Chapitre 8

 

 Nous repartîmes le lendemain dès l’aurore afin de pouvoir sortir tranquillement de la forêt et d’atteindre sans trop de problèmes le prochain village. Comme convenu, j’attendis gentiment avec Sink près d’un petit ruisseau pendant que les deux frères partirent pour ce petit village.

 Le Lyandrin restait couché à mes pieds afin d’éviter de faire peur à d’éventuels promeneurs. Il y avait une chose, tout de même qui m’intriguait sérieusement sur mon nouvel ami. L’histoire que Baben avait racontée au sujet des Lyandrins, me trottait sans arrêt dans la tête en boucle. Et ce petit quelque chose était tout simplement que quand j’observais attentivement Sink, je ne le voyais plus du tout comme un animal. À part le fait de japper ce qu’il faisait juste pour amadouer mes deux compères, il n’avait pas l’esprit d’un chien, ni d’un monstre. Ses yeux, ses yeux de sang, chaque fois que je les croisais, j’avais plus l’impression de voir des yeux humains.

 Alors, je me demandais si l’histoire de Baben était en fait qu’une histoire déformait comme bien d’autres. Des histoires de monstres et de leurs créations, il en existait des milliers, voir des millions et, je suis sure que pour beaucoup d’entres elles c’était beaucoup exagéré.

 J’étais là de mes élucubrations, assis en tailleur devant ce ruisseau, sous un soleil qui ne voulait pas donner de sa chaleur. En fait, une chose, qui pourrait-on dire, traumatiser mes amis, c’est que nous étions peut-être en période automnale, mais à part ma cape légère, je ne portais dessous qu’une simple chemise de coton blanc, un peu entre ouverte sur le devant. Toutes personnes sensées se couvriraient entièrement surtout le matin, mais je ne pouvais le faire sinon j’étouffais de chaleur.

 Balou trouvait cela complètement loufoque. Il disait que les Hommes du désert n’aiment absolument pas l’hiver, car cela devait les couvrir de la tête aux pieds et qu’ils détestaient ça. Pourquoi quand il disait que ces hommes détestaient d’être trop habillés, me regardait-il toujours avec un air épouvanté ? Que ces hommes des Terres du Milieu pouvaient être si pudiques ? Je vous jure. J’adorais les mettre mal à l’aise en me changeant devant eux ou allant me baigner nu dans un lac. Ils se détournaient à chaque fois, rouge comme des pivoines. C’était vraiment trop drôle.

 Balou me râlait ensuite pendant des heures en me faisant une morale que même mon père n’avait jamais réussi à me faire entrer dans la tête. Pourtant, j’en avais reçu des taloches !

 Combien de temps était-il passé depuis leurs départs ? Je ne saurais dire, mais cela faisait mal de temps déjà. En observant le soleil bien haut dans le ciel, je pus constater que cinq heures avaient dû passer. Je jetais un regard vers la direction du village bien que cela était impossible de le voir d’où nous étions. Je soupirais de ne pas les voir revenir. Je sursautais comme un malade quand j’entendis une voix dans ma tête, douce et grave à la fois.

 

« - Tu ne dois pas t’inquiéter inutilement, Kadaj. Ils doivent juste avoir un petit empêchement. »

 

 Je regardais autour de moi, mais je ne voyais personne à part le Lyandrin qui s’était redressé, assis sur son postérieur. Il me fixait de ses yeux rouges, beaucoup trop humains.

 

- Sink ? C’est toi qui viens de parler ?

 

« - Non, c’est Dieu et sa miséricorde, baka ! Bien sûr que c’est moi, qui veux-tu que ce soit d’autre. »

 

- Mais comment peux-tu ?

 

« - Parle dans ta tête, baka. Sinon, les humains vont penser que tu es fou de parler tout seul. »

 

« - Tu pourrais éviter de me traiter de “baka”, je ne sais pas ce que cela veut dire, mais cela n’a pas l’air très sympathique. »

 

 Les yeux rouges brillèrent. C’était fascinant.

