Chapitre 20

 

 Le Zuiden se transformait peu à peu à un champ de bataille. Partout où mon regard rouge se portait, je ne pouvais voir que la souffrance, la violence et la haine dans le regard des hommes, des femmes et des enfants. Certes, ce pays n’était en rien un pays de repos ou de joie de vivre. Un pays où naissaient les plus grands assassins, les plus grands voleurs, mais qui à l’instant présent ne ressemblait plus à rien. Le Roi ne voulut pas céder aux menaces des Sorcières du Jars et la guerre éclata.

 Marianne, chef suprême des Sorcières, celle que le Seigneur Faucon avait, semble-t-il, tuée lors de sa captivité, se trouvait bel et bien vivante. Kadaj n’avait tué que sa remplaçante. Pendant des années, elle avait fait des recherches et avait fini par apprendre la vérité sur les portes et les pouvoirs des Sorciers.

 Je connaissais la vérité puisque les pouvoirs et les Portes de Kréos étaient apparus alors que mon peuple se trouvait encore entier et libre. L’avidité de certains hommes pour les choses surnaturelles avait fait d’eux des hommes ou des femmes surpuissants.

 Moi, Sink Asgard, chef de toute la troupe des Lyandrins aux yeux rouges, depuis la désertion de mon propre frère Adric, connaissait depuis des siècles cette vérité et pourtant, je m’étais tu à ce sujet. Je ne l’ai jamais raconté à Kadaj, à mon petit Kadaj, cette histoire de lien entre les portes et les Sorciers.

 Je m’en voulais, horriblement, de n’avoir jamais eu le courage de lui dire. Même maintenant, alors que je pouvais à tout moment communiquer avec lui, que je pusse le sentir ou même voir à travers ses yeux, je me taisais. Il savait que je lui cachais quelque chose, mais jamais il ne me demandait ce que cela pouvait être.

 Ma résolution depuis sa connaissance était que quoiqu’il puisse arriver à ces portes que je m’acharnais avec mes hommes à détruire sur tout le continent de la Terre du Milieu, je ferais en sorte que lui s’en sorte. Que ces sorcières meurent lors de la destruction de la porte-mère, je m’en fichais royalement, mais hors de question que cela arrive à la personne qui nous a délivrés sans le savoir de cette malédiction.

 Kadaj ne le sait pas, je ne lui ai pas dit. Je lui cache beaucoup de choses, mais je ne veux pas qu’il s’angoisse inutilement. Qui aurait cru que le simple fait de m’avoir accepté comme un être humain à part entière enlèverait le lien que nous avions avec ces maudites portes ? Je suppose que le fait d’être un Sorcier y a beaucoup aidé, mais pour mon peuple et moi, Kadaj est notre sauveur. Nous ferions tout pour lui maintenant. Pourtant en même temps, je détruis les portes et sa survie devient de plus en plus restreinte.

 Mon regard se porta sur la droite. Un groupe d’homme et de femmes se tenaient près d’un feu de camp. Ils écoutaient un autre homme plutôt grand, les cheveux châtain longs attachés par une lanière de cuir. Je me demande comment réagirait Kadaj si je lui apprenais que je connaissais depuis peu son frère Lan.

 Je suis sûr qu’il en serait ravi. Je fermai un peu les yeux. Je le sentais. Je souris. Depuis quelques années, il se trouvait dans la contrée du Limur, plus précisément dans la ville qui portait le même nom. Il s’acharnait avec les hommes du pays à repousser les assauts de la Reine Sifreda qui voulait avec l’alliance de certaines Sorcières, prendre possession de ce petit pays.

 Je lui avais conseillé de s’endurcir, mais il ne m’avait absolument pas écouté une seule seconde. À présent, je me rendais compte qu’il avait eu raison. Les hommes, les femmes et même certains démons se sont alliés à lui justement parce qu’il est un homme si généreux.

 Ma plus grosse surprise fut son alliance avec la Sévène. Jamais, je n’aurais cru que la plus légendaire des assassins se détournerait de la porte. Pourtant, c’est exactement ce qu’elle fit. Elle attaqua Kadaj plus d’une fois sans jamais réussir à le frapper. Elle enrageait et la porte mère semblait la rabaisser de plus en plus. Je ne connais pas les détails, mais elle avait fini par prendre plaisir à se battre avec ce sorcier pas comme les autres.

