Erwan et l’attente : 77.

 

 Erwan observa avec colère son téléphone. Il venait de raccrocher au nez de Sawako, ce japonais à la langue de vipère. Il aurait aimé l’avoir en face de lui pour en faire de la pâtée pour chien. Pour qui il se prenait cet avorton ?

 L’étudiant inspira et expira un bon coup. Il valait mieux pour lui et surtout pour les employés de la compagnie qu’il se calme. Il aurait aimé désobéir à Luce et se rendre directement au lycée pour démontrer à son Luce une certaine vérité, mais malheureusement, il avait d’innombrables réunions dont son grand-père voulait assister en sa compagnie.

 Le jeune homme soupira déjà de lassitude. Faire le travail de son grand-père ne le gênait pas vraiment. Les challenges lui plaisaient, mais il avait une sainte horreur des réunions infernales. La prochaine était plutôt importante, car lui permettant de rencontrer la plupart des directeurs des filiales de la compagnie.

 Son regard retomba sur le téléphone. Il grimaça. Il était sûr à cent pour cent que son petit ami et sa bande de dégénérée allaient agir ce soir même. Comment faire pour les empêcher de commettre cette erreur ? Il soupira et se passa une main dans ses cheveux bruns. Il devait faire confiance à Luce et aux autres.

 Il reconnaissait que toujours protéger Luce était mauvais. Il devait connaitre les erreurs et les mauvais côtés de l’humanité, mais de là, le laisser faire face à un assassin. Non merci ! Ce Sawako ! Il allait l’étriper. Il l’avait mis sur les nerfs maintenant. Ah ! Lala ! Comment allait-il faire pour travailler avec son inquiétude grandissante ?

 Un coup à la porte retentit et fit apparaître Sarah, la secrétaire. Elle lui annonça que la réunion allait bientôt commencer et que Monsieur Miori l’attendait dans la salle. Erwan se leva, les lèvres pincées. Il se rendit rapidement dans la pièce où plusieurs hommes et femmes se trouvaient déjà installés.

 À la tête de la table très longue se tenait August Miori, droit et fier. Avec plus de quatre-vingts ans passés, l’homme à la tête de la plus grosse société du pays tenait encore la route et semblait même beaucoup plus jeune que la plupart des autres hommes de la pièce. IL avait aussi un tel charisme que tous les regards restaient figés sur lui.

 À l’entrée d’Erwan, August Miori put constater que son petit-fils faisait le même effet à l’assemblée et même avec plus de force d’ailleurs. Son sourire s‘agrandit. Il savait qu’il ne commettait pas d’erreur en choisissant Erwan comme successeur. Pendant des années, il avait tenté de débaucher son fils Renko, mais celui-ci avait toujours refusé. Préférant s’occuper de sa pile électrique et de sa marmaille comme il aimait le dire !

 August était sûr que Renko aurait très bien réussi, mais finalement, il ne regrettait pas sa désertion. Erwan représentait l’héritier idéal, un garçon avec beaucoup de charisme, de ténacité, d’intelligence et surtout avec un caractère empêchant quiconque de vouloir le dompter ou de le manipuler.

 Bon, le seul bémol serait que cette perle rare ne lui offrirait pas d’arrière-petit-fils dans son genre, mais ce n’était qu’un détail sans importance. Erwan lui avait conseillé de regarder au niveau des Soba. August l’avait fait et avait vite constaté que les jumeaux Soba avaient quelque chose ressemblant assez à leur cousin plus âgé. Une affaire à suivre, donc.

 August songea aussi que peut-être, il y aurait aux moins un des deux qui aura la bonne idée d’aimer les femmes afin de faire des descendants aussi bien qu’eux. Son petit-fils s’approcha et avant de s’installer à son siège lui murmura quelques paroles.

- Renko va bien. Il est réveillé. Mili affirme qu’il est sorti d’affaire. Il lui faut juste du repos.

 August adressa un sourire franc à Erwan. Il fut soulagé d’apprendre que son cher fils se portait bien. Il avait failli rechuter en apprenant la nouvelle. Il s’inquiétait également sur les répercussions sur son petit-fils Luce. Le garçon devait se sentir responsable sur cette tentative sur un de ses pères. Il soupira. Il appellerait chez Carlin après la réunion et demain sans faute, il rendrait visite à son fils à l’hôpital en compagnie de sa chère et tendre Debbie.

 

 La réunion dura plus longtemps que prévu. Erwan en ressortit les nerfs à vif et très fatigués aussi. Il n’attendit pas avant de s’éclipser de la salle en vitesse avant que quiconque n’essaie de l’arrêter pour X raisons. Arrivé au rez-de-chaussée, il se rendit vers le parking.

 Sa chère moto se trouvait en réparation au garage de Renko. Ricky avait presque eu les yeux sortis de leur orbite en voyant les dégâts. Il n’en était pas revenu de voir son ami en si bonne santé avec une moto ressemblant à une épave.

À vrai dire, Erwan songeait qu’il avait eu beaucoup de chance, vraiment beaucoup, et il remerciait sa bonne étoile.

 Il n’osait même pas imaginer dans l’état où cela aurait son petit Luce adoré. Rien qu’avec son père, il avait eu bien du mal à le calmer et cela avait commencé dès qu’il avait su pour l’accident de Shin. Luce était passé dans tous les états des pleurs à la colère allant plus à une fureur destructive. Il ne fut pas le seul d’ailleurs.

