Chapitre 23

 

 Ces escaliers, je l’ai trouvé beaucoup trop long à mon gout. Mon angoisse pour l’enfant me titillait tellement qu’elle pouvait m’empêcher de rester concentré. La colère se trouvait maintenant nichée dans mon crâne. Je ne ressentais rien d’autre à part elle.

 La douleur s’était estompée et la présence de Sink se trouvait toute au fond. Il pouvait toujours parler, mais mon sentiment colérique empêchait de l’entendre. Enfin, je parvins sur le sol ferme. Il faisait sombre dans le couloir, mais au fond de celui-ci, une faible lueur apparaissait.

 Étrange ! Mon dos brûlait en forte intensité. Je ne souffrais pas et elle ne gênait pas, mais c’était la première fois que cela m’arrivait. Je ne comprenais pas. Je pouvais sentir que Sink voulait me l’expliquer, mais je n’entendais pas sa voix, trop assourdie.

 Je supposais que l’approche d’une porte de Kréos me faisait cet effet. C’est la première fois que j’en verrais une de toute ma vie. Des fois, je me demandais comment elle était arrivée sur mon monde. Il faudrait surement que je me charge de me renseigner.

 Je suis sûr que Sink devait le savoir, mais pour certaines raisons dont il est le seul à connaître, il ne me dit rien. Peut-être veut-il que je trouve par moi-même ? Où alors le pouvoir des Sorciers et des Sorcières se trouvait lié aux Portes de Kréos ? Rien qu’à cette idée, une sueur froide me traversait tout le corps sans pour autant atténuer la brûlure dans mon dos.

 Je serrais les épées du faucon entre mes mains. Elle prenait de plus en plus vite la forme désirée maintenant. J’entendais toujours la voix de l’adolescent supplier son père de le détacher.

 Je soupirais soulager. Il se trouvait toujours vivant. J’avançais beaucoup plus vite et enfin, je pus pénétrer dans la pièce et je m’arrêtais net devant le spectacle devant moi.

 Face à moi, j’entrevoyais la porte, deux piliers face à face avec un arc de cercle d’un noir profond qui semblait mouvant. Mais la chose la plus effrayante se situait sur ce noir absolu, deux gros yeux en forme d’amande jaunâtre et dont l’iris ressemblait à ceux d’un chat. Un peu plus bas, une bouche avec une quantité impressionnante de dents acérées.

 Je crois que je n’ai jamais vu une chose aussi horrible. Mon regard parvint enfin à tourner vers le centre de la pièce et je vis un autel où le Prince Héritier se trouvait attacher. Son père, le Roi, habillé en tenue de Prêtre, se tenait près de lui et observait un couteau de cérémonie.

 Je devais agir rapidement. Le Roi caressa la lame et eut un léger sourire. Il porta ensuite une main dans les cheveux crépus de son fils et lui susurra des mots tendres comme pour le calmer.

 Je pouvais voir les larmes d’Amosis. Il se savait condamner, il savait qu’il ne pourrait plus ramener son père à la raison. Mais, je pouvais voir son expression. Il ne voulait pas mourir. Jamais ! Pas de cette façon déshonorante !

 Je ne sais pas pourquoi je pouvais comprendre aussi rapidement les pensées du jeune Prince, mais apparemment la Porte pouvait les connaître aussi. Elle ne m’avait pas encore aperçu, ni le Roi d’ailleurs.

 Elle prit la parole d’une voix rauque et caverneuse. Elle ressemblait à une voix masculine et féminine à la fois.

 

- Aaah ! Tu es inutile ! L’enfant doit se soumettre sinon le sacrifice ne servirait à rien. Si tu veux des pouvoirs, tu dois le faire se soumettre. Je le sens se débattre.

 

 J’observais la Porte. Elle se mouvait dans tous les sens. Des sortes de membranes sortirent de ce noir et foncèrent vers l’autel. Les yeux écarquillés de peur, Amosis regardait avec crainte ces choses mouvantes. L’une d’elles lui frôla le visage. Il hurla de crainte. Je fermais les yeux. Rien que d’imaginer ces membranes vous touché, donnait la nausée. Mon dos brûla à nouveau et une flammèche apparut et fonça sur celle qui touchait le garçon. Elle la coupa en deux. La partie coupée tomba, mais s’évapora avant même de toucher le sol.

 Les yeux jaunâtres se tournèrent enfin dans ma direction. Elle poussa un cri de rage et s’écria :

 

- Que viens-tu m’ennuyer, petite vermine ? Je vous hais, vous, les Sorciers. Vous m’avez créé et maintenant vous voulez me détruire ?