 

« - Cela veut dire idiot dans ma langue natale. Tu l’as deviné par vrai, Kadaj ? Tu as compris ce que je suis réellement, pas vrai ? »

 

« - Un humain ? Mais comment as-tu été transformé ? »

 

« - Baben a raison. Cet homme nous maltraitait de façon horrible, mais ce n’était pas des chiens qu’il torturait, c’était des humains, des esclaves. Mon peuple est un très vieux peuple qui a complètement disparu maintenant. Il a été détruit par cet homme et son armée. Il ne supportait pas notre différence, un peu comme maintenant entre les Terres du Milieu et les Hommes du Désert. Il a tué tous nos chefs et les vieilles personnes dont mes parents, ensuite nous avons subi les tortures pendant des années voir des siècles. Je ne m’en souviens plus, c’est très flou. Il s’était allié à une porte et elle lui permettait de vivre éternellement sous son règne. Mais nous en avons eu assez, nous nous sommes soumis à la porte en lui offrant nos âmes. Voilà, maintenant, tu sais comment les Lyandrins ont été conçus. Pour la plupart, ce sont d’anciens hommes de mon pays détruit. »

 

 Je l’ai écouté parler sans jamais l’arrêter. Il semblait vouloir parler. Il m’affirmait que son rêve de toujours avait été de pouvoir, un jour, communiquer avec un autre humain. Son vœu était réalisé. Il m’avoua également qu’à l’origine, les Lyandrins n’attaquaient jamais les humains sans raison, mais la Porte ne supportant pas d’être défiée, créa une autre race de Lyandrins sans états d’âme. Depuis, son peuple faisait en sorte d’être le plus éloigné des humains.

 

« - Peux-tu reprendre forme humaine ? Demandai-je intrigué. »

 

« - Pourquoi veux-tu que je reprenne cette forme qui m’a causé plein de souffrance ? »

 

« - Je ne te demande pas de la reprendre. Je te demande juste si tu peux. »

 

 Sink semblait agiter. Il se mit à tourner en rond comme indécis, puis finit par avouer :

 

« - Oui, je peux quand je le veux parce qu’à l’origine nous sommes humains. Mes yeux resteront rouges parce qu’ils le sont depuis ma naissance. C’est la couleur de mon peuple. »

 

« - J’aime bien tes yeux. »

 

« - Tu es un étrange spécimen, Kadaj. Même au plus loin de mes souvenirs, tous les peuples existants à l’époque en avaient une sainte horreur. Mais en y réfléchissant bien, il y avait bien un peuple qui n’avait pas peur de nous. Un peuple fier et puissant, mais qui sortait rarement de son pays de sable. »

 

 Je lui jetais un coup d’œil en biais. J’avais l’impression de le voir sourire. Je me laissais tomber à la renverse sur l’herbe. Il parlait des Hommes du Désert. Je savais grâce à mon père que mon peuple d’origine était très vieux. Maintenant, j’avais confirmation. Amusant d’imaginer que ce Lyandrin que j’avais pris pour un chiot était, en réalité, bien plus vieux même plus ancien que la Terre du Milieu.

 J’allais lui poser d’autres questions, mais c’est à ce moment-là que Balou et Baben arrivèrent. Ils semblaient d’ailleurs très pressés. Il avait dû arriver quelque chose.

 

- Dépêche-toi de remonter sur ton cheval, Kadaj. Il faut vite repartir d’ici et nous éloigner le plus loin possible.

 

 Sans poser de questions, je fis ce que Balou m’ordonna. J’entendis un petit rire dans ma tête. J’avais bien l’impression que Sink se moquait de moi. Bien, je pense que maintenant, je m’étais trouvé un nouveau compagnon agréable. J’aimais bien la compagnie de Balou et de Baben, mais notre différence d’âge se sentait. Ils me parlaient plus comme à un enfant, plus que comme à un adulte.

