Chapitre 18

 

 Je pus éviter le premier coup et arrêta sans problème l’épée qui voulait m’embrocher. Je ne savais trop quoi faire. Non pas que je ne pouvais me débrouiller contre ces deux hommes. Mais le petit démon ne pouvait pas se battre. Il essayait tant bien que mal d’échapper au coup de son adversaire, mais avec une patte folle ce n’était en rien évident pour lui.

 De plus, les Érinyes devenaient de plus en plus agitées. Je ne comprenais pas pourquoi, jusqu’à que finalement je l’entende. Le son de la flute ! Encore ce son envoutant ! Une Sevène ! Cette horrible créature qui par sa musique faisait sortir les plus effroyables créatures de la nuit, qui réveillait les morts. L’horreur ! Je n’avais pas du tout envie de revoir cette créature qui avait bien failli m’achever la première fois où je l’avais rencontré.

 D’après Balou, quand je suis tombé, inconscient, la dague plantée dans mon épaule, Sink était devenu fou et s’était jeté sur la créature pour la déchiqueter. Je préférais de loin ne pas imaginer à quoi elle avait pu ressembler ensuite.

 L’homme qui pourchassait le petit démon les aperçut en premier et se mit à hurler comme un dément. En me retournant, je pouvais sentir qu’il y en avait également. Nous étions entourés par ces créatures de la nuit.

 Ne réfléchissant pas trop, je repoussais mes adversaires qui ne cherchèrent pas à m’attaquer à nouveau, trop occupés à regarder avec horreur l’un des leurs se faire dévorer vivant par un groupe de ces monstres. J’évitais plutôt de regarder de peur d’avoir des hauts de cœur. Je fonçais vers le petit démon qui semblait horrifié devant le spectacle tout en hurlant en voyant un groupe s’approcher de lui.

 Je sentis mon esprit s’enflammer. Je pouvais sentir une énergie nouvelle m’envahir dans tout le corps. Je sentais l’esprit du Faucon. Arrivé, devant la petite créature, je le soulevai et le basculai sur une de mes épaules.

 En entendant d’autres hurlements, je tournais mon regard vers les Érinyes. Les monstres s’approchaient d’elle. Je sentis le sol voler autour de moi et une flèche de vent fonça vers les créatures, tout en soulevant les feuilles qui devinrent aussi coupantes que des lames. Elles lacérèrent les zombies, puisque telle était leurs noms. La flèche continua sa route et coupa net les liens qui retenaient les Érinyes. Celles-ci ne demandèrent pas le reste, s’enfuirent aussi vite qu’elles le purent.

 Mais elles ne pouvaient aller bien loin, malheureusement, et moi non plus. La rage me gagna en intensité. Le premier monstre qui me toucha se transforma en torche humaine. Rien que par ce geste permit d’éloigner ces monstres de moi et de mon protégé qui venait de perdre connaissance.

 Je rejoignis au plus vite les trois créatures qui paniquaient. Elles se calmèrent aussitôt en ma présence. Étrange ! Mon regard se porta contre le groupe devant nous. Je ne faisais plus cas des hommes qui avaient agressé mon voleur, car les monstres se chargeaient déjà de se repaitre de leur corps. La Sevène se trouvait parmi ce groupe. La poisse !

 Comment devais-je m’en sortir maintenant ? La Sevène, ressemblant toujours à une enfant de douze ans, au corps carbonisé souriait de joie, nous menaçant de sa dague à lame jaunâtre.

 Elle se croyait plus maligne, elle croyait réellement pouvoir avoir le dernier mot avec un animal épris de liberté ? Derrière moi, le feu prit de l’intensité, tournoya sur lui-même, se mit à danser une danse comme celle des danseuses du ventre. Le feu gonfla, s’étira et tel un serpent rampa jusqu’à moi et m’entoura de sa douce chaleur.

 Mon sourire apparut sur mes lèvres. Mes yeux argentés me brûlaient d’une telle intensité que j’avais l’impression qu’il devenait couleur de sang. La Sévène perdit son sourire et la peur atteignit ces globes oculaires blancs.

 Je fis un pas devant moi et les zombies s’écartèrent d’emblé, trop effrayé, trop craintif par les flammes. Étrange, pour des créatures déjà mortes. Je supposais qu’ils reflétaient juste la peur de leur Maîtresse.

 La Sévène se trouvait à l’origine une petite princesse qui par pure méchanceté et par sadisme, avait brûlé vif un nombre incalculable de ses sujets par caprice. Elle avait fini par s’allier à une porte en exécutant son propre père qu’elle chérissait plus que tout. La porte lui avait confié une vie éternelle.