 

 J’eus un hoquet. Alors, j’avais raison en affirmant que nous avions un lien avec les Portes. Mais pourquoi parlait-elle au singulier ? Je n’eus pas le temps de réfléchir plus intensément. Elle m’envoya plusieurs membranes en même temps. Je parvins à m’éjecter sur le côté pour échapper au premier assaut.

 Je faisais en sorte de me rapprocher de l’autel. J’arrivais même à découper un lien d’un des bras d’Amosis avant d’être de nouveau assailli par les membranes. La Porte hurlait au Roi de tuer son fils. Ce qu’il fit, mais Amosis n’était pas un garçon qui se laisserait mourir aussi facilement.

 Il était parvenu à détacher ses bras et ses jambes en récupérant une petite lame dans une de ses poches arrière. Ce garçon avait vraiment de l’avenir. Il parvint ainsi à éviter la lame de son père.

 D’après ce que j’avais pu comprendre par les Hommes du Désert, Amosis était un redoutable combattant, mais il n’avait jamais pu battre son père lors de combat amical. Étant donné que je me trouvais assez occuper avec ces membranes, je priais pour qu’il puisse tenir jusqu’à que j’arrive à me libérer pour l’aider.

 Mes bras commençaient sérieusement à fatiguer à écarter, à détruire ces choses plutôt gluantes. Je parvenais de temps en temps à jeter des éclairs sur la porte elle-même. Je l’entendais hurler dans ces moments-là, mais alors elle m’attaquait de plus belle.

 En jetant, un coup d’œil vers ma gauche, je vis Amosis en mauvaise posture. Il avait le bras en sang, mais il tenait bon. Une des membranes entoura une de mes jambes. Je me sentis alors tirer. Je tombais lourdement sur les dalles en pierre.

 Je ne ressentais pas la douleur que cela pouvait me causer. La seule chose dont je me rendais compte, c’est qu’elle me tirait directement vers la bouche béante de la Porte.

 Je perdis en court de route une des épées. La poisse ! Elle commençait sérieusement à me fatiguer celle-ci. Le sol se mit à trembler. Une pierre se souleva, puis une deuxième et une troisième et ainsi de suite. Au moins, une vingtaine de pierres se retrouva soulevait du sol. Les yeux jaunâtres légèrement plissés les suivaient du regard avant de les poser à nouveau sur moi.

 Je pouvais sentir qu’elle était en colère. Elle tira plus fort sur sa membrane qui m’emprisonnait. Je faillis perdre ma concentration sous la douleur. Mais je voyais la gueule de plus en plus près. Hors de question que je finis dans la gueule de ce monstre.  Je me mis à hurler en rage.

 

- Si tu as faim prend ça et bon appétit !

 

 Les pierres foncèrent sur la porte en même temps. La membrane me relâcha et la Porte se mit à hurler sous les assauts. Une des pierres cogna un des yeux jaunâtres. Du sang gicla et elle hurla encore plus belle. Les membranes s’ébattaient dans tous les sens. L’une d’elles me toucha et m’envoya valser à travers la pièce. Mince que cela faisait mal !

 Je me secouais un bon coup. Je me redressais et je regardais à nouveau vers la Porte de Kréos. Le noir semblait moins dense. Elle se mouvait dans tous les sens en gémissant et en jetant des insultes sur les Sorciers de toutes sortes.

 Elle semblait atrocement souffrir. Je me rapprochais. J’entendais à nouveau la voix de Sink. Il me disait de ne pas m’approcher, mais bien sûr, je ne l’écoutais pas évidemment.

 La Porte finit par poser son seul œil restant sur moi. Elle m’observait craintive. Étrange ! Pourquoi avait-elle peur de moi maintenant ?

 

- Qu’est ce que tu attends ? Pourquoi tardes-tu à me tuer ?

 

- Es-tu comme la Sévène ?

 

 Elle me regarda l’œil rond.

 

- Tu es étrange. Pourquoi me poses-tu cette question ?

 

 J’entendis du bruit derrière moi. Je me retournais. Je vis le Prince en grande difficulté.

 

- Tu as perdu. Libère le Roi !

 

- Je ne peux pas. Je ne domine pas. Je ne fais rien. Je ne les lie pas à moi. Ceux qui m’appellent savent ce qu’ils font en tout légitimés. Je ne fais qu’exaucer leurs vœux.

 

- Tu crois que je vais croire une chose pareille ? Ne crée –tu pas des monstres pour ton seul plaisir ?

 

- Oui, c’est vrai, mais cela est dans ma nature. Les Sorciers qui m’ont créé m’ont fait ainsi. Je ne suis pas responsable, mais tes ancêtres le sont eux.

 

- Alors, je réparerais ce mal de toutes les façons possible.

 

 La Porte émit une sorte de rire.

