Chapitre 15

 

 Je venais souvent à Acorda seul sans Balou. Non pas que sa compagnie me gênait, mais il ne comprenait pas ma fascination pour cette forêt. Je crois qu’en réalité, il voulait juste rester dans les parages d’Aurélie. Il avait beau dire qu’elle ne l’intéressait pas du tout, il se changeait en vrai dragon quand un autre homme lui faisait du charme.

 Balou ne se rendait même pas compte qu’il tombait amoureux pour la première fois de sa vie. Cela m’amusait de le voir se débattre contre ses sentiments nouveaux pour lui. Je suis sûr que Baben se serait moqué de lui à tout bout de champ.

 Ma venue pour Acorda concernait les faux Lyandrins. Depuis quelque temps, ils n’arrêtaient pas d’attaquer cette ville que j’appréciais beaucoup, comme tout Shamany d’ailleurs. Je cédais complètement au charme de cette contrée avec ces habitants tous aussi sympathique les uns que les autres.

 À ma deuxième année dans ce pays, je me rendis à nouveau dans cette ville et je m’installai dans la chambre d’une maison qui m’était tout destinée. Le propriétaire se trouvait être le vieil homme qui m’avait parlé de l’histoire des Érinyes.

 Le vieil homme en question s’appelait Boris, le nain. Non pas qu’il était réellement de très petite taille, mais il ne dépassait pas la moyenne des habitants d’Acorda. Un homme fort sympathique et qui gardait toujours le sourire, atteignant bientôt l’âge des centenaires. Un âge très difficile à atteindre par les temps qui courent.

 Il m’expliqua que l’histoire des Érinyes lui avait été racontée par son père qui avait vu de ses propres yeux cet homme et l’enfant. Mince, qu’était devenu cet enfant ? Le vieil homme n’en savait rien. Son père lui avait raconté que quand ce survivant atteignit sa fin de vie, il disparut avec son fils qui avait grandi, mais pas trop non plus.

 Je suppose que ma fascination pour cette forêt devait être à cause de cette histoire. Je mourrais d’envie de la visiter, mais tout le monde me forçait à me faire changer d’avis. J’avais l’impression que la ville entière d’Acorda me donnait beaucoup de travail afin de laisser aucune opportunité de me rendre à Hokaru.

 Le soir, je me trouvais tellement fatiguer que je m’endormais souvent assez vite sous le rire de Sink. Celui-là, il ne perdait jamais une occasion de se moquer de moi à mes dépens. Dans un sens, être si occupé permettait au moins d’atténuer son absence.

 Un jour, alors que je coupais du bois pour Boris, je fis pour la première fois la connaissance avec les Amazones. Elles étaient deux en tout. Deux femmes très minces, dont l’une arborée, une musculature à faire trembler plus d’un homme, alors que l’autre était plus petite et mince comme un filet. Elles portaient toutes deux une épée à leur ceinture. La plus forte s’habillait comme un homme ce qui ne l’empêchait pas d’être magnifique. Elle portait les cheveux blond cendré attachés en queue de cheval. La plus petite était une brune aux cheveux courts à la garçonne. Elle avait des taches de son sur le haut de son nez ce qui faisait d’elle un petit lutin. Elles se trouvaient être très mignonnes.

 Les habitants qui les croisaient les saluaient avec respect et gentillesses. Épatant ! Je trouvais cela vraiment bien, j’étais sûr que les hommes en Terre du milieu les mépriseraient, mais pas ici.

 Elles vinrent rendre visite à Boris qui semblait ravi de les voir. Ils se trouvaient dans le salon quand je fis mon entrée dans la pièce. Les deux femmes me jetèrent directement un regard pas très aimable, je dois le dire. Les Amazones n’appréciaient pas les Étrangers de Bergamote. Je pouvais très bien comprendre pourquoi, mais ce n’était pas une raison de les mettre tous dans le même bateau, n'est-ce pas ?

 Je fonçais les sourcils de mauvaise humeur. Boris dut le sentir, car il toussota pour amener les regards vers lui.

 

- Allons, allons ! Calmez-vous les filles ! Ne soyez pas désagréable avec mon invité.

 

- Ton invité, Boris ? Ce ne serait pas plutôt un squatteur, s’exclama la plus mince.

 

- Dites, vous n’en avez pas assez de me traiter de squatteur sans savoir. D’abord, vous pourriez vous présenter si vous avez appris la politesse.

 

- Kadaj ? N’envenime pas les choses, mon garçon.

 

 Je reniflais sous le rire de Sink dans ma tête.

 

« - Tu te fais gronder, baka ? Comme c’est amusant ! »

 

 Je fronçais à nouveau les sourcils, surpris. Rare les fois où Sink m’adressait la parole en plein jour. Bien sûr pour se moquer, évidemment !

 

- Pfff ! Je n’envenime pas les choses, Boris. Ce n’est pas moi qui traite les gens sans savoir. Mais bon, étant donné qu’elles ne se décident pas à se présenter, je vais le faire en premier. Je m’appelle Kadaj Meedon, Sorcier.

