Qui est-ce ? : 04

 

 Comme fait exprès, Hanae n’arrivait pas à joindre son père. Chaque fois qu’elle appelait, elle tombait sur sa mère. Celle-ci promettait toujours de transmettre le message, mais la jeune fille même du haut de ses quatorze ans et demi devinait très bien que sa mère n’en faisait rien. Elle désespérait de trouver une solution.

 Elle aurait très bien pu en parler avec son oncle Yasuo, mais non seulement, lui-même avait des soucis avec sa propre fille Mayu, mais en plus, il était en très bon terme avec Umi. Une fois, elle avait même entendu une conversation entre son oncle et son frère Umi. Même si aucun nom n’était mentionné, elle était sûre à cent pour cent qu’il parlait de Sawako.

 Elle ne pouvait pas imaginer réellement ce qu’Umi faisait au garçon, mais elle craignait le pire tout de même. Elle voyait bien son neveu maigrir à vue d’œil et sa langue de vipère plus acérer que jamais. Elle se souvenait aussi de la grimace qu’il avait montrée quand Toshio lui avait agrippé le bras. Il avait essayé de la cacher, mais Hanae l’avait bien vu.

 Elle devait faire quelque chose, mais aucun adulte ne réagissait à son appel à l’aide. C’était à n’y rien comprendre. À qui pouvait-elle faire confiance d’ailleurs ? Chisa, la propre femme d’Umi ? Pfft ! Tellement fragile et délicate qu’une simple poussée la ferait tomber. Son oncle serait plutôt complice. Sans parler de sa tante Haneki, elle, à part ses fleurs, rien ne l’intéressait même pas ses propres enfants et Kinmochi, son cousin ne se trouvait pas dans les parages non plus.

 Seul son père pourrait les aider, mais il était injoignable. Non, mais était-elle stupide ? Peut-être que lui pourrait les aider ? Certes, elle ne l’avait jamais connu. Son frère Hisao avait quitté le domicile dès qu’il avait atteint ses dix-huit ans et Hanae n’était pas encore né. Elle soupira. Bon, elle pourrait peut être lui demander son aide, mais le truc c’était où est-ce qu’il se trouvait ?

 

 Sawako regarda la voiture s’éloigner. Il soupira fataliste. Il ne voulait pas rentrer. Il savait bien ce qui l’attendait si par malheur, il se trouvait à la maison quand Umi rentrerait. Il se sentait près de craquer. Sawako se secoua un bon coup et après un dernier regard à la voiture de sa tante, se détourna et s’éloigna à l’opposé de la maison familiale.

 Il se dirigea dans un des quartiers populaires de la ville. Il se rendit plus précisément dans le parc. Il ne regardait pas vraiment autour de lui. Rien ne l’intéressait, même pas le malheur des autres. Que devrait-il faire ?

 Ses pas le dirigèrent vers le zoo. Il paya et commença la visite. Il se mit à observer tous les animaux présents. Certains étaient amusants, mais Sawako se sentait triste. Ils étaient dans une cage bien différente de la sienne, mais comme lui, ils étaient enfermés.

 Il arriva devant celle des singes. Ceux-ci semblaient de bonnes humeurs surtout un des petits. Il faisait tellement le pitre que toutes les personnes qui l’observaient ne pouvaient s’empêcher de rire. Sawako observa alors les humains. Il aperçut des familles. Les enfants levant leurs yeux pleins de confiances vers les adultes, il en était fasciné. Est-ce que lui-même avait déjà levé les yeux aussi confiants à un adulte ? Non, il ne s’en souvenait pas. D’ailleurs pourrait-il encore donner sa confiance un jour ?

 Hanae et Toshio voulaient être amis avec lui, mais il n’osait pas. La peur le tenaillait beaucoup trop. La peur d’être à nouveau rejetait. Il se maudissait d’être aussi faible. Une fois, il avait entendu aux informations que le nombre de suicidés chez les jeunes avait encore augmenté. Il s’était alors demandé pourquoi il n’avait jamais tenté d’en faire autant.

 Chaque fois qu’Umi se servait de lui, il se débattait, ne se laissait jamais faire sans se battre, c’était sa règle. Il avait même réussi à s’enfuir une fois, mais jamais l’idée de disparaître définitivement ne lui était venue en tête. Pourquoi ? Pourquoi tenait-il si tant à la vie alors que rien ne le retenait vraiment ?

 Sawako fit demi-tour et quitta le zoo sans un regard en arrière. Il reprit le chemin vers la maison toujours plongée dans ses pensées noires. Il ne trouvait pas la réponse à ses interrogations et c’était des plus énervant. Il arrivait au carrefour de chez les Sanada, quand une voiture stoppa juste à côté de lui. La vitre se baissa et Sawako rencontra le regard sombre de son oncle.

- Monte dans la voiture.

 Le garçon secoua la tête, refusant net de monter dans la voiture. Il fit même le geste de vouloir s’enfuir, mais il n’en eut pas le temps. Son oncle n’était pas seul. L’autre homme l’attrapa et l’éjecta dans le siège arrière de la voiture avant de monter à son tour, près du garçon afin de le maîtriser.

 Sawako le reconnaissait. Il le haïssait. Cet homme ne le touchait pas, mais il observait. Le garçon en avait peur. Être pris par des hommes n’étaient vraiment pas joyeux, mais être vendu à une femme, il se sentait encore plus humilier. L’homme eut bien du mal à maintenir le garçon qui se débattait comme un chat sauvage.