 

- Sache tout de même que si je suis détruite définitivement alors toutes magies disparaîtront de la surface de la Terre. Les Sorciers, les plus actifs, pourraient disparaître comme toi. Est-ce que tu le veux ?

 

 Je fus troublé en l’apprenant. J’avalais ma salive avec quelque difficulté, mais je la regardai droit dans son œil restant.

 

- S’il le faut, alors je disparaitrais.

 

- Mmmh ! Tu es très différent des autres Sorciers que j’ai pu rencontrer tout le long de mon existence. Pour cela, je vais te donner un conseil. Si tu veux me détruire alors, trouve la vraie Porte, mais avant cela tu dois aussi trouver la Porte que les Lyandrins surnomment le Havre de chaleur. Si tu veux qu’ils survivent à ma disparition, il faudra les y emmener, les ramener dans leur pays d’origine.

 

 Sink mourrait si je ne retrouve pas le Havre de chaleur ? Je me sentis blêmir.

 

- Pourquoi m’avoues-tu la vérité ?

 

- Peut-être que j’en ai assez de cette existence. Je lis des hommes à moi selon leurs vœux, mais moi aussi je suis lié à ce monde que je déteste. Libère-moi et je te donnerais ce que tu désires le plus.

 

 Le noir se faisait de moins en moins intense. La Porte allait se refermer d’elle-même. Je pouvais toujours voir son œil jaunâtre qui ne me quittait pas du regard. Elle finit par disparaître, mais avant je pus entendre distinctement un avertissement :

 

- Derrière toi !

 

 Je me retournais alors et j’aperçus juste à temps le couteau qui se trouvait plus qu’à quelques centimètres de moi. Je parvins à l’arrêter avec l’épée du faucon redevenue entière.

 Le choc me fit reculer. Une douleur à ma jambe me fit flancher et je tombais lourdement sur les fesses. Le Roi en profita pour m’attaquer à nouveau, mais avant même qu’il ne puisse m’atteindre, son corps chavira sur le côté et s’écroula à mes côtés, mort.

 Je levais les yeux et j’aperçus Sakio essoufflé et en sang. Il avait une estafilade sur le visage et perdait beaucoup de sang au niveau de son bras droit. Il tenait une de ses épées dans son autre main tachée du sang du Roi.

 Sakio me regardait le regard un peu embrouillé. Je me redressais juste à temps pour le récupérer dans mes bras quand il s’écroula.

 

- Sink ? Que s’est-il passé ?

 

- Tu avais raison, Kadaj. Un assassin est venu pour le tuer.

 

- Pour tuer Sakio ? Mais, pourquoi lui ?

 

- Parce qu’il est très proche de toi. Il est ton point faible, je suppose.

 

 Je serrai le corps de l’Erinye. Il avait de plus en plus de mal à respirer. En entendant du bruit, je relevais les yeux pour croiser ceux sombres du Prince Héritier dont le bras saignait. Il observa un instant son père sans aucune tristesse, puis il reporta son regard sur nous.

 

- Je vais faire venir un médecin pour votre ami, Seigneur Faucon.

 

- Ce ne sera pas nécessaire Prince Amosis. Sakio ne guérit que d’une seule façon, mais je vous en remercie.

 

 Le Prince me salua et se dirigea vers la sortie pour aller chercher les gardes. Mon regard se reposa sur la créature que j’avais appris à aimer. Il me fixait de son regard troublé.

 

- Fais le Sakio !

 

- Vous… vous av… avez perdu beau… beaucoup de sang, Maître.

 

- Arrête de causer et fais ce que tu dois faire. Ne me mets pas en colère !

 

 Ma voix devait être assez coupante. Je vis des larmes dans les yeux de Sakio. Il approcha son visage près de mon cou et il mordit. Je sursautai sous la douleur. Il ne resta pas longtemps, mais dès qu’il finit, il perdit connaissance. Je caressais ses cheveux argentés.

 

- Sink ?

 

- Oui ?

 

- Si je disparais, prendras-tu soin de Sakio à ma place ?

 

- Pfft ! Ne dis pas d’ânerie plus grosse que ta tête. Tu ne disparaitras pas. Je ferais en sorte que cela ne se fasse pas.

 

 Je pouvais sentir sa rage et sa colère. Il maudissait cette porte de m’avoir avoué une vérité qu’il voulait être seul à me dire.

 

- Ne t’inquiète pas, Sink. Je ne me laisserais pas faire si facilement, mais on ne sait jamais. Alors, réponds- moi !

 

 La chaleur de Sink nous engloba entièrement. Je pouvais sentir qu’il entourait Sakio également.

 

- Je te le promets. Mais si tu ne veux pas que je l’ennuie toute sa vie, il va falloir que tu restes.