Hanae et Toshio : 03


 Trois ans et demi ! Depuis trois ans et demi, il vivait chez son oncle Umi. Il n’en pouvait plus. Il ne le supportait plus. Il ne savait plus pourquoi il devait encore se battre. Il en avait assez. Il voulait crier, hurler à plein poumon pour qu’il arrête de se servir de lui.

 Depuis le jour où Umi l’avait violé, celui-ci continua chaque fois où Chisa se trouvait absente avec Toshio. Parfois, il ne le touchait pas, mais le battait sur tout le corps, mais jamais sur le visage afin de ne laisser aucune marque visible. Umi avait même réussi à soudoyer un médecin afin de donner une lettre d’excuse pour que Sawako ne puisse aller en sport.

 Le garçon le haïssait encore plus. Il avait dû servir de monnaie d’échange avec ce médecin. Umi l’avait forcé à le suivre dans un love-hôtel où ce médecin l’attendait avec impatience selon les dires de son oncle. Quand Sawako avait compris, il était déjà trop tard. Il avait dû accepter de subir l’assaut de cet homme répugnant.

 Mais, il s’était vengé d’une certaine manière. Ce médecin voulut l’embrasser. Mal lui en prit. Sawako l’avait mordu jusqu'au sang. Depuis, chaque fois qu’Umi s’amusait à le vendre à des connaissances, non seulement il le bâillonnait, mais en même temps il l’attachait.

 Malgré la drogue, Sawako parvenait quand même à rester lucide assez longtemps pour se débattre comme un forcené. Umi eut souvent du mal à dompter ce déchet, comme il aimait le surnommer. Une fois, il était parvenu à s’échapper. Il s’était enfui très loin, le plus loin possible où il avait pu, mais son oncle était parvenu à le retrouver.

 Sawako en aurait pleuré de désespoir si encore il parvenait à verser une larme. Les coups reçus par contre, il s’en souvenait. La seule fois où Umi l’avait frappé également au visage. Sa tante Chisa en avait été horrifiée en le voyant. Bien évidemment, Umi ne lui raconta pas la véritable histoire, il en inventa une autre au détriment de son neveu.

 Sawako en voulait à son grand-père. Celui-ci se trouvait toujours à l’étranger. D’après sa tante, car il n’avait pas l’autorisation d’Umi pour parler à son grand-père, celui-ci devait s’occuper d’une entreprise se trouvant aux États-Unis, à New York plus précisément. La société avait été mal gérée par l’ancien directeur. Bunji s’acharnait à la remettre en état afin d’éviter un maximum de licenciement.

 Chisa lui expliqua également que ce n’était pas Bunji qui avait voulu emmener Chisame, mais celle-ci qui avait fait un tel scandale pour partir avec lui à New York. Sawako n’était pas vraiment triste de ne pas voir sa grand-mère. Chisame le détestait, tout comme elle n’aimait pas sa fille.

 Mais, au moins chez son grand-père, il savait bien qu’il n’aurait jamais subi tout ce que lui faisait Umi. Il se demandait parfois comment réagirait le grand Bunji Sanada en l’apprenant. Parfois, une envie terrible le tenaillait. Il prenait le téléphone pour appeler ce chef de famille, mais Sawako raccrochait toujours avant d’entendre la voix de son grand-père.

 Il avait terriblement peur. La peur que Bunji ne le croie pas, la peur également du châtiment si Umi l’apprenait. Alors, il se taisait et regardait avec haine cet homme, son oncle. Quand Chisa se trouvait présente, Umi agissait comme un mari normal, même si parfois, il rabaissait sa femme au même niveau qu’un chien.

 Sawako la voyait souvent pleurer dans la cuisine. Elle essayait de le cacher, mais la jeune femme souffrait. Elle lui demandait alors de ne rien dire à Toshio. Elle ne voulait pas qu’il déteste son père encore plus.

 Sawako s’en fichait. Il ne voulait pas apprécier son cousin. Même en grandissant celui-ci était resté le pleurnicheur. Il en venait vraiment pathétique. En plus, il devait le supporter pour les devoirs, car il était chargé de l’aider à faire grimper ses notes.