 

- Un Sorcier ? Un vrai de vrai ? S’extasia alors la plus grande.

 

 La brune se tourna vers son amie et s’écria :

 

- Shana ? Tu as besoin de t’extasier pour si peu ?

 

- Si peu ? Merry, enfin ! Cela fait des années qu’aucun Sorcier n’est apparu.

 

- Bon, maintenant je sais vos prénoms, c’est déjà un sacré progrès, dis-je en souriant.

 

 Les deux femmes se retournèrent vers moi et restèrent silencieuses un long moment avant que finalement, la brune finisse par reprendre la parole.

 

- Ok, ok ! Tu me plais bien finalement. De plus, tu ressembles assez aux hommes du désert, alors on va dire que tu as de la chance.

 

- C’est normal si je leur ressemble. Je suis d’origine un Homme du désert, mais pas celui d’ici.

 

- Tu viens de celui où il existe le plus vieux des démons ? L’as-tu déjà rencontré ?

 

- Non, si cela avait été le cas, je ne serais pas ici. Le grand Moe ne se montre que pour dévorer ces proies.

 

- Ah oui, dans ces cas-là, évidemment. Bon, je suis Merry Marie et cette folle des Sorciers, c’est Shana Al’Bur. Ravie de te connaître Kadaj.

 

 D’un seul coup, un rire se fit entendre. Surpris, nous nous tournâmes vers Boris qui riait à gorge déployée.

 

- Ah ! Je n’y crois pas. J’ai bien l’impression que tu arrives toujours à retomber sur tes pattes comme un chat, Kadaj. Je me demande ce qui attire les gens chez toi ?

 

« - Tu as vraiment un charme fou, baka ! Haha ! Personne ne te résiste.»

 

« - Tu n’en as pas assez de te moquer de moi ? »

 

« - Nada. Pourquoi arrêterai-je mon plus grand plaisir ? Préférerais-tu que je me taise ? »

 

« - Non, surtout pas. »

 

 Pour seule réponse, j’eus droit à un nouveau rire. Je soupirais avant de me rendre compte que tout le monde me regardait bizarrement.

 

- Qui a-t-il ? Demandai-je d’une voix pas très rassurée.

 

- Est-ce que tu vas bien, Kadaj ? Tu semblais absent pendant quelque temps.

 

- Non, je vais très bien. Ne vous inquiétez pas Boris. Je vais aller finir ce que je faisais.

 

 J‘avais l’impression de prendre la fuite. Mais je ne pouvais rien y faire. Je repartis donc à ma tâche précédente, c'est-à-dire coupée du bois. Je fus vite rejoint par la brune. Elle m’observa en silence pendant un long moment avant de répliquer.

 

- Si vous êtes un Sorcier, pourquoi n’utilisez-vous pas votre pouvoir pour couper le bois ?

 

- Je n’en vois pas l’intérêt. Je suis né avec deux bras, alors autant m’en servir quand je le peux.

 

 Elle sourit. Je suppose que ma réponse lui avait plu. Ensuite, elle demanda une autre chose qui faillit bien me faire rater la buche.

 

- Cela fait longtemps que vous entendez des voix ?

 

 Je posais ma hache de telle façon que je pus m’appuyer dessus.

 

- Insinuerez-vous que je deviens fou ?

 

- Non loin de moi cette idée. Bien que je comprenne très bien pourquoi vous le pensez. Non, j’ai toujours su que les Sorciers pouvaient avoir cette faculté assez extraordinaire.

 

 Je me sentis légèrement soulagé. Je ne voulais pas que l’on m’accuse de folie alors qu’il n’y avait aucun risque que cela le devienne.

 

- Cela doit faire plus de deux ans maintenant. Mais je n’entends qu’une seule voix. Elle peut être très irritante des fois.

 

 Le rire revint dans ma tête. J’aimais bien l’entendre ce rire. Même s’il ne parlait pas, cela montrait simplement qu’il était toujours présent.

 

- Elle doit vraiment vous plaire cette voix. Pff ! Est-ce que je peux vous tutoyer ? J’ai l’impression de parler à un Roi et ce n’est pas le cas.

 

 Je souris. Je hochais la tête pour lui montrer que j’étais d’accord. Cela ne me dérangeait en aucune manière. Je préférais aussi. Le tutoiement rapprochait les gens alors que le vouvoiement les éloignait. Nous discutâmes ainsi pendant un long moment. Je l’aimais bien cette Merry, tout comme Shana d’ailleurs. Je mourrais d’envie de leur demandé, mais je n’osais pas.

 Mon problème fut résolu grâce à Boris. Il leur avoua mon penchant pour la forêt. Elles rirent et m’invitèrent à venir avec elles quand elles rejoindraient leur clan. Boris fut très surpris d’après ce que je vis. Il semblerait que les Amazones n’avaient pas pour habitude d’inviter des personnes encore moins un homme.

 Cette nuit-là, je dormis de nouveau comme un loir très heureux de pouvoir enfin réaliser un de mes rêves. Je pus sentir la chaleur de Sink contre moi. J’aimerais l’avoir en vrai, mais c’était un autre rêve encore bien trop éloigné.