Le face à face : 79

 

Cet entrepôt aurait pu être la dernière demeure de son père. Son père lui avait raconté sa mésaventure avec Aduscar son géniteur quand il avait son âge. Avec appréhension, le groupe entra dans un silence total dans le bâtiment sentant différentes odeurs pas très agréables. La pièce principale était vide avec seulement une femme attendant calmement au centre de celle-ci. Elle avait les mains sur les hanches, habillées d’une longue robe rouge comme celle du sang.

 Luce l’observa de la tête au pied. En voyant Saphira, il avait quand même bien du mal à l’imaginer habillé en homme. Comment son père avait-il pu réussir l’exploit de savoir que c’était bel et bien un homme sous cette carapace ? Pour être un génie, il en était bien un. Saphira avait détaché ses longs cheveux blonds qui s’épanouissaient jusqu’à ses reins. Son visage était dépourvu de lunettes, mais portait un léger maquillage. Elle avait le corps mince comme celui de Sawako, songea Luce. Pas sûr que son ami apprécie la ressemblance ! En tout cas, elle était pourvue d’une poitrine à faire pâlir Mira Martin qui se plaignait de ne pas en avoir.

 Les sept garçons s’approchèrent de cette femme. Elle les attendait avec un sourire ravi sur les lèvres. Elle savourait sa chance de les avoir tous en même temps.

-  Bienvenue dans cet entrepôt ! Je suppose que certains d’entre vous me connaissent.

- Vous nous avez bien bernés, Madame Folker, s’exclama Jeff.

- Oui, n’est-ce pas ? J’aurais pu le faire encore longtemps, mais il a fallu que cet homme vienne travailler dans cette école. Rien ne peut lui échapper, pas vraie Luce ?

- Aviez-vous peur de mon père ? Certes au premier coup d’œil, il a su que vous étiez un homme.

 Saphira eut un geste agacé. Elle persifla :

- Je suis une femme. J’ai eu d’innombrables opérations, j’ai souffert l’enfer pour enfin en devenir une. Si je pouvais, je ferais subir à ton père ce que son propre père n’a pas osé lui faire.

 Luce frissonna. Il déglutit avec difficulté, mais ne montra rien dans son expression. Il resta neutre. Il le fallait.

- C’est bien ce que je disais, il vous fait peur, tout comme son père en avait peur. Vous êtes vraiment pathétique. Je vous croyais plus intelligente.

 Saphira, furax, fonça sur le garçon pour le frapper violemment. Rapide comme l’éclair, Sawako reçut la gifle à la place de son camarade et tomba. Il serra les dents pour émettre aucun son. Luce, surpris, s’agenouilla près de lui.

- Pourquoi tu as fait ça, abruti ?

 Sawako leva les yeux vers Luce sans répondre avant de porter une main à son visage pour essuyer le sang qui coulait de son nez. Son ami l’aida à se remettre debout. Saphira, interloqué, regardait le japonais. Ces garçons devaient trembler de peur. Pourquoi se protégeaient-ils ? C’était insensé !

 Elle jeta un regard vers les autres. Ils étaient très calmes, beaucoup trop calmes. Quelque chose clochait, mais quoi ? Jeff prit la parole.

- Pourquoi toutes ces tueries ? Pourquoi vouloir notre mort ? Qu’avons-nous fait pour nous détruire ? Aux dernières nouvelles, nous n’avions pas demandé à naître !

 La femme se recula. Elle essayait de reprendre contenance. Elle n’était pas seule face à ces garçons. Elle avait son complice. Il pouvait s’avérer très utile parfois.

- Parce que vous êtes des déchets pour la société, bien sûr. Mon père voulait créer une race parfaite, mais ces expériences sont toutes ratées. Enfin, à l’époque, c’était plutôt amusant de jouer avec la drogue. Même moi, j’y avais pris goût. Les humains sont si pathétiques et si faciles à manipuler.

- À bon ! Vous trouvez vraiment que les humains sont très malléables, demanda Charles, un doigt tamponnant sa bouche comme pour réfléchir à haute voix. Bon, je reconnais que certains le sont certainement, mais la plupart n’aiment pas beaucoup être manipulés. Après tout, nous ne sommes pas des machines.