 Kadaj lui parlait chaque fois qu’il l’avait rencontré et un jour, elle avait lâché son arme et lui avait dit de la libérer. Il lui avait dit qu’il ne savait pas comment faire puisque la tuer ne servait à rien. La Sévène lui demanda alors s’il accepterait de la prendre dans ses bras malgré son apparence de laideur.

 Il l’avait fait le bougre. Je lui criai de ne pas le faire. Sakio voulut l’arrêter, mais rien n’y fit. Il n’écouta que son cœur et son instinct. Il l’a pris dans ses bras comme convenu. Il la serra comme il aurait serré le corps d’une petite fille de douze ans, comme il aurait serré sa petite sœur. Le changement se fit aussitôt. La démone se transforma en une jeune fille humaine. Elle récupéra son apparence initiale. Elle pleura pendant des jours.

 Depuis, elle vivait avec eux. Pour la plupart des personnes rencontrées, Anaëlle, baptisée ainsi par Kadaj, était la sœur du Seigneur Faucon. Kadaj ne tolérait pas qu’une personne la qualifie de monstre. Sakio veilla les premières nuits sur le sommeil de son Maître en cas de traîtrise, mais Anaëlle était bel et bien libérée de la porte comme je l’avais été.

 Je comprenais maintenant pourquoi les portes de Kréos le haïssaient. Il avait la faculté de libérer les monstres que nous étions pour refaire de nous des humains à part entière. Mon peuple et moi n’avons plus la faculté de nous transformer sauf mon frère Adric.

 Adric ! Jamais, je ne lui pardonnerais sa traîtrise. À cause de lui, je dus quitter prématurément Kadaj. Je devais l’accompagner sur Bergamote et ensuite être celui qui rechercherait activement après la porte mère de Kréos ou le havre de chaleur, la porte pour rejoindre notre pays d’origine.

 Mais Adric refusait de redevenir humain. Il ne voulait pas perdre ses pouvoirs. Il rejoignit une porte et sacrifia son propre fils pour en acquérir de plus belle. Je le maudissais. Nous n’avions que très peu d’enfants. Nos femmes ne sont plus très nombreuses. La femme d’Adric faillit perdre celui qu’elle portait à cause de lui.

 Je devais les aider. C’était devenu mon devoir. Le seul endroit susceptible de nous accueillir sans crainte se trouvait le Grand Désert. Je les ai amenés avec beaucoup de difficulté. Il avait fallu combattre tous les monstres que mon frère nous envoyait pour nous détruire. Mais je ne le laisserais pas gagner. Jamais ! Amaïs m’avait fait promettre d’être celle qui le tuerait. Je comprenais bien son ressentiment et sa haine. Cet homme qu’elle avait chéri pendant des siècles l’avait anéanti en tuant la chair de sa chair. Elle ne pouvait lui pardonner d’avoir tué son fils, mon neveu.

 Nous sommes arrivés au Royaume du Grand Désert et nous avons été accueillis en personne par la Reine Mirnia. Cette grande femme me fait souvent penser à Kadaj. Elle lui ressemble tellement tout comme Kadajy.

 La Reine nous apprit alors une surprenante nouvelle. Le plus vieux des démons, le grand, le magnifique Moe, n’était plus. Le vieux Serpent venait de rendre l’âme après des siècles et des siècles d’existence.

 Les Sorcières le savaient. Elles se sont alliées aux Portes de Kréos. Celles-ci le leur ont dit et maintenant, ces femmes s’attaquaient férocement au Zuiden afin de pouvoir détruire ensuite le Grand Désert.

 Marianne n’avait pas prévu que l’un de ces gardes, le plus célèbre et le plus vénéré des autres gardes se retournerait contre elle. La Sorcière Mailène, la meilleure amie de Lan Mondragoran depuis des années, fut assassinée mystérieusement. Les Sorcières accusèrent la jeune Anissa, l’amie d’enfance de Kadaj.

 Lan avait promis à son demi-frère de veiller sur ses amies d’enfance. Il tient promesse. Il libéra Anissa avec l’aide de Manny. Il convainquit une bonne majorité des gardes à l’accompagner et quitta pour toujours le Jars.

 Il regagna un temps le Noorden qui se reconstruisait depuis la mort d’Odrien et se rendit dans la ville où il avait grandi. Il rejoignit l’homme qui lui avait tout appris, un homme bon et généreux, mais surtout redoutable et un excellent allié. Le Duc Bastien d’Harys était l’homme qui l’avait élevé comme son fils et qui fut très triste de la destruction du Malkier.