 Je savais que je pourrais la tuer un nombre de fois, je savais bien que je risquais fort de la revoir à chaque fois. En vérité, plus elle se faisait tuer et plus elle devenait cruelle et avide de sang. Mais la Sévène se sentait trahie par la porte de Kréos. Vouloir l’immortalité, c’était bien, mais pas l’aspect qu’il en résultait !

 Je m’approchais d’elle. La Sévène se mit à reculer. Les flammes devaient trop lui rappeler celles qui avaient réduit son corps dans l’état où il se trouvait maintenant. Voilà ce qui arrivait quand on jouait trop souvent avec le feu.

 Je pouvais la voir se recroqueviller sur elle-même, s’entourant ses jambes de ses bras en gémissant, effrayer, apeurer comme une petite fille. Loin de moi de me laisser attendrir, je passais aussi rapidement que possible entre ces créatures de cauchemar, suivi de près par les Érinyes.

 Dès que je pus, je repris la route en sens inverse aussi rapidement que je le pouvais avec un changement sur le dos. J’entendais les plaintes de douleur que j’occasionnais à mon petit voleur, mais pour le moment, je ne pouvais rien faire.

 Je me mis à réfléchir tout en faisant attention où je posais les pieds. Ce serait bien ma veine de finir dans l’estomac de ces asticots cannibales. Je posais une main sur la jambe blessée de la créature. Je l’entendis gémir. Il semblait vraiment souffrir. Je m’arrêtai, un peu essoufflé. En observant autour de moi, j’entendis juste le bruissement des feuilles et la respiration de nous cinq.

 J’aurais pensé que les Érinyes se seraient enfuies loin de moi dès qu’elles seraient dans un semblant de sécurité, mais non. Je supposais qu’elles ne voulaient pas quitter ce voleur d’épée.

 Je déposais sur l’herbe la créature avec douceur. Celui-ci avait repris connaissance, mais ne disait plus rien. Il m’observait avec curiosité. Mon regard se porta sur la blessure à la jambe. Une longue entaille s’y trouvait. Il avait dû perdre beaucoup de sang. L’entaille s’étirait du haut de la cuisse jusqu’à la cheville. Ce n’était surement pas l’homme qui lui avait causé cette blessure. Pas avec une simple botte ! Avais-je loupé un détail pendant le combat ? Je ne sais, mais il fallait soigner cette blessure.

 Je sentis une main sur mon épaule qui me fit sursauter. Je me retournai pour me retrouver devant une des Érinyes. Celle-ci recula de peur. Ces créatures semblaient intimidées et vraiment inoffensives. Étrange !

 

- Toi, donner sang, lui guérir, finit-elle par dire.

 

 Je l’observai en silence. Je dus la rendre mal à l'aise, car elle recula à nouveau et se cacha derrière l’une de ses amies. Indécis, je me retournai de nouveau vers le blessé. Sa peau blanchissait à vue d’œil.

 

« - Kadaj ? C’est de la folie ! N’y pense même pas ! », Entendis-je alors.

 

« - Tiens, tu te réveilles. »

 

« - Tu t’es débrouillé comme un chef ! »

 

 J’hésitais, mais je ne sais pourquoi, je désobéis à l’ordre de Sink. Je ne voulais pas voir mourir la créature sous mes yeux. Je m’agenouillai près de mon petit voleur qui me suivait du regard. Je sortis un couteau et je m’entaillai mon poignet. Je le lui tendis.

 La créature me fixa un long moment sans réagir, trop stupéfait, enfin jusqu’à qu’une goutte de sang ne lui tombe sur les lèvres. Elle se lécha les babines avec délectation et accepta ce que je lui offrais. Je grimaçai en sentant la morsure des crocs. Ce n’était pas très agréable, mais pas douloureux pour autant.

 Il ne but pas grand-chose d’ailleurs, juste une petite gorgée. Je pus voir le résultat. L’entaille disparue ne laissant comme trace que la botte et le pantalon déchiré. Le voleur se redressa un peu, mais ne quittait pas des yeux mon poignet. Il semblait tout aussi surpris que moi par sa guérison. Je souris en récupérant mon bras d’une secousse. J’avais l’impression qu’il se serait amusé à le mordre à nouveau rien que pour revoir une fois de plus ce qu’il avait entre-aperçus.

 

- Pourquoi es-tu surpris ? 

 

- Parce que tu es humain. Pourquoi tes blessures guérissent-elles toute seules ?

