Pouvons nous sauver l’Angio ? : 17

 

 Dans un champ pas très éloigné de la ville de Ousgoff, une armée d’homme sans âme se tenait alignée, attendant sagement les ordres de leur commandant en chef. Parmi eux, au centre, un homme d’une quarantaine d’années, militaire depuis son plus jeune âge, tenait une laisse de cuir en main.

 Accroché à cette laisse, un autre homme mince et pâle comme la mort elle-même. Cet homme aux yeux argenté se tenait légèrement avachi sur lui-même, le regard vide de toute expression. Plus rien ne le retenait à la vie, sauf le diadème posait sur son crâne à la chevelure blanche comme la neige.

 Face à ces soldats, à quelques lieux, un groupe de quatre personnes attendait lui aussi les ordres de leur chef qui se tenait devant eux, droit et tendu. Quiconque croisait son regard rouge sang tremblerait de peur, un regard et un visage sans aucune expression, mais d’une incroyable beauté et captivante.

 Le groupe se composait de quatre hommes et d’une seule femme. Ils avaient tous un point commun. Ils étaient tous les cinq, des Angios aux yeux rouges sauf un seul. Le plus petit d’entre eux avait les yeux argentés. Celui-ci s’approcha de leur chef et posa une main sur le bras de son ami.

 Requiem baissa son regard vide vers le beau visage de son ange, ainsi était-il appelé, le seul à être capable d’adoucir le cœur de leur maître.

- Il faut faire quelque chose, Requiem. Cet homme souffre. Si cela continue, il va perdre le peu d’humanité qui lui reste. Je serais incapable de tuer un des nôtres.

- Si nous devons en arriver là, Sahel, je m’en chargerais.

- Nous ne sommes pas du bétail. Pourquoi nous traite-t-il comme des chiens ? S’exclama, horrifiée, la femme.

 Trishka Odena, une nosladienne, avait été obligé de fuir son pays quand Isayc le barbare en avait pris le contrôle. Étant donné qu’il assassinait tous les Angios trouvés, la jeune femme avait préféré prendre la fuite. Finalement, elle avait pu vivre quelque temps à Elhalyne en sécurité jusqu’à que le Roi meurt et que le nouveau régent, Huang Shu prenne le pouvoir.

 Celui-ci décida d’enlever les Angios afin d’en faire son bétail et s’en servit comme arme secrète. Des scientifiques avaient créé une sorte de diadème qui annihilait toute conscience à l’Angios qui devenait alors une simple marionnette.

 Elle sentit la main de Minos prendre la sienne pour la serrer très fort. Minos, son cher et tendre ! Il était un Elhanien et tous deux, c’était rencontré dans un cachot à Ousgoff. Depuis, ils ne se quittaient plus.

 Minos savait que sa femme s’inquiétait. La dernière fois, ils étaient arrivés trop tard pour libérer l’Angio. L’homme était devenu fou et incontrôlable. Ils se souvenaient tous du geste de leur chef. Il l’avait tué sans une ombre de tristesse, alors que l’Angio défaillant allait s’en prendre à Sahel.

 Mais le pire dans l’histoire, c’était le refus de Requiem de lui donner une sépulture décente. Même Sahel n’avait pas réussi à lui faire changer d’avis. De colère, le jeune Angio était sorti la nuit avec les autres pour l’enterrer, mais leur surprise fut grande quand ils s’aperçurent de la disparition du corps.

 Au début, ils avaient pensé aux charognards, mais aucune trace ne l’indiquait. Puis, le vent avait soufflé, leur murmurant du réconfort. Puis, quand le vent disparut, ils entendirent un chant, un chant funèbre pour le repos des âmes. Ils avaient trouvé leur chef juste derrière eux.

 Il n’avait rien dit, les avait juste regardé en silence, le regard empli de tristesse, non pas pour la mort de l’Angio. Sahel s’en était voulu de ne pas avoir fait confiance à son ami. Il n’était en rien un monstre cruel. Il y avait toujours une raison dans ses actes, la plupart du temps. Il devrait le savoir.