 Umi lui avait susurré que s’il échouait dans cette tache, il le lui ferait regretter. Sawako soupira. Pas facile de faire entrer quelque chose dans cette cervelle vide ! La sonnerie de la fin des cours retentit. Tous les élèves se précipitèrent vers la sortie. Un groupe de garçon passa près de Sawako et il ne se gêna pas pour le bousculer en riant. Ils le faisaient exprès, juste le plaisir d’ennuyer leur monde !

 Sawako soupira une nouvelle fois avant de se pencher pour ramasser ses affaires sur le sol. Évidemment, il avait fallu que son cartable s’ouvre. Il avait vraiment la poisse ! Il ne faisait même plus attention à ce qui se passait autour de lui. La vie de ces camarades ne l’intéressait pas le moins du monde. Une exclamation retentit alors et bientôt il aperçut des pieds dans son champ de vision, des pieds féminins aux chevilles très fines apparemment.

 Ses jambes longues finirent par se plier et Sawako redressa légèrement la tête pour croiser les yeux marron de sa jeune tante. Et voilà ! Il manquait plus qu’elle pour finir la journée en beauté. Il soupira encore une fois. Il reçut un coup sur la tête le faisant grimacer. Les yeux d’Hanae, légèrement colérique, elle persiffla :

- Ne souffle pas quand tu me vois, Sawa chan !

 Sawako serra les dents. Elle l’agaçait.

- Kuso ! Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler ainsi. À moins bien sûr que tu veuilles que je t’appelle Oba san.

 Elle se redressa en même temps que lui et lui agrippant le bras, elle s’écria :

- Jamais de la vie ! Pour toi, c’est Sempai !

- Iya ! Tu peux toujours courir !

 Sawako secoua son bras pour détacher le pot de colle, mais sa jeune tante refusa de lâcher prise. Le garçon grinça des dents. Il se dirigea quand même vers la sortie du bahut.

- Tu as maigrir, Sawa-kun ! Est-ce que tu manges bien ?

 Sawako frissonna. Il n’avait rien dans l’estomac depuis la veille, mais hors de question qu’il le dise. Arrivé dans la cour, il fut surpris de ne pas retrouver Toshio. Où était encore passé ce stupide cousin ? Il croisa un des garçons de la classe de Toshio, il l’arrêta et lui demanda s’il l’avait vu.

- Oui, Kenchi Sempai est venu le chercher. Je l’ai vu se diriger vers le gymnase.

 Sawako rétrécit dangereusement les yeux. Hanae reconnaissait toujours ce regard. Enfant, il l’avait déjà. Chaque fois qu’il lui avait lancé ce regard, elle pleurait ensuite.

- Je t’accompagne, Sawa kun.

 Sawako haussa les épaules et se dirigea vers le gymnase. Il n’eut pas besoin d’aller très loin pour retrouver toute la troupe de Kenchi-Sempai, le mauvais garçon du collège. Depuis quelque temps, Toshio les fréquentait, mais servait surtout de faire-valoir pour acheter de la nourriture. Apparemment, il avait dû renverser le sac contenant la bouffe, car il se trouvait sur le sol plié en deux après un coup dans l’estomac par Kenchi.

 Le Sempai avec sa taille longiligne, son visage sec et son crâne rasé ressemblait à s’y méprendre à un serpent. En entendant le reniflement de dégout d’Hanae, il se tourna vers les deux nouveaux arrivants. Il plissa les yeux. Il reconnut la jeune fille et fut ravi. Une visite de la plus jolie fille du collège, le pied ! Il ne daigna même pas jeter un regard à la personne qui accompagnait la jeune fille.

 Hanae s’approcha de son neveu également. Elle s’accroupit et l’aida à se relever. Elle jeta ensuite un regard noir vers la brute. Kenchi était en dernière année comme elle.

- Espèce de sale brute ! As-tu besoin de le frapper ?

 Kenchi lui adressa un sourire sans répondre, ses amis eux ricanèrent. Il porta une main vers le visage de la demoiselle pour lui agrippé le menton. Hanae, nullement intimidée, repoussa la main pour l’éloigner. Kenchi, en colère, leva la main et frappa.

 Toshio retomba sur le sol avec Hanae dans les bras. Le garçon releva les yeux de surprise, tout comme la jeune fille. Elle ne l’avait pas vu agir. Elle avait juste senti une poussée alors qu’elle avait bien cru recevoir une sacrée gifle. Kenchi regarda halluciner le garçon devant lui.