 

- C’est mon petit secret, petit voleur. Allez, nous devons reprendre la route. Je n’ai pas très envie de revoir la Sévène.

 

- Elle ne reviendra plus. L’aube est bien trop proche pour cela.

 

 Je me relevai et je tendis une main pour l’aider à se lever. Surpris, il l’accepta avec hésitation, mais dès qu’il fut debout, il perdit à nouveau l’équilibre. Je le rattrapai.

 

- Désolé, le sang guérit les blessures, pas les chevilles foulées.

 

 J’émis un petit gloussement. J’allais reprendre la route tout en le soutenant quand une des Érinyes se rapprocha.

 

- Toi différent autre humain. Toi pourquoi nous libérer ?

 

 Je réfléchis un instant, puis avouai :

 

- Je ne sais pas trop. Je sais ce que vous êtes, mais vous n’êtes pas lié par les portes de Kréos. Et puis, ce voleur voulait vous libérer au risque de perdre sa vie.

 

- Normal, lui notre sang. Nous sa famille.

 

- Je ne connais pas encore trop de choses encore sur les monstres et les démons, mais une chose est sûre pour moi, je n’ai encore jamais entendu des démons parlés de famille et de lien de sang, plus fort que leur désir de tuer. Alors, désolé, mais, pour moi vous n’êtes en aucune manière des monstres.

 

- Alors, nous sommes quoi, à votre avis ? Répliqua le voleur.

 

- Je n’en sais rien. Tu en poses de drôles de questions.

 

 Des bruits de voix s’entendirent au loin, mais qui s’approchaient. Des voix reconnaissables ! Les Érinyes s’agitèrent.

 

- Calmez-vous ! Ce ne sont que les Amazones. Elles sont parties à ma recherche.

 

- Faut dire qu’on n’a pas idée d’aller courir dans la forêt en pleine nuit, répliqua de nouveau le voleur.

 

- Ah ! C’est la faute à qui, si je suis en plein milieu de la nuit dans une forêt ? Je me le demande.

 

 Je souris en apercevant des rougeurs sur les joues dorées de la créature. Je pouvais voir aussi que les femmes tournaient sur elles-mêmes ne sachant que faire.

 

- Dîtes-leur de partir. Elles sont effrayées. Elles n’aiment pas voir les humains. Elles ne vous ennuieront plus jamais. Dans toute Bergamote, il ne reste plus que Belly, Sassy et Nassy. Elles sont trop âgées pour enfanter à nouveau et il doit leur rester qu’une vingtaine d’années à vivre encore. S’il vous plaît et, je resterais à votre service.

 

 Croyait-il que je leur ferais du mal après avoir tout fait pour les aider ? Où croyait-il que je ferais exactement la même chose que les Bozaliens ? Les voix se rapprochaient de plus en plus. Comment devrai-je les faire partir ?

 

- Si vous avez peur, qu'est-ce que vous attendez pour partir ? M’écriai-je.

 

 Les Érinyes me regardèrent surprise. Elles jetèrent un coup d’œil vers mon voleur. Puis, d’un bel ensemble, elles se détournèrent et partirent dans le sens opposé des voix. Je soupirai et je jetai un coup d’œil vers le blessé.

 

- Mouais, tu es plutôt du genre encombrant comme animal de compagnie, m’exclamai-je.

 

 Je me baissai à nouveau et je le soulevai pour le porter comme la première fois. Cette fois-ci, il se débattit en hurlant.

 

- Eh ! Je ne suis pas un animal !

 

 Je lui donnai un coup sur les fesses. Il grogna.

 

- Tais-toi ! Un sac de pommes de terre ne parle pas.

 

 Cela ne l’empêcha pas de continuer à se débattre. Je fus bientôt rejoint par les Amazones qui furent heureuses de me voir sain et sauf. Merry me sauta littéralement dans les bras, manquant me faire lâcher mon chargement qui cria de plus belle.

 

- Tiens, qui est-ce ?

 

- Mon animal de compagnie, bien sûr.

 

 Une phrase qui fit enrager de plus belle la créature qui se débattit encore plus, en vain.

 

- Je suis sûr que vous allez l’adorer les filles.

 

 Un rire retentit dans mon esprit. « - Un nouveau jouet ? Mmmh ! Il a l’air appétissant. » Une chose amusante tout de même, c’est que mon voleur semblait très bien entendre la voix de Sink étant donné sa réaction de sursaut quand celui-ci parla.

 

- Aaaaaahhhhhhh ! Qu'est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?

 

- Tu aurais dû éviter de me voler, maintenant tu en subis les conséquences.