Chapitre 22

 

 La nuit se trouvait bien avancée déjà quand je me réveillai en sursaut. Un mal de crâne carabiné me tenaillait depuis un moment. Un mal de cette envergure remontait à très longtemps dans mes souvenirs.

 La première fois où les maux de tête firent leur apparition, je devais avoir tout juste quatorze ans, après une longue pneumonie qui avait effrayé mon père comme jamais. Souvent, je m’évanouissais sous la douleur. Mon père me ramenait alors sur son dos jusqu’à notre maison qui se trouvait dans la forêt qui jouxtait le village Miridia.

 Ensuite, il restait avec moi me caressant les cheveux jusqu’à que j’aille mieux. J’aimais bien cette sensation. Je me trouvais très choyé. Je n’ai jamais su, ou tout du moins je ne m’en souviens plus, ce que c’était d’être dans les bras d’une mère, bien que quelquefois, la mère d’Akira me serrait tendrement contre elle.

 Elle était gentille, mais je me sentais mal à l’aise. Je ne savais jamais comment agir avec elle surtout après que mes sentiments me jouèrent des tours et que je me mis à désirer son fils, mon meilleur ami.

 Il était plus jeune de cinq ans et j’ai assisté à sa naissance. Une scène impossible à oublier ! Je ne l’ai jamais touché seulement en pensée. Comme quoi, j’avais déjà des pensées perverses avant de connaître Lan, Sink ou Sakio.

 À vrai dire, c’est moi finalement qui fus touché. Même maintenant, plus de cinq ans plus tard, je n’arrive toujours pas à savoir pourquoi j’ai couché avec Lan, cette nuit-là. Je ne le connaissais pas. Je l’avais juste croisé quelques fois dans le village depuis son arrivée au village avec la Sorcière Mailène.

 Pourtant cette nuit-là, je l’ai fait. Mon crâne me faisait si mal. Je crois bien que j’aurais fait n’importe quoi pour oublier cette douleur infernale. Dans un sens, je ne regretterai jamais d’y avoir cédé. Ainsi, j’ai su qu’il était mon demi-frère. Je me demande maintenant s’il m’aurait avoué notre lien si je ne l’avais pas fait.

 J’aimerai beaucoup le revoir. Nous avons vieilli tous deux et je ne suis plus aussi innocent que dans le passé. Je sais bien que j’ai plein de sang sur les mains et je crois aussi qu’il y a du sang d’innocent.

 Balou ne fait que me répétait en affirmant que je n’ai frappé que les Sorcières et leurs gardes à Amondrail. Je suis sûr, moi, qu’il devait y avoir des habitants, des travailleurs du port. La tristesse me gagnait souvent à ce souvenir. Je m’en voulais d’avoir utilisé mes pouvoirs dans cette ville. La colère ne me réussissait pas.

 Je me passais une main lasse dans mes cheveux auburn, et je soupirais. Je me sentais si fatigué. Mes pouvoirs de Sorcier me dévoraient toute mon énergie. Je les utilisais beaucoup trop souvent, mais je me sentais obligé d’aider les Limuriens pour préserver leur beau pays. La bonne partie de ces habitants se trouvent être des rescapés du Malkier, le pays détruit de Lan et de mon père.

 Mon regard se posa sur la petite créature allongée et emmitouflée contre moi. Je glissai mes doigts dans sa chevelure argentée pour repousser quelques mèches afin de dégager son visage serein dans le sommeil.

 Ma vie avait beaucoup changé depuis son apparition à mes côtés. Je me sentais beaucoup moins seul. Certes, Sink me parlait toujours. Je pouvais sentir sa chaleur, même encore maintenant. Elle ne me quittait jamais même une seule seconde. Mais, il n’était pas présent.

 Je ne l’ai pas revu une seule fois depuis cinq longues années. Je ne lui en veux absolument pas. Ce n’est pas qu’il le voulait, mais il me manque beaucoup trop. Je n’aurai jamais pensé un jour que je tomberai amoureux d’un demi-démon et doublement à vrai dire.