 Saphira s’agita à nouveau. Ces garçons la mettaient dans tous ses états. Pourquoi n’avaient-ils pas peur ? Elle pouvait sentir le regard de son complice. Il ne comprenait pas ce qu’elle avait. Elle inspira un bon coup reprenant son assurance. Elle irait jusqu’au bout quoiqu’il advienne. Elle s’exclama d’une voix glaciale.

- Je n’ai pas à répondre à vos questions. Les déchets ne parlent pas.

- Vous nous faites chier avec ce mot ! S’emporta Sawako. Déchet ! Vous savez au moins ce que ce mot veut dire ? Regardez-vous ! Vous êtes né Homme, pourtant vous avez rejeté ce fait à la poubelle. Parce que nous sommes des expériences de votre père, vous nous dites que nous sommes des déchets. Mais, n’êtes-vous pas pareille ?

- Oui, êtes-vous sûr que vous n’êtes pas une expérience ratée de votre père, Saphira ? Reprit Buzz.

- Les enquêteurs nous ont dit que toutes les victimes de votre père avaient finalement un autre point commun à part le sang. Ils nous ont dit également que les victimes étaient soit homosexuelles, lesbiennes ou bisexuelles. Assez étrange vous ne trouvez pas ! Seriez-vous homophobe, Saphira, tout comme votre père ? Demanda Vincenzo.

- Est-ce qu’il vous reprochait toujours d’être pareille ? Attaqua Juan.

 Saphira pinça les lèvres, la colère à son haut niveau. Comment pouvaient-ils savoir autant de choses sur elle ? Son père l’avait toujours méprisé et le battait sans arrêt en le traitant de déchet. En grandissant, il avait commencé à mettre de l’argent de côté afin de subir une opération afin de devenir l’être parfait. La récompense fut que son père la complimenta en lui disant que pour la première fois, elle avait agi avec discernement et intelligence. Elle n’était plus un déchet pas comme eux. Elle avait accepté de changer son corps, mais eux n’en seraient pas capables. Aucun des autres n’avait voulu changer, même si cela leur permettrait de vivre. Ils lui avaient ri au nez.

- Ça suffit ! Vous me faites perdre du temps. Luis amène –les au fond du hangar.

 L’homme en question ordonna aux garçons d’avancer. Ils obéirent sans discuter. Quelque chose ne tournait pas rond avec eux. Mais, Luis ne voyait pas en quoi. Contre le mur, six chaises s’y trouvaient alignées. Il les força à s’asseoir. Un seul resta debout. Ne comprenant pas, ils s’entre-regardèrent, avant de se tourner vers la criminelle.

 Saphira leur adressa un sourire mauvais et sans prévenir, attrapa Luce, celui qui était resté sans siège, par les cheveux pour l’amener à elle. Le garçon cria de douleur sentant les larmes venir. Elle lui tordit un bras afin qu’il reste tranquille. Les autres voulaient agir, mais le complice pointait toujours une arme sur eux et annonçait fièrement que le premier qui bougerait, il tirerait sans la moindre hésitation.

- Ne vous inquiétez pas, ce sera bientôt votre tour, mes mignons.

 Luis jeta un coup d’œil à sa complice et demanda en montrant Sawako :

- Puis-je m’occuper de ce morveux ?

 Saphira jeta à peine un regard au japonais.

- Appelle Lou pour garder un œil sur les autres, tu peux l’abimer, mais je le veux vivant.

 La femme se mit à ricaner. Elle tira le garçon avec elle et le força à avancer vers un local plus loin. La petite pièce amenait à un escalier. Luce se souvient. Son père s’était enfui par là. Saphira l’emmenait sur le toit de l’entrepôt. Pourquoi ? Il se débattit, mais la femme avait plus de force.

 Il sentit une longue bouffée d’air frais sur son visage en arrivant au sommet. Une chaise et une bassine s’y trouvaient installées au centre. Luce déglutit avec difficulté. Son destin semblait se rétrécir encore plus. Saphira poussa sa victime vers la chaise et l’attacha solidement, les mains derrière le dossier de la chaise.

 Elle se positionna devant le garçon affichant un sourire de pur bonheur. Luce déglutit. La peur commençait à le tenailler et lui serrait le cœur. Elle se pencha un peu et agrippa le menton du garçon afin qu’il ne détourne pas la tête.

- Bien dommage ! Tu es plutôt mignon. Alors, as-tu aimé mes mises en scène ? Je me suis amusée comme une folle en attaquant trois personnes proches de toi.