 Finalement au bout de quelques années, Lan apprit que son père se trouvait dans le Grand Désert et voulut le rejoindre. Heureusement pour le Zuiden que cet homme ait eu envie de revoir son père. Il arriva avec ses hommes par l’arrière de l’attaque soudaine des Sorcières du Jars. Grâce à lui, elles prirent leurs jambes à cou.

 Je l’appréciais bien cet homme. C’est grâce à lui si Kadaj savait manier une épée comme un Seigneur Faucon devait le savoir. Je m’étirai un bond coup. Mon regard croisa les yeux noisette d’un homme pas très grand. Cet homme se trouvait être le père de trois individus à la tête de mule comme jamais je n’en avais rencontré.

Je souris, il s’approcha. Il était toujours fasciné par mes yeux.

 

- Tu es redoutable Sink. Heureusement pour nous que tu es des nôtres.

 

- Vous n’êtes pas mal du tout pour un microbe dans votre genre.

 

- Haha ! Tout le monde n’a pas votre taille, Sink Asgard, s’exclama la jeune Kadajy, je vais fini par avoir un torticolis à force de lever la tête. Pourquoi m’avoir faite si petite, père ?

 

- Demande plutôt à ta mère.

 

- Pff ! Elle dira que j’aurais dû manger plus de légumes quand j’étais petite. Dites, Sink ? Mon frère est aussi petit que moi ?

 

 Je me mis à rire. Elle ressemblait beaucoup à son frère physiquement, sauf la taille. Cela ne l’empêchait pas d’être un véritable singe quand il le fallait.

 

- Désolé, Kadajy. Mais Kadaj est plutôt grand. Il a même rattrapé la taille de Lan. Il peut presque me regarder dans les yeux.

 

- Arg ! Ce n’est pas juste. Je vais aller me plaindre. Tiens, où il est encore passé cet abruti ?

 

 Elle cherchait après Akira. Ils s’entendaient comme chien et chat et pourtant, ils s’appréciaient. Mais ses deux bakas adoraient se chamailler. Il faudrait que j’annonce à Kadaj que son père, son frère et Akira étaient bel et bien vivants, mais chaque fois que je veux lui raconter, je pense à autre chose.

 Je discute souvent avec Sakio, cet Erinye qui veille sur Kadaj. J’aime discuter avec lui, même si j’aime aussi le mettre en boîte. Il prend facilement la mouche, c’est trop tentant. Je sais aussi que Kadaj le considère plus qu’un ami, mais je ne lui en veux pas. Je peux sentir sa solitude. Je la ressens aussi, mais j’ai attendu tellement de siècles déjà, je peux attendre encore.

 Des pas retentirent derrière moi. Je me tournais et aperçus la femme d’Adric. Une femme superbe, soit dite en passant. Aussi grande que moi, très mince et pourtant si souple, elle portait les cheveux blonds longs, très longs s’arrêtant aux genoux. Elle les portait souvent en une énorme tresse qu’elle pouvait s’en servir pour désarçonner un adversaire. Il fallait le voir pour le croire. Ses yeux rouges brillaient toujours de façon très farouche. Une petite réplique d’elle-même s’accrochait fortement à son pantalon.

 Elle me salua avec un sourire.

 

- Je te surprends dans la lune, Sink. Ne t’inquiète pas, Sink. Nous ferons tout pour pouvoir un jour le rejoindre. Nous ne voulons pas que notre chef fasse une déprime.

 

- Très drôle, Amaïs.

 

- Qu’allons-nous faire ? Ces femmes continueront de nous attaquer jusqu’à qu’elles réussissent à nous détruire.

 

- Nous battre, Amaïs. Jamais, je ne laisserais ces femmes détruire ce pays.

 

- Pourquoi ? Parce que c’est le pays d’origine de ton faucon ?

 

- Non, ce n’est pas la raison. Mais surtout, pas respect pour Moe. Ce démon a passé sa vie entière à protéger ce pays et ces habitants parce qu’il les aimait par-dessus tout. Il a banni de sa propre volonté les portes de Kréos. Pour le punir, elles l’ont coincé dans ce désert pour l’éternité. Je veux sauver ce qui lui était cher. Nous le devons pour montrer également à ces portes qu’elles ne sont pas aussi invincibles qu’elles le croient.