Chapitre 13

 

 Je me trouvais sur le pont à l’avant du bateau. Je regardais l’ombre du continent Bergamote apparaître. Enfin, j’arrivais à destination. Je m’appuyais sur la rembarre et je levais mon visage vers le ciel d’un bleu magnifique. Je fermais les yeux tristes.

 Sink ne se trouvait plus à mes côtés depuis plus d’un mois maintenant. Il m’avait accompagné jusqu’Amondrail. Il ne m’avait plus reparlé de son départ et j’avais espéré pouvoir le faire changer d’avis, mais rien n’y fit. Il me quitta un peu avant d’atteindre la ville portuaire.

 Il m’assura que je le reverrais un jour prochain, mais ce serait seulement dans quelques années. Que devrai-je faire, maintenant ? Qui rencontrerai-je à nouveau ? Et combien de fois serai-je abandonné ? Je jetais un coup d’œil derrière moi. Appuyé contre le mur de la cabine du Capitaine, Balou taillait dans un petit bois. Il fabriquait une petite flute.

 Non, je ne devrais pas m’apitoyer sur mon sort et je n’étais pas seul. Une autre personne souffrait d’avoir perdu un être qui lui était cher. Cette personne n’aurait plus aucune chance de la revoir. Je resserrai ma poigne contre la rembarre. Maudites soient ces Sorcières du Jars et de ces gardes.

 J’avais encore du mal à croire que je ne reverrais plus jamais Baben. Baben l’énigmatique s’était fait transplanter par une épée en protégeant son frère. J’avais assisté impuissant à cette exécution comme la plupart des habitants. La rage m’avait gagné et avait enserré mon cœur comme jamais.

 Cet homme avec son frère m’avait donné toute l’affection que pouvait donner un homme pour son fils. Balou m’avait déjà raconté que Baben avait perdu le sien quelques années auparavant à cause d’une épidémie de grippe.

 La rage contenue et nourrie par la vengeance fit que mon pouvoir prit possession un temps de mon esprit. Il libéra une telle énergie que tout ce qui se trouva sur mon chemin fut littéralement anéanti. Les Sorcières me traitèrent de démon et voulurent me détruire, mais elles me croyaient peut-être moins fort. Ce fut leur perte. Je ne sais pas combien de gardes ou de Sorcières tuai-je ce jour-là, mais ce fut un véritable carnage.

 Ensuite, je ne me souvenais plus de rien. Quand je repris conscience, je me trouvais dans ce bateau en partance pour Bergamote. Balou m’expliqua qu’il m’avait assommé pour me calmer et pouvoir m’embarquer dans le bateau. Je ne comprenais pas pourquoi ces femmes m’attaquaient. J’avais espéré qu’avec la mort de Marianne, cela se calmerait, mais non, elles étaient devenues bien pires.

 Balou m’informa alors que la femme du nom de Marianne que j’avais tuée lors de mon emprisonnement à la tour de Jars n’était en fait que la remplaçante. Celle que tout le monde vénérait, mais qui n’était en rien la Chef suprême de la tour. La vraie Marianne ne se montrait jamais en public, ni en face de ses sœurs. Personne n’avait vu son visage et tous ceux qui malheureusement l’apprenaient, disparaissait sans laisser de trace.

 Je me trouvais vraiment pathétique. La seule chose dont je me préoccupais pour le moment, était comment serait ma vie dans ce nouveau continent, sans Sink et sans Baben. Balou m’avait assuré qu’il resterait toujours en ma compagnie, car il n’avait plus rien à perdre maintenant. Je pouvais sentir sa tristesse, car je la ressentais également. M’endurcir ! Il fallait m’endurcir. Cela faisait vraiment trop mal ! Mais je savais bien que malgré ses belles paroles, je n’arriverais jamais à le devenir complètement. Un sourire triste étira mes lèvres et je soupirais.

 

- Kadaj ? Retrouve vite ton sourire, s’exclama alors Balou.

 

 Il venait de me rejoindre à la rembarre. Il observait à son tour le continent. Il me jeta un coup d’œil et reprit :

 

- Pour Sink et Baben, retrouve le sourire. Baben n’aimerait pas te voir triste pour lui. Depuis des années, il savait comment il allait mourir. Il me l’a dit une fois quand nous avions trop bu. Depuis l’enfance, il lui arrivait d’avoir des visions. C’est pour cette raison que notre rencontre ne nous a pas étonnés. Baben l’avait déjà vu. Tout comme il n’a pas été surpris de rencontrer Sink. Je suis sûr qu’ils avaient pu communiquer tous les deux sans qu’ils nous le disent à l’un ou à l’autre.

 

- Je me disais aussi qu’il me cachait quelque chose de ce genre. Mais…

 

- Il n’y a pas de, mais, Kadaj. Baben m’a dit ce jour où la boisson avait eu raison de lui, que mourir en sauvant la vie d’une personne qui lui était chère était une belle mort. Il n’avait pas pu sauver son fils, ni sa femme. Il en a beaucoup souffert, car il le savait depuis toujours. Ce pouvoir de prémonition est un pouvoir démoniaque. Cela peut te sauver la vie, mais aussi te faire voir mourir les Êtres que tu chéris. Maintenant, il ne souffrira plus jamais.

 

 J’avais envie de pleurer. Les larmes ne se trouvaient pas loin, mais je ne devais pas. Mon enfance se trouvait loin derrière moi. Je devais changer afin d’être digne de revoir un jour Sink. J’inspirais un bon coup et me retournant vers Balou, je lui souris comme je souriais auparavant.

 

- En mémoire de Baben, je ferais en sorte de rester en vie le plus longtemps possible et tu devras faire pareil, Balou.

 

- Évidemment ! Je vais devenir centenaire et draguer toutes les jolies demoiselles de Bergamote.

 

- Haha ! Si tu veux, je te les laisse volontiers.

 

 Le Capitaine vint nous annoncer que le bateau accosterait vers le début de la soirée. Il nous salua le plus loin possible de nous. Il me regardait toujours avec crainte, mais aussi avec respect. Je ne savais pas trop comment agir dans ces cas là.

 Je jetais un nouveau coup d’œil vers Bergamote. Que me réserverait ce continent ? Bah ! Je le saurais bien assez tôt. Je saluais Balou et je regagnais ma chambre, celle du Capitaine. Il me l’avait cédé sans aucune réticence. C’était étrange tout de même la façon dont tous les gens que je rencontrais depuis ma fuite de la tour me traitaient de façon très princière. Pourquoi agissaient-ils ainsi ? Je ne pensais pas que je jouais au rôle de Prince bien que la première fois où j’avais rencontré Baben et Balou, je m’étais présenté comme le Seigneur Faucon.

 Je me secouais un peu et me laissais tomber sur le lit en bois. Je glissais lentement dans le sommeil en rêvant d’être à nouveau dans les bras chauds de Sink. Je crois bien que cette chaleur ne me quittera jamais.