 Luce tiqua. Trois personnes ? Qui était la troisième ?

- Tu sembles surpris. Pourquoi ? … ah ! Je vois, ton petit ami a oublié de te dire notre rencontre sur la route. Vraiment trop drôle ! Sa moto est une épave maintenant.

 Elle ricana. Erwan ne lui avait rien dit. Il lui dirait deux mots à celui-là ! Enfin, s’il le revoyait un jour. Non, qu’est-ce qu’il racontait ! Baronny savait très bien où il était et il pouvait entendre toute la conversation. Saphira recula et observa autour d’elle. Luce en profita pour jeter un coup d’œil inquiet vers la porte menant au hangar. Il espérait qu’il n’arriverait rien à Sawako.

 Il avait vite compris que son ami avait l’habitude des coups, mais ce n’était pas une raison pour recevoir ceux des autres. Quand il le reverrait, il lui ferait la morale. Il devait arrêter. Un mouvement sur son côté lui fit tourner son visage vers la criminelle.

Celle-ci poussa la bassine juste en dessous des poignets. Luce ressentit alors une douleur fulgurante comme si on le lacérait à coup de cuteur. Il serra les dents pour ne pas crier. Un liquide glissait tout le long de ses doigts.

 Il se mordit les lèvres pour ne pas pleurer. Il ne lui ferait pas ce cadeau. Il ne lui montrerait pas sa frayeur. Il ne la supplierait pas de le laisser en vie. Depuis combien de temps se trouvait-il là ? Il ne serait le dire. Il releva les yeux vers elle.

 Elle se tenait debout face à lui. Elle voulait se délecter de voir sa proie à l’agonie, mais elle fut déçue. Elle s’agita à nouveau. Pourquoi n’agissait-il pas comme ses autres victimes ? Il prit même la parole d’une voix très calme, beaucoup trop calme à son goût.

- Vous me décevez, Saphira. Je vous aimais bien au lycée. Je vous trouvais sympathique.

 La femme jeta un regard surpris à sa proie. Sa voix devrait déjà être faible en perdant son sang. Elle se sentait troublée. Il la regardait avec un air triste.

- Saphira ? Je ne comprends pas une chose.

- Quoi donc ?

- Pourquoi votre père a-t-il tué David Ashton ? À moins que vous en soyez la fautive ?

- Ashton ? Je ne vois pas de qui tu parles. Serait-ce l’homme mort d’une balle en pleine tête dans son appartement ?

 Luce la regarda surpris.

- Oui, il est mort d’une overdose, mais on lui a tiré une balle dans la tête comme votre père la fait à ma mère biologique.

 Saphira se gratta la tête. Elle secoua la tête. Luce entendait des voix, mais son agresseur ne s’en rendait même pas compte. Son cœur battait la chamade d’appréhension, de joie aussi sentant la libération proche. Une ombre apparut derrière la femme. Luce la vit et fut soulagé. Il ne tiendrait plus très longtemps. Il sentait son esprit partir en dérive. L’attaque se fit rapidement. Saphira se retourna d’un coup et aperçut l’inspecteur Baronny. Un cri de rage la tenailla et elle sauta à la gorge de l’inspecteur.

 Jeff arriva à cet instant. Il jeta juste un coup d’œil à la scène avant de foncer vers son ami afin de le détacher. Luce laissa enfin les larmes couler le long de ses joues. Quand il fut libre, il tomba dans les bras de son camarade en sanglot. Les autres arrivèrent également. Pendant ce temps, l’inspecteur avec beaucoup de difficulté parvint à prendre le dessus et actionna les menottes aux poignets de la criminelle.

 Vincenzo arracha des lambeaux de sa chemise et pansa les deux plaies aux poignets de son ami. Luce leur adressa un sourire reconnaissant. Il voulut se redresser, mais chavira. Buzz lui donna son dos et le porta jusqu’à une ambulance qui suivait la police. Les jeunes regardèrent en silence l’infirmier soigner leur ami. Ils n’arrivaient pas encore à se mettre à l’idée que tout était fini. Ils étaient tous sains et saufs. Ils étaient libres maintenant.