 Sawako donna des coups de pieds, griffa comme il pouvait, mais le fait d’être mal nourri le rendait beaucoup trop faible. Umi dut quand même reconnaître que sa petite pute gardait toujours son tempérament féroce. Sawako ne se rendait pas compte que son succès était surtout dû à ce fait.

 L’homme, au bout d’un certain temps, parvint à injecter la drogue dans le corps du garçon grâce à une seringue. Sawako perdit rapidement connaissance. L’homme se redressa en soupirant. Il porta ensuite un mouchoir sur sa joue où le garçon l’avait sauvagement griffé.

- Sanada san ? Vous devrez attacher solidement ce garçon pour Imari sama. Je verrais d’un très mauvais œil s’il la blessait.

- Ne vous inquiétez pas, Iway san. C’était mon intention. Je ne pensais pas qu’Imari sama me contacterait de nouveau.

- Pourquoi donc ? Elle avait bien apprécié la première fois. Elle voudrait voir la différence maintenant puisqu’il a grandi.

 Umi étira un sourire et jeta juste un coup d’œil vers la forme agitée, mais toujours endormie. Il allait finir par y arriver. Il allait réussir à le détruire avant que son père ne rentre. Umi perdit son sourire et fronça les sourcils. Bunji rentrait bientôt et avait clairement précisé qu’il reprendrait le garçon chez lui. Il se devait de le briser avant le retour de son père, il le devait.

 

 Sawako serra les dents pour ne pas crier. La lanière claquait sur son dos comme des milliers d’épines. À chaque coup, il fermait les yeux sous la douleur. Imari sama, une femme qualifiée de belle avec sa longue chevelure roux ondulé, sa peau de lait et ses taches de son sur le visage et une partie du corps, se tenait juste derrière lui et le fouettait avec un très grand plaisir, apparemment.

 Elle se trouvait nue. Elle s’était amusée avec le corps de l’adolescent grâce à la drogue injectée quelques heures plus tôt. Ensuite, elle s’était rassasiée avec les deux autres hommes dans la pièce. Maintenant, elle jouait à un autre jeu, son jeu préféré soit dit en passant. Elle aimait voir ces jeunes garçons attachés et à sa merci sous le regard d’autres hommes. Mais, elle n’était pas contente du tout. Elle voulait l’entendre crier, hurler, la supplier d’arrêter, mais ce garçon ne voulait pas lui obéir.

 Elle avait beau s’acharner comme une folle dessus, cela ne fonctionnait pas. Elle se sentait frustrée. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Un peu plus loin, dans la même pièce Umi grinçait des dents. Il pouvait voir au visage de la jeune femme sa colère. Il ferait payer chèrement cela à Sawako.

 Chacun en était là de ses pensées quand la porte de la chambre s’ouvrit avec fracas sur trois hommes. L’un d’entre eux poussa une exclamation. Il s’élança vers la femme qu’il éjecta plus loin en la frappant violemment. Umi voulut s’échapper en douce, mais la porte était bien gardée par un des trois hommes. Iway san se battait dans un coin avec un des arrivants.

- Umi onii san ! Comment as-tu pu faire une chose pareille ?

 En entendant la voix, Umi devint aussi pâle que la lune. Il se tourna vers l’homme qui avait frappé la femme. Il le reconnut même si son petit frère avait beaucoup changé après quinze ans d’absence. Hisao Sanada avait toujours eu une carrure importante. Pendant ses années collèges et aussi un peu au lycée, il avait souvent été champion en judo.

 L’homme en face de lui avait gardé sa puissance, avait une tête de plus que lui. Les cheveux longs nattés étaient toujours aussi rebelles de couleur verte. Hisao observait son frère avec dégoût.

- Pourquoi t’inquiètes-tu pour ce gosse, Hisao ? Il ne le mérite pas. Il a détruit Harumi, ne le savais-tu pas ? Il doit être anéanti sinon il nous détruira tous.

 Hisao fonça sur son frère aîné et l’attrapa violemment par le col. Il approcha son visage vers celui terrifié d’Umi.

- Urusai !

 Umi déglutit avec difficulté.

- Tu m’écœures. Dire que je t’admirais enfant, mon Dieu ! Comme tu nous as bien bernés.

 Hisao relâcha son frère effrayé. Umi s’écroula sur le sol, les jambes flageolantes. Sans plus faire cas de son frère, Hisao se rendit près du lit où une petite forme se tenait recroquevillée sur elle-même. Le jeune homme observa le jeune garçon en silence. Cette petite chose ressemblait tant à sa petite sœur. Le savait-il ? Hisao se pencha. Sawako se recula, apeuré. Le jeune homme s’exclama :

- Tu n’as pas à avoir peur. Je ne te ferais aucun mal.

 Hisao recouvrit le corps d’un drap avant de le soulever sans le moindre effort. Pauvre garçon, il ne pesait pas grand-chose. Il rejoignit ses amis à la porte, mais avant s’arrêta devant son frère. Dans un geste de colère, il lui donna un coup de pied en pleine figure.

 Umi hurla sous la douleur et porta ses mains à son nez. Il eut bien du mal à garder les yeux dans ceux colériques d’Hisao.

- Fais-toi oublier, Umi ! Ne pense même pas une seule seconde à récupérer ce garçon et si par malheur, j’apprends que tu as touché un seul cheveu de ton fils, je viendrais personnellement en finir avec toi.

 Avant de quitter la pièce définitivement, Hisao se retourna une dernière fois et insista :

- Ne l’oublie pas, Umi. Je n’aime pas parler dans le vide