Rébellion des fils Chavigne : 71.

 

 La reprise des cours fut pour beaucoup très difficile sauf pour deux d’entre eux. Jeff et Luce étaient trop heureux de pouvoir reprendre une vie plus normale, même si cela ne plaisait pas vraiment à l’inspecteur Baronny. Bien évidemment, Allan Harnett avait démissionné sans préavis. Tankeï, ayant été mis dans la confidence, décida de surveiller la cour avec un peu plus d’attention. Les professeurs furent priés d’aller faire régulièrement des rondes dans la cour ainsi qu’au gymnase.

 Les professeurs, à part Cody Amory, en furent très étonnés, mais prirent leur rôle très au sérieux. Ainsi, ils débusquèrent les jeunes qui s’éclipsaient pour fumer en douce, ceux qui faisaient l’école buissonnière également. Mais, surtout, ils attrapèrent en flagrant délit le capitaine de l’équipe de tennis faisant du chantage à un petit nouveau.

 Ce garçon pouvait bien être le fils d’un homme important, cela n’empêcha pas Tankeï de le virer du lycée pour harcèlement sexuel envers un élève. Il fit en sorte également que le jeune garçon porte plainte à l’encontre de cet élève. Ledit élève fut accueilli par d’autres ayant subi le même chantage avec respect. Celui-ci en fut tout étonné. Habituellement, il était le bouc émissaire, mais grâce à cet évènement sa vie changea radicalement.

 En fait, la vie reprit son rythme habituel. La police recherchait activement après Harnett et son fils, mais aucune trace d’eux. Aucun autre meurtre ne se produisait non plus. Les autres enfants ayant le même sang que Luce et Jeff furent surveillés de très près également, afin de les protéger du mieux possible.

 Jeff remarqua tout de même que son petit ami se refermait comme une huitre. Il comprenait aisément que depuis le retour des Chavigne, la vie de son ami était presque régentée. Il se rebellait souvent, mais pas évident avec des parents qui n’écoutaient jamais ce que pouvait dire leur enfant. L’ambiance familiale était au point zéro surtout depuis que Joris avait entamé une procédure de divorce. Leur mère, horrifiée, avait tenté de le résonner, mais sans succès. Joris ne voulait plus être une marionnette, il en avait assez d’être le garçon parfait.

 Il voulait vivre sa vie comme il l’entendait et il ferait en sorte que son frère puisse en faire autant. Les disputes étaient continuelles. Les Chavigne n’osaient pourtant pas mettre le fils aîné à la porte comme le père aimerait le faire et avec fracas. Non, il ne pouvait pas se permettre cette folie. Pour une simple raison pathétique ! Il n’y avait plus d’argent familial. Les Chavigne étaient ruinés. S’ils pouvaient garder les meubles et surtout la maison, c’était grâce à leur fils ainé justement.

 Au milieu, Quentin avait souvent l’impression de suivre un match de tennis. Qui aurait le dernier mot ? Il pensait sincèrement que Joris gagnerait haut la main. Il avait toutes les chances de son côté, mais cela n’empêchait pas que cette mauvaise ambiance dans cette maison perturbât Quentin. Il finit par craquer lorsque son père sous un coup de rage lui jeta son appareil photo contre le mur de la salle à manger. La rage et la violence du garçon ne furent pas le fait d’avoir cassé l’appareil en lui-même, il en avait d’autre, mais celui-ci était le cadeau offert par Jeff à Noël.

 Quentin sentit une colère noire l’envahir et avant de se rendre compte de ce qu’il faisait, avait cogné son père au visage. Celui-ci s’écroula comme une poupée sur le sol. Il regarda son fils en fureur, abasourdi. Sa mère s’écria et aida son mari à se relever. Elle regarda son fils avec une certaine méfiance.

- Qu’est-ce qui te prend, Quentin ! Excuse-toi de suite à ton père ?

 Quentin les regarda avec mépris et lâcha :

- Mon père ? Où vois-tu qu’il est mon père ? Je porte peut-être le même nom que vous, mais il est hors de question que je continue à vous considérer comme ma famille. Vous n’avez jamais agi avec nous comme des parents. Vous avez laissé Joris m’élever et vous vous êtes enfui comme des voleurs que vous êtes pour liquider la fortune familiale. Vous m’écœurez !

 Son père le toisa avec froideur et lança :

- Si tu n’es pas content, tu sais où se trouve la sortie. Ne remets plus jamais les pieds dans cette maison.

 Quentin sentit les larmes coulées le long de ses joues. Il allait se détourner et s’enfuir le plus loin possible de ces personnes quand la voix de son frère l’arrêta net.

- Reste ici Quentin !