 Chacun finalement sentit des larmes coulait le long de leur joue. Luce regarda son ami Sawako et fut soulagé de le voir juste avec quelques bleus supplémentaires sur le visage certes, mais sans gravité. Celui-ci lui adressa un petit sourire un peu grimaçant à cause d’une coupure sur le coin de sa lèvre.

 L’inspecteur passa près d’eux avec Saphira Folker dont le visage baissé ne montrait aucune expression. Elle releva la tête vers les jeunes. Elle stoppa la marche. L’inspecteur la poussa légèrement, mais elle refusa. Elle jeta son regard sans émotion vers sa dernière victime. D’une voix atone, elle déclara :

- Je suis une criminelle. Je l’accepte. Je ne nierais aucun fait, mais je n’ai pas tué cet homme, cet Ashton. Mon père non plus, n’en ait pas le responsable. Pourquoi l’aurait-il fait d’ailleurs ? Cet homme ne nous concernait pas.

- Pourtant, vous avez bien joué avec des victimes innocentes ? Les conducteurs de ses voitures folles ? N’est-ce pas vous la responsable ? Demanda Jeff.

- Non. C’est mon père le responsable. Mais, ces victimes n’étaient pas aussi innocentes. Ces personnes avaient toutes un lien direct avec mon père. Ils ont travaillé avec lui dans le passé. Vous croyez réellement qu’il était seul à essayer de fabriquer une race parfaite. Nous pouvons y aller, inspecteur. J’en ai assez.

 L’inspecteur emmena la criminelle vers une voiture. Luce les suivit d’un temps jusqu’à qu’il entende une voiture s’arrêtait dans un crissement de frein. Il tourna son regard vers le bruit. Il poussa un petit cri et sans faire attention aux autres, il fonça vers la voiture. Il courut comme un fou pour finalement se jeter dans les bras solides de son père. Il se remit à sangloter comme un bébé.

 Deux autres silhouettes approchèrent. Ils se dirigèrent vers la bande de jeunes restés en retrait. Jeff les reconnut et fut agréablement surpris. Akira l’attrapa et le serra.

- Tu nous as foutu une sacrée frousse. Et je ne te dis pas dans l’état où se trouve Quentin. Tu vas avoir du mal à te faire pardonner, mon garçon.

- Je … je suis désolé.

- Vous êtes sain et sauf et c’est le principal. Nous avons eu beaucoup de mal à empêcher ta mère de ne pas venir.

- Maman ?

- Qu’est-ce que tu crois, Jeffrey ? D'ailleurs, prends ce portable et appelle là de suite pour la rassurer.

 Jeff retrouva son sourire et prit le portable d’une main tremblante. Akira sourit de son attitude avant de se tourner vers le reste. Il allait dire quelque chose quand une voix retentit.

- Mazette ! Qu’est-ce que tu as fait pour avoir une tête aussi horrible !

 Sawako sursauta en reconnaissant la voix. Il leva les yeux, étonné de voir le frère d’Akira, le bras en écharpe. Pour une raison inconnue, il fut content de le voir. Il ne put s’empêcher de répliquer.

- Et bien, si certain aime dire bonjour à des voitures, moi c’est avec les poings.

- Mouais, dis plutôt que tu n’as pu empêcher ta langue de vipère de dire des âneries.

 Plus loin, Carlin serra son fils comme jamais. Il avait vraiment eu peur pour son Ange. Luce se sentait revivre. Il sentit deux autres bras autour de lui. Il releva la tête et croisa des yeux verts.

– Papa !

 Luce se remit à pleurer. Contre l’avis de l’infirmière en chef, Renko était sorti de l’hôpital avec Akira. Il était arrivé chez lui à l’instant même où ils apprenaient l’arrestation de la criminelle. Renko serra ses deux hommes contre lui au risque de se faire mal.

Ensuite, ils lâchèrent leur cher fils. Une autre personne attendait calmement. Luce le vit aussitôt. Alors, il quitta les bras de ses pères pour ceux d’Erwan.

 L’étudiant serra le garçon à l’étouffée. Ces heures d’attente avaient été les plus horribles de sa vie. Luce enfouit son visage contre l’épaule de son petit ami. Trop content de pouvoir sentir à nouveau cette chaleur.

- Pardon Wan. Pardon de t’avoir laissé de côté.

- Mouais ! Tu auras intérêt à te faire pardonner. Ne nous refait plus jamais ça, Luce ! Plus jamais !