- Noël ? Trouve la phobie du militaire qui tient la laisse. Sahel se chargera pour l’illusion. Trishka utilise avec parcimonie ton pouvoir des poisons. Ne t’affaiblis pas. Minos ne pourra pas toujours te protéger.

 La jeune femme sourit, amusé et répliqua :

- Je pourrais dire la même chose pour toi, Requiem. Sahel est capable de se défendre tout seul. Alors, évite de lui donner du souci supplémentaire.

 Requiem le jeta un coup à la femme, en haussant les épaules. Il ferait comme il en avait envie, point à la ligne. Il sortit son épée, Alandrina. Il l’avait ainsi appelé le jour où Sahel lui avait demandé pourquoi il était attaché à cette arme, plus qu’à une autre. Amusé, Requiem lui avait alors répondu que l’arme lui avait annoncé s’appeler Alandrina et qu’il devrait en prendre soin comme une femme.

 Sahel n’avait pas du tout aimé la réponse. Il avait longuement boudé. Bien que rien dans leur relation n’ait changé, Sahel se comportait souvent comme un jaloux, possessif, capricieux envers son ami aux cheveux de feu. Il ne supportait pas qu’une femme l’approche de trop près. La plupart du temps, celle-ci s’enfuyait en hurlant grâce aux illusions de l’Angio. Quant à Requiem, il ne disait rien. Il observait l’attitude de son ami avec amusement ce qui bien évidemment agacer fortement Sahel.

 Un tremblement manqua de faire tomber Trishka. Minos l’attrapa violemment vers lui avant qu’une lame de sable solidifié n’apparaisse à la place de la jeune femme. Requiem serra les lèvres. Bien ! Il espérait sincèrement pouvoir sauvé cet Angio.

 Des cris retentirent et le groupe aperçut alors les déchiants fonçaient sur eux. Requiem serra Alandrina et esquissant un sourire mauvais, fonça à son tour pour les rejoindre. Sahel secoua la tête. Son ami aimait les combats rapprochés, une des raisons qu’il utilisait rarement ses pouvoirs.

 Sahel ne pouvait pas faire grand-chose tant qu’il ne saurait pas quelle illusion faire. Il aurait très bien pu, rejoindre son ami au combat. Il savait très bien se battre également. Requiem le lui avait appris avec une patience d’ange. Mais, Sahel savait bien que cela tracasserait Requiem et qu’il s’inquiéterait pour lui, risquant de se blesser plus sérieusement.

 Minos attrapa son bâton et partit au combat également. Noël se concentrait du mieux qu’il pouvait afin de trouver la faiblesse. Pas évident, quand la cible se trouvait juste à côté d’un Angio puissant qui annihilait la fréquence trop souvent à son goût.

 De son côté, Trishka entonnait des incantations. Petit à petit, un brouillard fit son apparition. Il finit par engloutir tous les protagonistes en question. Sahel sentit à nouveau le sol bouger sous ses pieds. Il s’éjecta vers l’arrière et évita de justesse l’épée de sable. Il faillit tout de même par tombée, mais une main secourable le retint. Celle-ci d’ailleurs s’évada en direction de ses fesses.

 Sahel ouvrit en grand les yeux avant de se retourner pour donner une claque au grand Angio derrière lui. Noël grimaça sous le coup, mais en même temps amusé. C’était chronique chez lui. Il ne pouvait pas s’empêcher de toucher ce garçon. Il avait de trop belles fesses pour s’en priver.

 Sans plus faire cas de l’imbécile heureux, Sahel se postait près de Trishka qui lui adressa un sourire amusé. Avec le brouillard, il était impossible de savoir où en étaient les combattants. Sahel sursauta en sentant le souffle de Noel près de son oreille. Celui-ci lui souffla quelques phrases avant de quitter ses deux amis pour rejoindre le combat.