 Celui-ci l’avait pris par surprise. Il avait poussé la fille pour prendre sa place. Kenchi ne sentait plus sa main. Cela ne lui était jamais arrivé. Le garçon face à lui était un peu plus petit que lui et ne devait pas peser grand-chose, mais il se tenait devant lui bien droit, la joue rouge, mais le regard baissé.

 Une certaine crainte lui tenaillait l’estomac. Il reconnaissait ce garçon. Personne n’osait le défier. Certains avaient tenté de le dompter, mais c’était vite mordu les dents. Sous ce corps fragile se cachait une bête enragée et mieux ne valait pas la réveiller. Kenchi recula.

 L’année dernière, un de ses Sempai avait défié ce garçon, au prénom féminin. Il l’avait regretté amèrement. Il avait eu trois côtes cassées et avait perdu deux dents. Que devait-il faire ? S’il s’enfuyait, il se taperait la honte de sa vie, mais de là à se faire massacrer ? En valait-il la peine ? Il n’eut pas le temps de choisir et de réagir. Le poing s’abattit d’un bon direct sur la joue du Sempai qui s’écroula sur l’herbe.

 Les autres ne dirent absolument rien et restèrent bien éloignés de la bête. Sawako lança juste un regard vers le côté et les camarades de Kenchi Sempai déguerpirent sans demander leur reste.

 Hanae se redressa du mieux qu’elle put et se rapprocha de son neveu. Sans aucune peur, elle le frappa sur la tête.

- Kuso ! Mais ça ne va pas la tête ! S’écria Sawako, en portant ses deux mains sur son crâne.

- Baka ! Pourquoi tu as fait ça ?

 Sawako haussa les épaules. Il avait agi sans s’en rendre compte. Il se mordit les lèvres. Pourquoi les avoir aidés ? Il ne les aimait pas, n’est-ce pas ? Il détestait tous les membres de sa famille. Il ne ferait aucune exception. Il se détourna et s’éloigna sans répondre. Hanae secoua la tête, tristement. Certes, enfant, elle avait été une vraie peste avec lui, mais pourquoi la rejetait-il maintenant ? Ne pourraient-ils pas devenir amis ?

 Elle se tourna vers Toshio. Celui-ci lui adressa un sourire penaud. Par rapport à son cousin, il se trouvait être beaucoup plus joufflu et avait le sourire facile. Même si c’était un idiot, Hanae l’aimait bien. Il lui entoura le bras et ils rejoignirent Sawako partie en avant. Toshio se pencha vers la jeune fille et s’exclama :

- Il est toujours comme ça. Il semble en colère en permanence. Je suis sûr qu’il essaie de se convaincre qu’il nous déteste, mais il n’y arrive pas.

- Qu’est-ce qui te fait croire le contraire ?

- Parce que je sais reconnaitre la haine dans son regard. Il ne porte pas sur nous le regard qu’il porte sur Otou-San.

 Hanae stoppa net de surprise. Toshio avait dit cela sans aucune émotion. Qu’est-ce qui clochait dans cette famille ? Elle avait toujours cru à une famille très unie. Elle jeta un coup d’œil vers son jeune neveu, puisqu’il l’était lui aussi.

- Pourquoi déteste-t-il Onii-San ?

 Toshio haussa les épaules. Il n’en savait rien. Il avait bien essayé de savoir, mais sa mère lui mettait des bâtons dans les roues, sans parler de ce baka qui ne voulait rien dire.

- Je ne sais pas, mais c’est ainsi depuis qu’il vit chez nous et cela empire de jour en jour. En fait, je crois que j’ai peur de la vérité, Hanae-San. Otou-San a même prétendu à Ojii-San que Sawako ne voulait pas lui parler alors qu’il ne lui a rien demandé. Je trouve ça louche.

 Hanae se mordit les lèvres. Que devait-elle faire ? En parler à son oncle Yasuo ou encore mieux à son propre père quand elle aura l’occasion de lui parler au téléphone ? Elle regarda dans la direction de Sawako. Celui-ci marchait à grands pas sans faire attention à eux, tout du moins c’est ce qu’il faisait croire. Hanae secoua la tête avec un léger sourire. Quel baka celui-là !