A l’appartement d’Hisao Sanada : 05

 

 L’appartement se situait au dernier étage, dans un immeuble très ancien de trois étages, mais entièrement refait à neuf trois ans auparavant. La plupart des habitants de cet immeuble se connaissaient. Il leur arrivait parfois de se réunir pour faire la fête jusqu’au petit matin.

 Les appartements étaient de toutes sortes, allant au simple cagibi, au studio ou à un appartement familial avec plusieurs chambres. Celui du dernier étage comportait trois chambres et appartenait à la bête. C’est ainsi que tout le monde le surnommait.

 Non pas que le propriétaire était quelqu’un de méchant, mais c’était surtout son comportement pendant des années qui lui avait affublé de ce surnom. Les personnes rencontrées le long de sa vie l’avaient toujours connue comme quelqu’un d’indomptable. Il se battait souvent sans aucune raison, poussait des hurlements justes par plaisir et surtout pour effrayer les plus faibles, les trouillards.

 Il avait quitté le domicile familial, car il ne supportait plus sa famille trop coincée. Il aurait eu tendance à vouloir frapper sa belle-mère égoïste, de fracasser la tête de son frère aîné, trop imbu de lui-même. Les seules personnes dont il avait un semblant de reconnaissance étaient son père et sa petite sœur. Mais, il ne comprenait pas le comportement de son père.

Il n’arrivait jamais à le déchiffrer et ça le mettait en rogne. Pourtant, il devait reconnaître que son père ne lui avait jamais demandé de changer son comportement. Son père avait même répliqué à un de ses professeurs qui s’était plaint de son comportement que son fils avait sa personnalité et qu’il ne voyait pas pourquoi il devrait la changer.

Parfois, il le vénérait, parfois il le maudissait. Sa petite sœur, elle, avait toujours le mot gentil. Elle rayonnait de joie et de bonne humeur. Mais, la bête ne comprenait pas ce côté positif. Il en avait eu assez et était parti sans un au revoir, juste en laissant un mot à son père lui demandant de ne pas le retrouver.

Il se trouvait à la rue, sans un sou. Il se mit à voler. Un jour, il se fit attraper par un homme plus grand et plus fort que lui. Celui-ci n’avait pas été tendre. Il l’avait battu avant de le soigner et de le prendre sous son aile. Il avait dompté la bête. Il lui avait donné un travail. Cet homme, Oda-san, tenait une boîte de nuit avec un service d’hôtes ou d’hôtesses au service des clients.

Oda-san ne fit pas de la bête un hôte, bien qu’il était certain qu’il aurait eu un énorme succès, non il utilisa plutôt ce garçon comme videur. La force peu commune de ce garçon permettait de tenir à respect les clients non désirables ou ceux qui dépassaient les bornes.

Au fil des années, la bête se calma d’elle-même et devint presque le bras droit d’Oda-san. L’homme d’affaires l’avait toujours considéré comme un fils et il fut l’un des plus heureux en apprenant que sa fille unique et ce garçon devenaient au fil du temps inséparables.

Cet homme dur en affaire avait pleuré comme une madeleine au mariage de sa fille avec la bête, maintenant, il attendait avec impatience le jour où sa fifille lui annoncerait une bonne nouvelle. Eh oui, il voulait être grand-père. En ce moment même d’ailleurs, il parlait avec sa fille au téléphone. À l’autre bout, il pouvait deviner qu’elle n’était pas seule chez elle. Il soupira. Il aurait voulu parler plus longtemps avec elle, mais elle semblait préoccupée, mais ne voulait rien dire. C’était trop triste, sa fille ne lui disait plus ses petits secrets.

- Otou-san, je te rappellerais plus tard. Je te le promets.

 Après encore quelque parole, la jeune femme parvint à raccrocher. Elle inspira un bon coup. Elle adorait son père, mais parfois qu’est-ce qu’il pouvait être casse-pied. Emi Oda, jeune femme de vingt-sept ans, mariée depuis cinq ans avec Hisao Sanada, se dirigea d’abord vers une des chambres pour jeter un œil sur la forme endormie avant de rejoindre la cuisine où des voix provenaient.

 La cuisine équipée avec les dernières nouveautés était le lieu préféré des propriétaires de l’appartement. Pour le moment, assis à la table au centre, se tenaient les deux meilleurs amis de son mari.