 Buzz avait dû aider à tenir Charles également. L’anglais était pour ainsi un des seuls à avoir vécu avec sa vraie mère. Celle-ci l’aurait eu lors d’un viol collectif, mais elle l’avait élevé avec amour et affection. Jamais, elle ne l’avait blâmé pour le drame de sa vie.

 Charles vécut pendant des années avec sa mère sans une once de souci, tout comme Luce. Puis, des membres de sa famille, très mesquine, lui avaient raconté sa naissance. La jeune mère avait dû mettre toute sa patience et son amour pour calmer son fils désorienté et abattu par cette vérité. Mais, Alan Harnett décidé du sort de cette femme. Un soir de pluie, la jeune femme fut retrouvée morte sur la route. Elle avait été renversée et la voiture meurtrière lui aurait roulé dessus plus d’une fois.

 En apprenant la nouvelle de l’accident de Shin, causé par une voiture, avait fait perdre la lucidité du jeune Anglais. Ses amis s’en étaient inquiétés. Mais, la force brute de Buzz Chzaz avait fini par avoir raison de sa folie passagère. Il avait ensuite pleuré dans les bras des jumeaux. Même, Sawako avait réussi à sortir quelques phrases gentilles pour le réconforter.

 Erwan allait ouvrir la portière de sa voiture quand quelque chose le titilla. Depuis la tentative de l’assassin contre lui, il se méfiait maintenant. Il se mit à regarder partout sur la voiture au cas où. Mais, il fut soulagé. La voiture semblait intacte. Il se secoua. Il devenait vraiment paranoïaque.

 Il monta et démarra rapidement. Il se dirigea aussitôt en direction de la demeure Miori Oda. Il espérait voir son Luce là-bas. Il priait sincèrement que son intuition lui faisait défaut. Il arriva rapidement sur les lieux.

 À peine fut-il entré qu’il entendit la voix de Carlin au téléphone. Il discutait apparemment avec grand-père. Il se rendit dans le salon. Ludwig le salua en le voyant et l’invita à le rejoindre sur le canapé. L’étudiant se laissa tomber sur le canapé.

- Où est Luce ? Demanda-t-il aussitôt.

- Il n’est pas là. Nous ne savons pas où il est. Carlin a essayé de joindre Barrony, mais celui-ci est injoignable.

 Remarquant le geste d’Erwan, Ludwig lui attrapa le poignet pour l’empêcher de se lever. Erwan lui jeta un regard noir.

- Tu peux frapper si cela te soulage, tu ne bouges pas d’ici. Désolé, mon chou, mais j’ai promis à ta mère que je te surveillerais. Tu ne partiras pas à sa recherche.

- Mais enfin ! Ils sont en danger et vous restez là à ne rien faire.

- Ferme-la, Erwan ! S’écria Carlin en entrant dans le salon.

 L’étudiant sursauta. Rare les fois où Carlin parlait avec une voix aussi coupante. Le regard noir était d’un noir encore plus sombre que d’habitude.

- Tu crois réellement que je laisserais mon fils se faire tuer facilement ! Me crois-tu si égoïste ou sans cœur.

- Bien sûr que non. Mais, nous devons partir à leur recherche.

 Carlin s’approcha et se posta devant l’étudiant. Il avait beau dire et faire des misères à Carlin Oda, Erwan savait très bien que jamais il n’aurait vraiment le dernier mot avec lui.

- Nous allons rester ici, mais d’autres personnes sont à leur recherche. Même si je ne peux joindre Barrony, je suis sûr qu’il sait très bien où sont mon fils et sa bande. Leurs émetteurs fonctionnent toujours. Et puis, certaines de mes connaissances ont envoyé quelques garçons coursiers à travers la ville pour les repérer.

 Erwan soupira et répliqua d’un ton suppliant :

- C’est bien beau, mais moi, j’ai besoin de bouger. Laisse-moi y aller aussi, Carlin.

 Le père de Luce se pencha et ébouriffa la tignasse brune avec tendresse.

- Je ne peux pas. Luce m’en voudrait si je te laissais faire. Je fais confiance à mon fils, Erwan. Fais-en autant. Je sais bien que l’attente est infernale. Renko m’a raconté toute l’angoisse qu’il avait eue quand je fus enlevé par mon père. Lui aussi, il a dû attendre. Il a même entendu tous mes hurlements par téléphone.

 Erwan se recroquevilla contre le canapé. Il ferma les yeux. Il n’aimait pas rester inactif. Il tenta encore de se lever, mais la poigne de Ludwig ne lâchait pas prise. Il n’aurait jamais imaginé que le neveu de Carlin pouvait avoir autant de force cachée.

- Erwan ne me force pas à user de violence sur toi. Si tu ne restes pas tranquille, j’ai bien peur que Luce te retrouve avec un œil au beurre noir.

 Estomaqué, l’étudiant jeta un coup d’œil vers Carlin. Les yeux montraient toute la vérité. Il le ferait sans aucun doute. Erwan lâcha prise. Jamais, il n’oserait frapper le père de son petit ami. De toute façon, ce n’était pas dit qu’il gagne. A cinquante ans passés, Carlin Oda avait gardé toute l’énergie de sa jeunesse.

- Tout le monde est inquiet, Erwan. Luce est notre trésor, aussi bien pour ses pères que pour ses sœurs et frères. Notre inquiétude va aussi pour ses amis. Nous avons appris à les apprécier et puis ils sont jeunes alors nous ne voulons pas qu’il leur arrive quelques choses également, expliqua Ludwig. Rien ne leur arrivera. Ils ont intelligent, pas vrai ? Ils ne feront rien pour les mettre véritablement en danger. J’ai confiance.