Le voyage en train :16

 

 Prendre son billet fut assez facile pour Duncan. Mais presque toutes ses économies y avaient passé. Prendre le train n’était en aucun cas un moyen très économe, tant s'en faut pour le dire. Mais, Duncan ne se voyait pas du tout faire le trajet à pieds jusqu’au continent de Soleda, surtout tout seul.

 Il se trouvait dans le wagon de deuxième classe où toutes les classes sociales se mêlaient, mais en y regardant de plus près, il pouvait constater que la bonne majorité était quand même de classe supérieure. Il put trouver sa couchette pour les nuits longues qui l’attendait assez rapidement.

 La perte de ses parents, de son village le tenait éveiller presque toutes les nuits. Il s’inquiétait également pour ses deux amis. Il savait bien que Requiem était une personne responsable, mais connaissant Sahel et son caractère, son ami aurait surement la tête à l’envers. Un sourire étira ses lèvres. Penser à eux lui remontait toujours le moral.

 Pendant tout le trajet ennuyeux, Duncan s’amusa à observer les gens autour de lui. Il y avait quelques familles, toutes fortunées, accompagnées évidemment par des nounous pour s’occuper de leurs marmailles. Regarder l’indifférence des parents pour leurs enfants faisait un drôle d’effet sur le jeune homme. Ces parents auraient été horrifiés de voir cette attitude.

 Le train s’arrêta à une gare d’une des grandes villes du continent Inonumy, Alascar. Duncan observa par la vitre le pays de son ami. La ville en elle-même devait être sublime un temps. Les maisons en pierre très haute, aux volets fleuris, ressemblaient à une ville de conte de fées sauf quand le regard se portait sur les hommes alignés sur le quai de la gare.

  Des hommes dont le visage exprimait la même chose, surtout au niveau des yeux, un regard vide, sans émotion. Duncan sentit un frisson parcourir son échine. Il reconnaissait ces hommes. C’était les mêmes qui avaient attaqué son village. Mais, cela ne pouvait pas être les mêmes puisqu’ils étaient tous morts maintenant.

 D’autres passagers regardaient aussi par la fenêtre et semblaient très agités par la présence des soldats. La panique les tenaillait surtout après la voix off du contrôleur leur signalant de rester à leur place pendant la fouille des soldats en question. Pour leur propre sécurité, les passagers ne devraient faire aucun geste qui pourrait être mal jugé par leur supérieur.

 Duncan eut le loisir de rencontrer ce fameux supérieur. Un homme de grande taille, bâti en muscle, les cheveux noir corbeau et aux yeux noirs fit apparition dans son wagon. Une balafre lui défigurait toute la partie droite de son visage. Le jeune homme eut un frisson d’effroi en croisant ses yeux froids et où brillait une lueur démoniaque et assassine. Cet homme dont le nom Hidalgo faisait trembler plus d’un homme se chargea de lui-même à fouiller les affaires de Duncan.

 Il tomba rapidement sur la petite flute et le médaillon d’un Aigle. Un rictus s’étira sur ses lèvres.

- Il me semble avoir déjà vu cet objet, s’exclama-t-il.

 Duncan déglutit avec difficulté. Hidalgo baissa son regard sur le jeune homme en face de lui. Il pouvait lire la peur dans ses yeux. Hidalgo la savoura. Il aimait voir la peur, l’effroi sur le corps de ses victimes. Il se tendit d’un coup en entendant une légère voix dans sa tête. « Veux-tu jouer ? Vas-y, prends-y goût, mais le châtiment sera plus terrible. » Puis, la voix se tut en riant.

 Duncan vit le soldat se tendre et aperçut légèrement une sorte de peur apparaître dans les yeux noirs. Que s’était-il passé ? Il avait bien eu l’impression qu’un léger courant d’air était passé, mais de là a effrayé un homme de l’acabit d’Hidalgo ? Étrange !

 Croisant à nouveau les yeux noirs plus durs encore, Duncan baissa la tête. Hidalgo fixa le jeune homme dont il aurait voulu prendre comme victime. Il s’ennuyait depuis un moment. Il aurait temps aimé gouté ce garçon, surtout le cœur. Un frisson lui traversa le corps. Pourquoi la voix protégeait-elle ce petit parasite ? Qu’avait-il de si exceptionnel ?

- Où as-tu eu cette flûte ?

- Euh ! Mon père me l’a remise pour l’offrir à son frère. Je lui rends visite.