 Monsieur Chavigne se tourna vers son fils aîné qui venait de faire irruption dans la salle à manger. Joris rentrait plus tôt de son travail et il avait assisté à toute la scène. Son jeune frère avait bien mûri. Il ne se laissait plus faire facilement. Joris en était fier. Il leva les yeux vers ses parents. Lui aussi pourrait aisément leur dire sa façon de pensée et ce qu’ils représentaient à ses yeux maintenant, mais il n’en voyait pas l’utilité. Ce serait perdre son temps. Il cracha avec violence :

- Je viens de signer un contrat en or avec la société Miori. Ils ont racheté toutes les parts d’actions appartenant encore à la famille. Cet argent a été déposé sur votre compte. En contrepartie, je garde cette maison. Alors, je vais être très clair et je ne me répéterais pas.

 Joris s’approcha de la table et jeta des documents. Il reprit d’une voix sèche et sans émotion.

- Je vous donne trois jours pour disparaitre de notre vie à jamais. Retournez aux États-Unis et faites-vous oublier de vos fils. Vous n’êtes plus les bienvenues dans cette maison. Ce sont les papiers pour la maison. Signez-les sans rechigner si vous voulez de nouveau vivre décemment.

 Monsieur Chavigne prit en main un des documents et le lut. C’était un acte de légation au profit de ses deux fils. En gros, il donnait gratuitement la maison à ses fils sans pouvoir la récupérer un jour.

- Cette maison appartient à ma famille depuis des générations, Joris. Il est hors de question que je vous la laisse.

- Crois-tu avoir le choix ? Soit tu nous la laisses et vous vous en allez avec une certaine fortune en poche, soit tu gardes cette maison, mais les créanciers vont se jeter dessus comme des rapaces et la seule chose qui vous restera seront vos larmes de crocodile. Tu préfères ?

 Quentin en était là à écouter son frère déblatérer avec ses parents. Les Chavigne avaient le visage qui se décomposait à vue d’œil. Ils étaient au pied du mur et ils n’avaient vraiment plus le choix. Leur fils ne leur en laissait aucun. Après un long conciliabule entre eux, les parents finirent par signer les papiers.

 Quentin, toujours silencieux, entendit alors son portable sonner. Surpris, il le prit et lut le message. Il venait de Jeff qui le priait de le rejoindre à l’hôpital du coin. Que s’était-il passé ? Inquiet, Quentin s’échappa avant que son frère ne l’arrête pour X raisons. Arrivant près de l’arrêt de bus, il n’eut pas longtemps à attendre avant que le véhicule n’arrive.

 A l’arrêt le plus proche de l’hôpital, il descendit et s’y rendit en courant. Il y arriva en même temps que Luce. Celui-ci lui fit signe pour le rejoindre. Quentin s’approcha de son ami.

- Que se passe-t-il, Luce ? Il est arrivé quelque chose à Jeff ?

- Haha ! Non, il n’a rien. Ne t’inquiète pas.

- Ne pas m’inquiéter ? Comment veux-tu ? Il m’envoie juste un message disant le rejoindre à l’hôpital, sans explication. Comment aurais-tu réagi ?

 Luce gloussa et tirant le bras de son ami, ils pénétrèrent à l’intérieur. L’inspecteur Baronny les attendait à l’accueil. Il tiqua en apercevant Luce seul. Mais, où avait la tête ce gamin ? Luce se laissa réprimander en silence. Si cela pouvait calmer les nerfs de l’inspecteur. Quentin finit par s’exclamer.

- Mais enfin, vous allez me dire ce qui se passe, à la fin ?

 Pour seule réponse, il eut droit à un geste vers la salle d’attente. En soupirant à fendre l’âme, le jeune photographe s’y rendit donc et retrouva son petit ami sagement assis sur un des sièges libres. Il s’installa à son côté et attendit. Jeff lui adressa un petit sourire.

- Désolé de t’être fait venir de cette façon.

- Bah ! Je devrais y être habitué avec toi, maintenant. Que se passe-t-il ?

 Jeff garda le silence un long moment. Il se passa une main dans ses cheveux courts. Il finit par avouer.

- Harnett vient d’être arrêté.

- Ah ! C’est cool. De quelle manière ?

 Jeff baissa la tête. Il finit par la poser sur l’épaule de Quentin, surpris.

- Maman a joué les appâts.

 Quentin jeta un coup d’œil vers son petit ami. Il vit les yeux rouges. Il comprit.

- Cela a mal tourné ?

- Un peu oui. Elle a été gravement blessée. Mili est en train de l’opérer. Je n’en sais pas plus.

 Quentin serra la main de Jeff dans la sienne. Luce arriva à ce moment et sourit en voyant le couple. Sans gêne, il s’assit sur le bord de la table basse.

- Vous êtes trop mignons tous les deux !

- Que fiches-tu ici, Luce ? Je ne t’ai pas invité.

- Oh lalala ! Quel rabat-joie ! Je me faisais du souci, figure-toi ! Mais, si je dérange, dis-le de suite ! Grogna Luce, légèrement vexé.

 Il se leva et sortit. Jeff se mordit les lèvres. Il avait été odieux avec son meilleur ami. Il s’en voulait.

- Va le rejoindre, Jeff.