 Je ne pouvais pas me mentir éternellement. J’aimais sincèrement Sink, mais mon cœur aimait également Sakio. Tous deux m’étaient aussi indispensables que l’air que je respirais. Ma plus grande crainte serait qu’ils me demandent de faire un choix entre eux deux.

 Je ne pourrais pas. Je ne pourrais jamais. Mais la déesse de la chance devait beaucoup m’apprécier. Sink et Sakio s’entendent à merveille. Tellement bien que je pourrais devenir jaloux.

 Dès fois, en observant Sakio, je le vois tellement concentrer que je sais qu’il parle avec Sink. D’autres fois, je le vois rougir sans raison apparente, mais j’entends le gloussement de Sink dans mon esprit. Je sais alors que mon Lyandrin s’amusait encore aux dépens de l’Erinye. Je me demande souvent comment serait leur première rencontre. J’attendais ce jour avec une certaine impatience.

 Je crois que grâce à eux, ma vie dans ce nouveau continent ne fut pas trop pénible et plus j’y vivais et plus je l’aimais bien. Mais je ne pourrais jamais l’accepter comme le mien.

 Un nouvel élancement me fit grimacer. Je portais à nouveau la main à mon crâne. J’espérais sincèrement que c’était dû à ma fatigue, mais je crois bien que cela n’était pas le cas. J’avais espéré mettre tromper sur le Roi Amos, mais la vérité me faisait face.

 Je me levai le plus doucement possible afin d’éviter d’éveiller Sakio. Je ne voulais pas qu’il me suive. Je ne voulais pas le mettre en danger. C’était plus fort que moi. Il avait beau crier qu’il voulait me protéger, moi, je voulais qu’il reste à l’arrière. Je ne supporterais pas de le perdre.

 Je m’angoissais déjà assez pour un Lyandrin qui n’en faisait qu’à sa tête. Je me rhabillais assez vite. Une porte allait s’ouvrir hors pleine lune. Cela signifiait que quelqu’un allait sacrifier une victime proche.

 Depuis l’invitation du Roi Amos, je me suis souvent demandé pourquoi il l’avait fait sachant qu’il voulait se lier à une porte de Kréos. Voulait-il ainsi me vendre à cette porte ?

 Les combats contre la Reine Sifreda avaient cessé depuis un moment. Balou, Shana et les autres voulaient à tout prix me mettre au repos forcé. Je n’étais pas malade, juste fatigué. Cette invitation arriva à point nommée. Je pus traverser la contrée d’Orion sans aucun souci. La Reine ne voulait pas se mettre tout le désert Akon sur le dos.

 J’espérais que le temps de mon absence, elle n’en profiterait pas pour attaquer en traitre, mais je ne le pensais pas. La missive du Roi Amos avait été claire là-dessus. S’il apprenait que le Limur se trouvait attaqué pendant l’absence du Seigneur Faucon, alors il se mettrait à mon service pour punir cette traitrise.

 Le Roi Amos se trouvait être un homme plutôt imposant, mais je fus assez déçu. Il ne possédait pas le charme, ni la noblesse d’un chef. Ses hommes ne semblaient pas l’apprécier, mais le toléraient seulement. Ils attendaient sagement qu’il disparaisse pour laisser sa place au Prince héritier Amosis.

 Amosis, cette personne indéniablement représentait le bon chef ! Il ferait un excellent Roi, bien meilleur que son père. Les hommes du désert le vénéraient comme un Dieu. Il n’avait pourtant que seize ans, mais savait se faire obéir sans lever la voix et respectait toutes les classes sociales sans faire de préférence.

 Je bouclais ma ceinture et j’y installais l’épée du faucon. Mon regard se posa un instant sur celle de Sakio, l’épée Divine. Je ne sais pas pourquoi, mais je la pris et la déposa près de l’Erinye qui dormait toujours profondément.