 Sahel joignit ses deux mains face à lui et chantonna des paroles incompréhensibles. Plus loin, le militaire essayait tant bien que mal de juger les combats, mais il ne voyait presque pas. L’Angio semblait bien plus difficile à contrôler que d’habitude. Quelle en était la raison ? De là où il se trouvait, l’homme pouvait voir les cadavres de déchiants s’empiler.

 C’était vraiment mauvais signe. Il se penchait pour attraper son téléphone quand il les aperçut. Non impossible ! Ce ne pouvait pas être ses petites créatures. Il n’y avait pas de nid dans les parages. Pourtant, les petits insectes avançaient bel et bien dans sa direction tout en évitant judicieusement l’Angio.

 L’homme lâcha sans s’en rendre compte la laisse de l’Angio et recula. Son pied se prit une butte et chavira vers l’arrière. Alors, tout se produit rapidement. Les insectes, ces petites créatures que tout un chacun appelait fourmis, se dirigèrent encore plus rapidement et entourèrent l’homme en question.

 L’homme se mit à hurler de démence. Ce n’était pas possible ! Les fourmis rouges ne vivaient pas à Elhalyne. Les scientifiques le lui avaient confirmé. Ceux-ci vivaient dans le continent de Soleda et ne pouvaient vivre ailleurs. Le militaire, les yeux presque sortis de leur orbite, tremblait de tous les membres. Il se souvenait très bien le jour où ses parents étaient morts à cause de ces petites créatures. Ses parents avaient dérangé un nid. Il les avait vus se faire tuer par ces créatures du diable.

 Certaines commencèrent à grimper sur ses jambes. L’homme essaya tant bien que mal à les enlever, mais rien n’y fit. Son cœur se mit à battre de plus en plus vite. Les fourmis continuaient à lui grimper dessus. Son cerveau ne fonctionnait plus, trop obnubilé par sa peur. Dès que l’une d’entre monta sur sa joue. Le militaire poussa un hurlement de terreur absolue. De la bave s’échappa de sa bouche, un hoquet retentit. Ses yeux se révulsèrent et l’homme s’écroula de tout son long dans le blé.

 Quiconque verrait son visage comprendrait aisément que cet homme était bel et bien mort de peur. L’Angio aux cheveux blancs se laissa tomber à genoux. Il entendait cruellement le cri d’agonie de celui par qui il était attaché. Ses mains de nouveau libres, il put retirer le diadème. Il le jeta avec violence contre une pierre. Le diadème éclata en mille morceaux.

 Enfin libre ! Il le pensait sérieusement jusqu’à qu’il aperçoive une paire de bottes de cuir noir. Il leva son regard avec terreur vers la personne face à lui. il craignait le pire. Son regard se porta sur un pantalon de cuir tout aussi noir moulant les jambes comme une seconde peau. Puis, il atteignit une veste courte sans manche en cuir également, montrant une peau mate.

 Enfin, il arriva devant le visage. Il fut très surpris de se retrouver devant un homme aux cheveux aussi rouge que ses yeux. Mais, l’Angio sentait toujours la peur au niveau de son estomac. Il se trouvait devant un autre comme lui, mais rien dans le regard de cet homme ne montrait une seule once de gentillesse ou de bienveillance. Il portait également un anneau à l’oreille gauche lui donnant un air encore plus dur.

 L’Angio porta ses yeux argentés vers l’épée que tenait l’Angio face à lui. Une épée dont la lame si fine était tout aussi flamboyante que son propriétaire. La peur le tenailla un long moment. S’il devait mourir, alors il le ferait dignement, se dit-il. Il ne voulait pas mourir comme un chien. Alors avec un ultime effort, il parvint à se relever.