 Eiji Nomura, trente-trois ans, aux muscles impressionnants avec une taille un peu plus petite que la normale et dont les yeux bleus montraient clairement son métissage et Nao Tan, trente ans tout juste, tellement malingre et au visage sec, ses cheveux noir coupé très court, ses yeux noirs, lui portait souvent préjudice lors des combats avec les nouveaux clients de son père, quand ceux-ci débordaient. Nao essayait tant bien que mal à poser des glaçons sur l’œil au beurre noir d’Eiji.

- Bordel Nao, tu ne peux pas être plus doux !

- Arrête de faire ta chochotte !

- Ah ! Lala ! Qu’est-ce que vous être mignons tous les deux ! À vous chamailler ainsi, on vous prendrait pour un couple.

 Emi entra plus avant dans la cuisine sous le regard noir de Nao. Celui-ci renifla avec dégoût.

- Emi ! Arrête de m’imaginer faisant des trucs cochons avec ce gros débile !

- Eh ! C’est qui que tu traites de gros débile, l’anguille !

- Toi baka !

- Je vais finir par t’étrangler un jour Nao à me traiter de la sorte, s’offusqua Eiji, boudant.

 Emi ne put s’empêcher d’éclater de rire. Elle enviait parfois la solide amitié qui liait ces deux hommes à son conjoint. Ils se connaissaient depuis plus de vingt ans et ils ne se séparaient plus depuis. Eiji et Hisao étaient des hétéros purs et durs et quand Nao avait compris son penchant pour le même sexe, il avait eu vraiment peur de perdre ses meilleurs amis. Mais, ceux-ci ne l’avaient point rejeté et le soutenaient chaque fois qu’il en avait eu besoin.

 Souvent les gens faisaient confusion et pensaient sérieusement qu’il y avait anguille sous roche entre Eiji et Nao, mais c’était une grossière erreur. Nao vivait en couple depuis plus de dix ans avec la même personne et d’après ce qu’Emi avait pu constater, Nao était toujours aussi fol amoureux de son professeur de littérature. Quant à Eiji, il était marié depuis plus de sept ans avec Yuka, la meilleure amie d’Emi et était papa d’un petit garçon de trois ans, le portrait craché de son père.

 Elle prépara du café avant de s’installer à table avec eux. Elle jeta un coup d’œil à l’œil d’Eiji. Elle soupira. Elle les avait vus arriver tous les trois en fanfare. Son compagnon tenait entre ses bras le corps inconscient d’un jeune garçon. Il l’avait déposé dans la chambre d’ami et était ressorti sans un mot. Ensuite, le téléphone avait sonné et la jeune fille n’en savait pas plus.

- Est-ce que vous allez me dire ce qui s’est passé ? Demanda-t-elle, finalement aux deux hommes.

 Nao et Eiji se regardèrent, mal à l’aise.

- En fait, on n’en sait pas trop non plus, Emi, expliqua enfin Eiji. Hisao nous a demandé de le suivre. Il nous a emmenés dans un love hôtel sans rien dire. Là, il a enfoncé une porte et nous avons aperçu deux hommes et une femme. Cette garce fouettait une personne sur le lit.

- Le garçon, s’exclama Emi, horrifié.

 Nao hocha la tête pour confirmer. Il ajouta qu’un des hommes se trouvait être le frère aîné d’Hisao.

- Emi, heureusement pour cet homme que la bête s’est bien assagi, car quelques années plus tôt, Hisao l’aurait surement tué.

 Emi était bien d’accord avec ses paroles. Elle ferma les yeux. La pâleur du gamin lui revenait en mémoire. Mon Dieu ! Pauvre gosse ! la porte d’entrée claqua et la voix d’Hisao se fit entendre.

- Tadaima !

 Emi se leva et se rendit dans le couloir. Hisao s’y trouvait en compagnie d’un homme d’une cinquantaine d’années qu’elle reconnut de suite.

- Yamamoto sensei !

 Le médecin salua la jeune femme avec plaisir. Il la connaissait depuis toute petite. Hisao invita le médecin à le suivre, laissant sa femme et ses amis en arrière. Emi ne s’en offusqua pas le moins du monde. Son mari lui expliquerait plus tard la situation. Elle rejoignit les deux hommes, mais peu de temps, plus tard, tous trois s’élancèrent vers la chambre d’ami en entendant un hurlement.