 Le mannequin se leva et sortit en trompe de la salle d’attente. Il chercha Luce du regard, mais ne le voyait déjà plus. Où était-il passé celui-là ? Il posa la question à une infirmière qui passait. Elle lui indiqua la sortie. Avec un soupir las, Jeff s’y rendit. Il retrouva Luce assis sur les marches de l’hôpital. En silence, il s’installa à ses côtés. Il attendit un peu, mais voyant que son ami ne voulait pas s’attendrit, Jeff finit par prendre la parole.

- Je suis désolé, Luce. Je suis inquiet et je m’en prends à toi. Je suis sincèrement désolé.

- Oui, tu peux l’être. Tu es un imbécile doublé d’un crétin.

- Hé ! Tu y vas fort.

 Luce se tourna vers Jeff avec un sourire malicieux.

- C’est juste pour que tu n’oublies pas trop vite. Mais, j’accepte tes excuses. Je comprends très bien que tu sois inquiet pour ta mère, Jeff. Je ne suis pas stupide. Tu ne devrais pas t’en faire. C’est Mili qui opère. C’est un vrai génie. C’est étonnant qu’Akira ou Matt ne t’ait pas accompagné.

- Akira est au travail et Matt ne pouvait pas quitter le studio. Mais, je ne suis pas venu seul. Shin est présent. Il a juste rencontré une vieille connaissance. Si j’ai bien compris, c’est le jeune frère de son défunt ami de jeunesse.

-Mmm ! Le seul ami défunt dont j’ai entendu parler, c’est Hans Jordan. Il serait décédé suite à un anévrisme, dans les bras mêmes de Shin.

- Mince ! Je ne savais pas. Je comprends mieux la surprise et la peine que j’ai vue dans le regard des deux hommes, alors.

- Oui, je pense que cela aidera beaucoup Shin avec cette rencontre.

- Mazette, vous savez beaucoup trop de choses dans votre famille. J’ai même remarqué que vous vous mêlez aussi de la vie de vos amis.

- Je n’y peux rien. Papa Carlin adore se mêler de ce qui ne le concerne pas. Et je suis son fils et j’ai attrapé le virus. Vous n’avez qu’à le dire si cela vous dérange.

 Jeff se releva et aida son ami à en faire autant.

- Non, ce n’est pas gênant. Vous nous donnez l’impression d’être de votre famille. Je crois que cela aide beaucoup Alexis et Quentin.

 Luce se mit à rire et s’exclama en tirant le bras de Jeff.

- Allez Jeffrey ! On y retourne sinon Quentin va croire que nous sommes en train de nous entretuer.

- Bordel, Luce ! Je t’ai déjà dit d’arrêter de m’appeler Jeffrey.

- Mais oui, mais oui, Jeffrey !

 Luce s’échappa en riant quand il vit Jeff lever le bras pour lui donner un coup sur la tête. Ils arrivèrent au moment où Mili arrivait. Quentin rejoignit son petit ami et lui serra la main, sans faire cas des regards réprobateurs de certaines vieilles personnes. Mili s’approcha rapidement vers le jeune mannequin avec un sourire rassurant.

- Ne te fais plus trop de souci, mon garçon. L’opération s’est très bien passée. Elle est en soin intensif. Elle est hors de danger. Tu pourras lui rendre visite dès demain. J’ai déjà prévenu Shin. Il va vous raccompagner chez vous.

- Je peux rentrer seul, tante Mili.

 La jeune femme se tourna vers le fils de son meilleur ami et répliqua :

- Toi, tu vas te faire sermonner par Erwan. Tu ne dois pas te promener seul, Luce. Tu serais gentil d’obéir jusqu’à que tout revienne en ordre, s’il te plait. Shin te ramènera avec Jeff et Quentin, fin de la discussion.

 Elle ébouriffa les cheveux noirs avant de faire demi-tour pour rejoindre ses patients suivants. Luce soupira avec lassitude. Il en avait un peu assez d’être aussi couvé. Il sursauta comme un beau diable quand deux bras lui entourèrent le cou. Shin se mit à rire de la surprise du garçon.

- Alors mon chou ! Ton cerbère t’aurait lâchement abandonné.

 Luce leva la tête et s’exclama :

- Bien sûr que non. Il faut bien qu’il travaille un peu. Grand-père ne veut plus le lâcher.

 Toujours serrant le garçon dans ses bras au grand déplaisir des vieilles dames rabat-joie. Shin leur adressa un grand sourire, amusé. Il demanda :

- Cela vous dirait d’aller manger un morceau au nouveau restaurant du centre commercial ? Je vous invite.

- Trop cool, Shin ! Voilà une bonne idée ! Je meurs littéralement de faim, s’exclama Luce.

- Bien sûr, je m’en serais douté de ta part. Et vous deux ?

 Jeff et Quentin se regardèrent un instant avant de s’écrier.

- Quelle question stupide, évidemment que nous sommes d’accords !

- Bien, alors c’est parti. Nous allons nous amuser comme des gosses.