 Il constata également la taille de l’Angio aux cheveux rouges. Il le dépassait d’une bonne tête. Désabusé, l’Angio parvint à lever les yeux. Il sursauta en entendant la voix rauque et éraillée. L’intonation était agréable, douce et amicale, tout le contraste avec le physique.

- C’est la première fois que je rencontre un albinos.

 L’Angio ne put répondre, car deux bras d’une peau très blanche, contrastant avec la peau mate, apparurent autour de la taille de l’homme aux cheveux rouge. L’albinos vit apparaitre ensuite un magnifique visage presque androgyne. Un sourire éclairait les lèvres minces et faisait briller les yeux argentés comme les siens.

- Bonjour, je suis Sahel. Est-ce que tu te portes bien ou veux-tu que Requiem t’examine ? C’est le seul à posséder des dons de guérisseurs.

 L’albinos porta une main à sa tête. Il avait été trop longtemps au soleil. Il se sentit perdre connaissance, mais avant il sentit des bras le recueillirent avant qu’il ne tombe. Noël souleva l’Angio inconscient sans le moindre effort.

- Mazette, il est bien trop léger pour sa taille. Quand penses-tu, Requiem ? L’avons-nous sauvé assez rapidement ?

 Requiem, sans rien dire, porta une main sur le front de l’albinos. Il avait une forte fièvre, due surement par un coup de chaleur, sans gravité selon lui. Il concentra afin d’atteindre les points sensibles du cerveau. Une chose pas évidente ! Il ne voulait surtout pas l’endommager encore plus qu’il pouvait l’être. Au bout d’un certain, il retira sa main.

- On rentre. Quelques jours de repos lui seront bénéfiques pour retrouver une bonne santé. Trishka ? Tu t’occuperas pour le faire manger de la bonne nourriture. Noël, tu es chargé de veiller sur lui et je te prie d’éviter d’avoir trop les mains baladeuses.

 Noël émit un petit rire. Requiem le connaissait trop bien maintenant.

- Je ne m’y risquerais pas, voyons ! Je ne voudrais pas rendre jaloux mon petit Sahel.

 Ledit Sahel serra encore plus ses bras autour de Requiem. Il grimaça et s’exclama :

- Dans tes rêves !

 Un cri retentit et un aigle royal blanc se posa sans douceur sur l’épaule de son ami Angio. Requiem leva une main pour frôler le crâne d’Otys. Celui-ci trompeta tout content. Quelques instants, plus tard, un arachnéen sortit de dessous les manches bouffantes de la chemise de Sahel. Une mygale apparut sur son épaule.

- Misha trouve étrange que ce militaire ait eu une peur bleue des fourmis. Elle trouve que les humains ont de drôles de peurs.

- Mazette ! Je n’arrive pas encore à me faire à l’idée que vous êtes capable tous deux de parler aux animaux et aux insectes, s’exclama Minos, arrivant à son tour.

 Requiem haussa les épaules. Il ne savait pas pourquoi il en était capable, mais il pouvait le faire depuis tout petit. Sahel, seulement depuis, qu’il avait pu récupérer ses pouvoirs. Il ordonna à ses amis de retourner en ville avec leur nouvel ami. Puis, sans plus faire cas d’eux, il se dirigea vers le champ de bataille où les corps étaient empilés. Minos se chargeait toujours de ce travail.

 Le jeune Angio ferma les yeux et se concentra. Bientôt une douce mélodie se fit entendre et un vent violent fit son apparition. Il tournoya tout autour des corps pendant toute la durée de la mélodie. Quand enfin, il s’en alla, il ne restait plus rien. Plus aucune trace des cadavres. Requiem soupira, las. À chaque fois, cela le fatiguait.

 Il était temps pour lui de rentrer également. Il ne fut pas vraiment surpris de constater que Sahel l’attendait sagement, assis en tailleur. Requiem tendit une main et aida son jeune ami à se relever. Tout le long du trajet, Sahel était aux anges. Requiem n’avait pas retiré sa main de la sienne.