 J’appris ensuite la raison de cette fuite. Un groupe de Garde du Jars venait d’arriver dans le village et posait beaucoup de questions au sujet d’un jeune homme correspondant à ma description. Voilà, le voyage tranquille semblait bel et bien terminé.

 Je me demandais aussi si je devais prévenir mes deux amis de ma découverte à propos de Sink. Celui-ci s’en fichait. Je pouvais leur avouer la vérité parce qu’il les aimait bien. Alors, le soir venu, je leur expliquai ce que j’avais découvert dans la matinée. Ils en restèrent sur le cul, pouvait-on dire familièrement.

 Baben avait le plus de mal à croire que son histoire était à moitié fausse. Il avait l’impression comme il disait d’avoir été lésé. Sink m’informa alors qu’il s’éclipsait un instant. Il n’aimait pas faire sa transformation devant témoin, je suppose. Il apparut quelques minutes plus tard en humain et quel humain !

Son peuple avait dû être un peuple magnifique et intéressant. Il était immense, bien plus grand que Lan d’ailleurs qui atteignait bien les uns-mètre-quatre-vingt-dix, mais Sink lui devait presque dépasser les deux-mètres. Son corps était massif aux muscles saillants, les épaules larges et solides comme du roc. Son visage large et marqué, une bouche pleine, un nez un peu aplati et des yeux bridés rouges. Sa chevelure chocolat très longue et touffue était rejetée en arrière afin de dégager son front large. Le contraste le plus saisissant était la couleur de sa peau. Si la mienne était plus portée sur le brun, la sienne était presque aussi blanche que la neige.

Sink était déjà bien impressionnant sous sa forme animale, alors en humain, il l’était encore plus. Balou et Baben ne parlaient plus. Ils étaient complètement hallucinés et leurs têtes me firent s’esclaffer. Ils me jetèrent un regard noir ce qui me fit partir encore de plus belle. Sink eut un léger sourire et vint s’installer. J’avais pensé qu’il retournerait se rechanger, mais non, il semblait vouloir me faire plaisir et rester un temps en humain.

Balou finit par reprendre, en premier, contenance et souhaita la bienvenue à l’homme Lyandrin qui l’observa en silence. J’entendis alors la voix grave de Sink dans mon esprit.

 

« - Je ne peux pas lui répondre, Kadaj. Cela fait trop longtemps que je n’ai plus parlé et puis je crois que si un mot sort de ma bouche, ce sera dans ma langue. »

 

 Tout en expliquant la situation à Balou et à Baben, je continuais à discuter avec Sink. C’était plutôt amusant d’avoir deux conversations en même temps.

 

« - Pourtant, tu parles très bien ma langue puisque je te comprends. »

 

« - C’est normal ! Le langage d’esprit est universel. Si toutes les races connues ou non pouvaient se parler ainsi, il n’y aurait pas de guerre stupide pour avoir confondu un compliment en menace et vis-versa. »

 

« - Pourquoi puis-je t’entendre et pas eux ? »

 

« - Parce qu’ils sont trop terre-à-terre. Bien qu’ils croient à la magie, les humains ont tendance à être trop concentrés sur leurs petites personnes. Ils devraient s’ouvrir plus à la nature et ils pourraient voir plus de choses fascinantes. Toi, Kadaj, tu as la faculté des Sorciers. Quand mon peuple existait encore, il y en avait beaucoup dès comme toi, enfin beaucoup étaient trop imbus d’eux-mêmes pour être très intéressant. »

 

 Je lui souris. J’entendis une toux. Je regardais mes deux autres amis qui m’observaient en silence.

 

- Je veux bien croire que nous ne pourrons pas trop communiquer avec Sink comme nous le voulons, mais tu pourrais faire l’effort de ne pas oublier que tu nous as également, Kadaj. Sinon, faudra-t-il que nous te tirions l’oreille à chaque fois que tu nous oublieras ? s’exclama, boudeur, Balou sous le rire à peine voilé de son frère.