 

« - Kadaj ? Que fabriques-tu ? »

 

« - Je m’en vais faire mon devoir de Sorcier, Sink. »

 

« - Tu es fou. Tu ne dois pas y aller seul. C’est une porte, Kadaj. Elle te tuera si tu ne fais pas attention. »

 

« - Et bien, tu as sacrément confiance à mes capacités.

 

« - Arg ! Tu peux m’agacer des fois. Tu sais très bien que je te fais confiance. Ne dis pas des choses que je n’ai pas dites.»

 

 Je jetais un nouveau regard vers Sakio avant de sortir le plus discrètement possible.

 

« - Sink ? Ne le réveille pas sinon je me fâcherais pour de bon.»

 

« - Kadaj ? N’y va pas tout seul, s’il te plait.»

 

« - Il n’y a personne d’autre avec moi, Sink. Veille sur le sommeil de Sakio pour moi. J’ai un mauvais pressentiment.»

 

« - Tu penses qu’il risque d’être attaqué pendant ton absence ?»

 

« - Oui, je le pense. Et je crois aussi que si j’arrive trop tard pour sauver l’enfant, alors nous sommes condamnés. J’aurais dû me douter que son invitation se trouvait être un piège.»

 

« - Pfft ! Même si tu l’avais su d’avance, tu serais quand même venu. Je me trompe ?»

 

« - Haha ! Tu me connais trop bien.»

 

« - Évidemment depuis le temps que je circule librement dans ton esprit. Kadaj ?»

 

« - Oui ?»

 

« - Fais attention à toi. Je compte te revoir alors tu n’as pas intérêt à mourir avant l’heure.»

 

 Je ne répondis pas. Je ne pouvais pas promettre ce genre de chose. Personne ne pouvait savoir ce qui allait se passer. Étranges, comme les couloirs du Palais se trouvaient vides ! Où se trouvaient les gardes ? Mon regard se porta près des escaliers amenant au rez-de-chaussée.

 Les deux gardes qui veillaient la grande porte se trouvaient assis. Je m’approchais d’eux et je vis l’aiguille sur leur nuque. Ils étaient morts. Une sueur froide coula le long de mon échine. Non seulement une porte allait s’ouvrir, mais un assassin se promenait dans le Palais. Qui devait-il assassiner ? Mon regard se reporta vers l’étage.

 

« - Ne t’angoisse pas, Kadaj. Je veille au grain. Il n’arrivera rien à ton petit animal de compagnie. Tu oublies que je dois le déguster, moi aussi.»

 

« - Oui, si je le veux, d’abord.»

 

« - Ah ! Méchant ! Tu es sadique. Tu pourrais me prêter un peu ton jouet.»

 

« - Sink ? Tu peux être agaçant des fois.»

 

« - Juste agaçant ? Il va falloir que je m’améliore.»

 

 Je continuai ma route tout en écoutant déblatérer Sink. Il avait envie de parler aujourd’hui. En fait, il le faisait toujours quand il ne savait pas quoi faire, quand il se sentait perdu ou comme maintenant, quand il s’angoissait pour moi ou pour Sakio.

 Je sais maintenant qu’il peut communiquer avec les autres sans problème. Je me demande comment est sa voix. Est-ce qu’elle ressemble à celle que j’entends, une voix douce et grave à la fois ? Je me secouai. Ce n’était vraiment pas le moment de penser à cela.

 Mes pas gagnèrent un long couloir qui menait au sous-sol. Heureusement pour moi, Amosis avait voulu nous faire visiter tout le Palais de fond en comble. Je le bénissais. Dès que mes pas commencèrent à descendre les marches de pierre, j’entendis des supplications d’une voix que je reconnaissais. C’était celle du Prince Héritier. Il suppliait son père.

 Je fermais les yeux de tristesse. J’avais raison et je détestais avoir raison. Je sortis l’épée du faucon de son fourreau et je fonçais dans les ténèbres du sous-sol. J’espérais sincèrement de ne pas arriver en retard. En tout cas, la colère me gagnait, une colère telle qu’elle me fit oublier aussitôt mon mal de crâne épouvantable.