji et Nao, des amis d’enfance.

 Sawako regarda en direction de son oncle. Il cligna des yeux. Il n’avait pas remarqué sur le coup, la couleur des cheveux de l’homme. Le garçon attrapa une mèche entre ses doigts. Hisao n’avait pas natté sa longue chevelure. Elle retombait souplement sur ses épaules. Hisao en était fier, elle était plus longue que celle d’Emi chou. Il fut, en tout cas, assez surpris du geste de son neveu. Il expliqua :

- Je n’aime pas être aux normes. C’est une façon d’être un peu différent des autres.

- Différents des autres ? Reprit le garçon, d’une toute petite voix, un peu enrouée. N’avez-vous pas peur d’être différent ?

 Pendant ce temps, Emi prépara les omelettes et déposa bientôt les assiettes devant le nez des quatre garçons, avant de se servir elle-même.

- Jamais ! En fait, j’adore voir le regard méprisant, moralisateur des autres. À ton âge, j’en abusais un peu trop d’ailleurs.

 Sawako relâcha la mèche de cheveux et se tourna vers son assiette. Il la regarda un long moment sans la toucher. Il semblait perdu dans ses pensées.

- Si tu préfères autre chose, dis-le-moi, Sawako. Dis-moi juste ce que tu voudrais ? Demanda Emi, souriante.

 Le garçon sursauta et la regarda de son regard indifférent. Il secoua la tête. Il ne voulait rien d’autre. Il commença son assiette en silence et la finit en moins de deux. Il hésita, puis comme s’il prenait son courage à deux mains, il tendit son assiette à la jeune femme. Il demanda d’une toute petite voix :

- Je pourrais en avoir une autre, onegai shimasu !

 Il eut le plaisir de voir apparaître un joli sourire sur les lèvres pleines de la jeune femme. Elle s’empressa d’accéder à sa demande.

- Tu viens de lui faire un beau compliment, Sawako kun.

 Le garçon haussa les épaules. Il n’avait rien dit d’exceptionnel. Il avait juste très faim, même s’il reconnaissait que c’était très bon. Eiji et Nao, ayant fini également leurs assiettes, supplièrent Emi pour en avoir une autre également. La jeune femme râla et les houspilla sur leur gourmandise. Emi semblait aimer recevoir des compliments sur sa façon de cuisiner. Elle avait les joues rouges. Sawako songea qu’elle était jolie pour une femme. Il se surprit à sourire, mais le perdit très vite.

Qu’est-ce qui allait lui arriver maintenant ? Devra-t-il retourner là-bas ? Ou alors retourné chez son grand-père ?  À côté de lui, Eiji se rendit compte du changement dans l’attitude du garçon. Il se pencha et expliqua :

- Écoute-moi, bonhomme ! Actuellement, tu te trouves chez Hisao et Emi. Tu vas devoir les supporter et je te plains. Ils n’arrêtent pas de roucouler comme de jeunes mariés, cela en devient presque dégoutant.

 Sawako regarda les deux protagonistes en question.

- Je ne suis plus obligé de vivre chez Oji san ?

- Non, j’ai prévenu mon père. Il a dit qu’il se chargerait personnellement d’Umi. Il pense que t’éloigner de la famille serait une bonne chose pour toi. Enfin, il dit cela, mais tu risques sérieusement de voir débarquer Toshio et Hanae.

 Sawako soupira. Il les avait presque oubliés, ces deux-là. Il porta une main à son crâne. Il commençait à avoir de nouveau mal. Il porta une main à sa tête. Aussitôt, un verre d’eau et un cachet furent posés près de lui. Surpris, il leva les yeux vers la jeune femme. Elle lui souriait.

- Doumo arigatou, Emi san.

- Tout le plaisir est pour moi, mon chou.

- Emi chou, je vais être jaloux si tu l’appelles mon chou.

- Baka ! Fut la réponse d’Emi envers son cher et tendre.

Hisao posa les deux coudes sur la table et fit la moue sous le rire narquois de ses deux compères.

- Euh ! Comment dois-je vous appeler ? Demanda Sawako, au bout d’un temps. Oji san aussi ?

- Comme tu le désires, Sawa kun. Si m’appeler ainsi te gêne et te rappelle de mauvais souvenirs alors, appelle-moi onii san à la place.

- Oh ! Oui, voilà une bonne idée. Te voilà affublé de trois grands frères, mon garçon.

- Eiji ? Qu’est-ce que tu racontes comme bêtise ?

- Nao, tais-toi et écoute ! Ce garçon a besoin d’avoir de grands frères pour le protéger.

- Oui, et moi je suis la grande sœur. Tu as compris Sawako kun. Te voilà avec une nouvelle famille complètement disjonctée.

 Halluciné, Sawako regarda les quatre personnes dans la cuisine. Ils avaient l’air content de leur découverte. Il secoua la tête, un peu paumé mais son sourire s’esquissa à nouveau. Il ne savait pas s’ils pouvaient leur faire confiance, c’était beaucoup trop tôt pour le dire, mais Umi n’était plus dans les parages. Pour le moment, c’était la seule chose dont il comprenait.

- Alors, j’ai Hisao onii san, Eiji onii san, Nao onii san et Emi onee san, je ne me trompe pas ?

- Non, tu as bien retenu.

 Un plus grand sourire apparut sur les lèvres du garçon. Emi fut ravie de voir les yeux si tristes briller maintenant. Elle espérait sincèrement pouvoir rendre la vie plus facile à ce garçon. En-tout-cas avec autant de grands frères pour le protéger et l’aider, il aura une chance de s’en sortir, n'est-ce pas ?

- Un bon conseil, Sawako kun ! Fais autant de caprice que tu veux ! Les petits frères sont faits pour ennuyer les grands frères.

- Aaah ! Ne lui donne pas déjà de mauvaise manie, Emi chou ! S’exclama Hisao en attrapant sa femme, lui faisant à nouveau lâcher ce qu’elle avait en main. Shimatta !

- Baka ! Regarde ce que tu fais, Hisao ! Tu es une calamité !

 Sawako regarda en silence son oncle se faire réprimander par sa femme pour ses bêtises sous le rire de ses deux amis qui ne perdaient pas une minute pour se moquer. Est-ce qu’il trouvera enfin sa place parmi eux ?