- Mmmmh ! Ton père, hein ? … je vais faire comme si je te crois, bien que j’en doute. Où vas-tu ?

- A Soleda, à Bristol.

- Bristol ? La Capitale ? Et bien, ton oncle doit être plus fortuné que ton cher papa, ricana Hidalgo.

 D’un geste sec, il jeta la flute et le médaillon sur la couchette avant de tourner les talons. Mais avant de vraiment disparaître, il informa le jeune homme.

- Je n’oublie jamais un visage. Si jamais nos chemins se croisent à nouveau, je m’amuserai avec toi et je peux te garantir que personne ne pourra m’arrêter.

 Duncan se laissa tomber lourdement sur le lit. Il tremblait de peur. Jamais, il n’avait jamais eu aussi peur, même pendant l’attaque du village. Mon Dieu ! Il venait de se faire le pire ennemi qui soit ! Il se prit la tête entre les mains. Son regard se fixa sur la flûte. Il devrait maudire son ami pour lui avoir offert un cadeau empoisonné, mais en même temps, il savait bien que Requiem n’y était pour rien. Il prit l’instrument entre ses mains et le médaillon et les serra contre lui.

 En soupirant, il regarda le collier et la flûte. Puis, fouillant dans ses affaires, il trouva un bout de fil. Il parvient à attacher la flûte avec le médaillon. Alors, il passa la chaine autour de son cou. Il se sentit aussitôt plus en sécurité. Une secousse faillit le faire chavirer de la couchette. Son regard se porta dehors.

 Malheur pour lui, il croisa le regard glacial d’Hidalgo. L’homme lui adressa un sourire ironique. Puis, le train s’ébranla à nouveau et reprit la route. Duncan se souviendrait longtemps de ce jour. Mais, une chose fut plutôt agréable pour lui. Il ne fit plus de cauchemar. Pourquoi ? Quelle en était la raison ? Il portait souvent sa main vers la flute et le médaillon. Peut-être que ses amis veillaient sur lui ? C’était stupide d’imaginer un truc pareil, mais il n’arrivait pas à s’en défaire.

 Une autre chose se produisit. Les passagers eurent tellement peur pendant cette fouille que dès le départ du train, ils cherchassent du réconfort en discutant entre eux, même avec les classes inférieures. Duncan en fut réellement fort surpris, mais ravi aussi. Il ne s’ennuya plus à partir de ce jour et il parvint même à se faire quelques amis.

 Le voyage dura en tout un peu plus d’un mois et demi. Après l’arrêt à Aluscar, il y en avait eu d’autres. Trois autres arrêts dans trois grandes villes d’Inonumy. À chacune, Duncan avait eu peur de croiser à nouveau ce soldat. Mais à part quelques soldats aux visages inexpressifs, les villes semblaient calmes et sereines. Les arrêts duraient plusieurs jours, alors le jeune homme put visiter ces villes sans aucun problème. La première, Cherkoch ressemblait plus à une prison. Toutes les fenêtres des maisons avaient des barreaux. Duncan l’a trouvé morose, triste, tout le contraire avec Venezia, une ville pleine de couleur, de joie, de chansons, une ville de plaisir simple et joyeux. Elle était réputée pour ses gondoles.

 Duncan eut le temps de pouvoir tester ces fameuses gondoles et put assister au tout premier carnaval du printemps. Ensuite, il arriva à Bourne. Une ville immense aussi, mais en même temps très campagnarde avec ses vignes. Ses nouveaux amis ne se gênèrent pas pour lui faire goûter tous les meilleurs vins de cette région.

 

 Bristol, vers dix heures du matin, un groupe de trois personnes se dirigeaient à grands pas vers la gare. Trois individus aussi différents que possible. Le plus grand d’entre eux portait une tenue des plus colorées, un pantalon rouge plutôt moulant, une chemise d’un jaune poussin. Il avait une carrure d’athlète sous une courte chevelure d’un roux flamboyante et bouclée. Sa peau blanche détonnait avec celle des deux protagonistes dont l’un d’entre eux était une jeune fille de dix-huit ans maintenant.

 Menmory avait encore grandi pour atteindre finalement sa taille adulte. Elle était plutôt taillée carrée avec tout le sport et les combats qu’elle faisait. Mais, malgré sa carrure, elle gardait la beauté des Isoko. Mais contrairement à son frère adoré, elle avait rasé sa chevelure blonde sur les côtés et les cheveux restants, elle l’avait natté. Quiconque la croisée hésitait avant de lui chercher des ennuies.