 Hisao regardait la petite créature apeurée dans le coin de la salle de bain. Le garçon, entortillé avec un drap, avait hurlé en les voyants entrés dans la pièce. Il s’était échappé et se retrouvait maintenant recroquevillé sur lui-même contre le lavabo.

 Le jeune homme s’accroupit face au garçon et tendit une main vers lui. Il faisait des gestes lents pour ne pas effrayer encore plus le garçon, mais le regard d’animal blessé était trop ancré pour réussir à le calmer facilement.

Chaque fois qu’il essayait une approche, le gamin montrait des dents, effrayé et en même temps colérique.

 Sans prévenir, le garçon se redressa et fonça vers l’ouverture près d’Hisao, voulant fuir à nouveau. Mais, rapide, le jeune homme l’attrapa. Hisao eut le souffle coupé. Sawako se débattait comme un forcené en hurlant, donnait des coups de pieds et essayait de griffer l’homme pour qu’il le lâche.

 Hisao songeait que jeter dehors des hommes était bien plus simple que dompter un chat sauvage. Lui-même se mit à crier quand il sentit les dents du gamin sur son bras. Il serra les dents et avec un ultime effort parvint à maîtriser assez le garçon pour que le médecin lui injecte un calmant.

 Dans un dernier cri de détresse, Sawako se calma petit à petit grâce au calmant tout en pleurant à chaudes larmes. Malgré la blessure de dents, Hisao serra le corps fragile dans ses bras. Il souleva à nouveau le garçon et l’allongea sur le lit afin de laisser le médecin l’examiner plus attentivement.

 Il sortit de la chambre pour rejoindre ses amis présents. Il attrapa Emi pour la serrer contre lui, l’apercevant en larme, traumatisée par ce qu’elle avait vu sur le corps du gamin.

- Qu’est-ce qu’on a fait à ce gosse, c’est horrible.

- Je sais Emi. Il faut que je me calme. Va me faire un café bien fort ma douce. Il faut que je calme mon envie de meurtre envers mon frère.

 Il abandonna sa compagne et ses amis pour s’enfermer dans la salle de bain. Il se déshabilla et se jeta sous le jet d’eau froide de la douche. Il pleura, comme jamais il ne l’avait jamais fait. Il ne pouvait imaginer toute la souffrance, la détresse qu’avait pu ressentir ce gamin, mais il aimerait un tant soit peu en prendre une part pour le soulager.

 Il aurait dû étriper son frère quand il l’avait vu. Accusé ce jeune garçon d’être un monstre qui avait détruit Harumi leur sœur. C’était n’importe quoi ! Comme si ce gosse en était responsable. Quand il avait eu la jeune Hanae, au téléphone, il n’avait pas vraiment cru ce qu’elle avançait. Comment imaginait que le très respectable Umi Sanada serait devenu un tel salaud !

 Quand finalement, il rejoignit ses amis dans la cuisine, le médecin s’y trouvait déjà. Celui-ci prit son temps avant de prendre la parole.

- J’ai fait ce que j’ai pu pour les blessures apparentes, Hisao kun. J’ai fait également un prélèvement de sang. À cause des blessures, il risque d’avoir de la fièvre pendant quelques jours.

 Il garda le silence pendant un moment, puis reprit :

- Étant sous sédatif, j’ai réussi à avoir quelques renseignements. Son oncle abuse de lui depuis plus de trois.

- Oh non ! Mon Dieu ! S’effondra Emi, pleurant à nouveau.

- Il faudra beaucoup de patience. Emi, j’ai déjà rencontré des gamins comme lui. La plupart sont brisés, anéantis. Ils ressemblent à des fantômes. À vrai dire, j’admire le courage de cet enfant.

- Que voulez-vous dire, sensei? demanda Eiji, lui aussi effondré par ce qu’il apprenait.

- Il a le regard vif ? Même s’il est effrayé, apeuré, il a encore un esprit combattif. Ce garçon va s’en sortir, Emi chan. Dans un sens, il me rappelle une certaine personne, ici présent quand il était encore en mode bestiale.