 Près d’elle se tenait un jeune homme du même âge, de taille plus petite et bien plus mince. Il semblait tellement fragile que sa sœur ne pouvait s’empêcher de couver comme un nouveau-né. Son physique, sans défaut, lui causait toujours des ennuis, mais contrairement à ce que pouvait penser sa chère sœur. Ménérys n’avait pas besoin d’être couvé. Il savait très bien se défendre tout seul, même s’il répugnait à faire du mal.

 Depuis leur venue à Soleda, et plus précisément à Blanka, les Isoko vivaient tranquillement. Menmory apprenait les arts du combat, pendant que son frère apprenait à se servir correctement de ses dons auprès d’une autre guérisseuse. Menmory était très fier de son frère. Mais, elle savait que ce changement en lui était surtout grâce à Davey.

 Tout le long où ce jeune homme était resté avec eux, elle avait vite compris qu’un lien unissait son frère et ce garçon. Mais, sans raison, Davey était parti avec Darkos quelques jours plus tard après leur venue à Blanka. Ménérys en avait beaucoup souffert et son caractère se fit plus aiguiser. L’homme qui les accompagnait en ce jour en avait souvent subi les foudres.

 Son nom était Luigi Stuno. Un homme d’une quarantaine d’années dont le passe-temps favori était de draguer son amoureux. Mais depuis la venue des deux jeunes gens, il prenait un réel plaisir à énerver le garçon. Il adorait son caractère de pitbull. Luigi songeait souvent que si par malheur, un jour, ce garçon Davey refaisait surface devant Ménérys, il subirait une colère qu’il aurait bien du mal à calmer. Luigi sourit. Il avait une grande hâte de voir cette scène. Parce que pour lui, il ne faisait aucun doute que ces deux hommes, Davey et Darkos reviendraient sans prévenir, comme des voleurs.

 Comment réagirait Ménérys ? Le connaissant depuis plus d’un an maintenant, Luigi était sûr que ce jour-là, il y aurait des étincelles à Blanka. Ils marchaient depuis plusieurs minutes dans les rues de la ville de Bristol, capitale du continent Soleda, quand Ménérys finit par prendre la parole.

- Je peux savoir pourquoi tu voulais à tout prix que l’on te suive, Luigi.

- Mais, mon chou, tu m’imagines seul dans cette ville ? Je me serais perdu et puis je me serais ennuyé.

- Alors, tu aurais pu demander à Lany pour t’accompagner.

- Vas-y, dis que ma compagnie t’ennuie ? Bouda l’homme aux cheveux roux.

 Ménérys porta sa main à sa tête. Il soupira.

- Non, tu ne nous ennuies pas. Mais…

 Luigi se mit entre le frère et la sœur et leur entoura le cou à chacun. Il sentit aussitôt Ménérys se tendre. Un sourire étira ses lèvres. Ménérys n’aimait pas beaucoup les contacts. Pourtant, il ne refusait pas ceux de Davey. Mais, il était vrai aussi qu’il se faisait courtiser par tous les hommes ou les femmes de Blanka.

- Tu sembles gêné, mon chou ? Aurais-tu un problème ?

 D’un geste, Ménérys repoussa son ami et lui lança un regard noir. Il grogna :

- Je n’ai aucun problème. Où vois-tu que j’en ai un, baka ?

- On ne dirait pas.

- Mais, tu vas me foutre la paix !

 Menmory secoua la tête, fataliste. Luigi adorait mettre son frère en boule. Il savait que Ménérys était en rogne depuis leur descente de la diligence. Son frère avait dû supporter tout le long du trajet les mains baladeuses d’un autre voyageur. À la fin, Menmory avait presque lu une envie de meurtre dans le regard de son frère. Mais, bien que Luigi adorait voir son jeune ami furieux, il n’appréciait pas pour autant les enquiquineurs. Il prit donc plaisir à rabrouer le voyageur quand ils arrivèrent à destination.

 Bien sûr, le fait de l’avoir aidé ne plut pas à Ménérys. Il prenait si vite la mouche. Trop adorable, songeait souvent Luigi. Menmory se demandait comme Lany pouvait accepter les sous entendus de Luigi envers d’autres hommes. Elle avait fini par lui poser la question, trop intrigué.

 Lany, un jeune homme de trente ans à peine, la peau aussi sombre que ses yeux, était une personne très calme et sereine. Rare les fois où il levait la voix et ses yeux brillaient de mille feux chaque fois qu’ils se posaient sur Luigi. Lany lui répliqua que ce n’était que des paroles. Il le savait et ne voyait pas pourquoi il en serait jaloux. Il faisait amplement confiance à son ami. La plus belle preuve que Luigi lui avait offerte fut la rupture totale avec sa propre famille. Luigi les adorait pourtant. Mais, celle-ci n’avait jamais approuvé son amour pour un homme, alors le jeune homme qu’il était à l’époque, avait tourné le dos à sa famille pour rester avec l’homme de sa vie, qui n’avait à l’époque que seize ans.

 Les trois protagonistes arrivèrent enfin à la gare et se rendirent sur le quai. Le train dont ils attendaient la venue était arrivé un peu en avance. Alors, Luigi fut très troublé en trouvant l’homme appuyé contre un pilier, les yeux dans le vague. Il avait l’impression de se retrouver devant son grand frère Manos. Luigi hésita à avancer. Surpris Ménérys lui jeta un coup d’œil. Il le voyait fixer un homme un peu plus loin. Le jeune garçon tourna son regard vers cet inconnu. Il reconnut quelques traits de son ami dans ce visage. Qui était-il ? Ménérys tira sur la chemise jaune. Luigi baissa ses yeux verts vers le garçon.

- Vas-y, Luigi ! Nous sommes venus pour lui, non ?

 Luigi esquissa un petit sourire.

- Oui, mais j’ai un mauvais pressentiment. J’ai l’impression qu’il a dû se passer quelque chose de grave.

- Tu ne pourras le savoir seulement en allant le voir, non ? Alors, dépêche-toi avant que je te mette un coup pied aux fesses pour te faire bouger.

 Luigi se détendit en riant.

- Ménérys ? Je te rappelle tout de même que tu es un guérisseur.

- Et alors ?

- Et, la non-violence des guérisseurs ?

- Je la mets où je pense !

 Sous un nouveau rire, Luigi finit par bouger et s’approcha de l’homme. Duncan le vit arriver. Il fut très surpris par le look de son oncle, mais tous les souvenirs qu’il avait de lui lui revinrent en mémoire. Cet homme avait le même sourire avenant que son père.

 Les deux hommes se regardèrent en silence. Luigi pouvait lire la tristesse sur le visage de son neveu. Il n’avait pas besoin de mot pour savoir. Son frère n’était plus. Il ferma les yeux sentant les larmes venir. Il aurait aimé les empêcher de couler, mais cela était trop dur.

- Je suis désolé que ma venue soit pour t’annoncer leur mort, oncle Luigi.

- Ce n’est pas grave. Tu… tu me raconteras en détail à l’hôtel, mon garçon. Viens, je ne suis pas venu seul.

- Lany est ici ?

- Non, il avait beaucoup trop de travail dans les champs. J’ai emmené avec moi des amis. Ils doivent avoir ton âge, j’espère que vous vous entendrez bien tous les trois.

 Duncan hocha la tête, lasse. Son oncle se chargea de lui prendre son sac et l’emmena vers ses deux compagnons. Ménérys et Menmory les attendaient devant la fontaine au centre même de la gare. Quatre hommes semblaient les ennuyer. Un gloussement fit tourner la tête de Duncan vers son oncle, surpris.

- Ce n’est pas croyable ! Il faut toujours qu’il attire les sangsues celui-là !

-Qui donc ?

- Mon mignon petit Ménérys, bien sûr !

- Pourquoi ne vas-tu pas l’aider ?

- Haha ! Regarde par toi-même ! Crois-tu qu’ils ont besoin de mon aide ?

 Duncan se tourna de nouveau vers la fontaine. L’un des quatre hommes se trouvait à genoux se tenant le bas du ventre avec une grimace très visible sur le visage. Un de ces amis voulut frapper l’impertinent qui avait osé faire du mal à son camarade, mais il se fit arrêter par la poigne de la jeune fille près du garçon.

 L’homme déglutit avec difficulté. Il parvint à libérer son bras et prit la poudre d’escampette avec ses amis, sous le rire moqueur de Ménérys. Duncan les détaillant mieux se rendit compte que les deux protagonistes avaient un lien avec Requiem. Ils étaient comme son ami, des Inonumiens. Il avait hâte de les connaître. Il ne savait pas pourquoi, mais le fait qu’il soit de la même région que son ami les avantageait.