Chapitre 7

 

 Dès que nous nous sommes mis d’accord, nous décidâmes de quitter au plus vite le Jars. Mieux valait éviter une nouvelle tentative d’assassinat. J’aimerais bien savoir qui avait osé perpétrer ce forfait afin de lui faire comprendre ce qu’il en coûtait de s’attaquer au Seigneur Faucon.

 À l’extérieur, les habitants se dépêchaient de rentrer chez eux pour passer la nuit. Ils donnaient l’impression de ne pas être au courant de la mort de la Chef suprême de Jars. Je supposai que les Sorcières trouveront un discours adéquat pour faire pleurer toutes les chaumières. Avec un haussement d’épaules, je me secouais un peu. Il fallait se dépêcher de quitter la ville avant que les portes ne se ferment pour la nuit.

 Mes nouveaux compagnons ne tardèrent pas à revenir avec leurs propres chevaux, plus un solitaire. C’était un magnifique étalon noir.

 

- Tenez, Messire Kadaj. Celui-ci est pour vous. Nous avons pensé qu’il vous correspondait le mieux.

 

J’observais l’animal, un peu sauvage. L’étalon me fixait droit dans les yeux comme pour me défier. J’aimais cela. J’aimais cette attitude rebelle. Je levais la main et l’animal baissa sa tête. Je laissais ma main caresser son front large. Il était magnifique.

 

- Nous l’avons acheté sur un coup de tête en venant ici. Il semblerait que nous ayons bien fait, expliqua Balou.

 

Je hochais la tête pour le remercier, puis sans attendre plus longtemps, je m’installais sur le dos de l’animal qui ne broncha pas une seule fois.

 

- Il semble vous apprécier, Messire.

 

- Oui, il est adorable. Mais je voudrais aussi que vous me tutoyiez tous deux. Nous allons faire une longue route ensemble et ce serait beaucoup mieux.

 

Je n’attendis pas après une réponse et je donnai le coup du départ en donnant une petit secousse au flanc de mon cheval afin de le faire avancer. Je replaçais la capuche de ma cape sur la tête afin de cacher mon visage au maximum au garde et je laissais Balou se charger de donner le permis de sortie.

 J’eus un instant peur quand un des gardes me fixa pendant un très long moment. Je pus reprendre une respiration normale que quelques minutes plus loin quand les portes de la ville furent assez éloignées.

 

 C’était assez étrange d’être en compagnie de ces deux frères qui ne se ressemblent pas le moins du monde. J’en fis même la remarque. J’appris ainsi que Balou et Baben n’avaient pas du tout le même sang, mais avaient grandi ensemble dans une famille très unie. Ils avaient tous deux le même âge, un âge où je compris qu’ils pourraient être mes pères.

 Baben était celui qui parlait le moins, mais c’était le cuisinier du groupe. Balou, la pipelette, c’est ainsi que je le surnommais, chassait. Je n’avais rien à faire. Ils me traitaient comme un Prince. C’était bien la première fois qu’on agissait de cette manière avec moi. J’avais bien essayé de me rebeller, mais, rien ne les fient changer d’avis. Ils avaient décidé d’être mes gardes du corps et mes domestiques.

 J’allais finir par y prendre goût. Si mon père me voyait, je suis sure que je recevrais une sacrée taloche. Cela me fit rire. Bram Meedon ne ressemblait en rien à un ancien Prince. Rien dans son attitude ne pouvait le trahir. D’ailleurs, d’après lui, c’était grâce à cela qu’il avait pu échapper aux assassins. Ils recherchaient après un Prince en fuite pas un vagabond débraillé.

 Il m’avait aussi avoué que moi, avec mon physique, j’aurais bien du mal à passer inaperçu. Plus, je vieillissais et plus mon ascendant se voyait. Je ressemblais de plus en plus à un Homme du Désert. Baben m’en fit souvent la remarque. Non seulement physiquement, mais aussi par mon attitude, cette façon que j’avais de regarder toutes personnes, droits dans les yeux l’air amusé de les voir mal à l’aise.

 Balou me raconta qu’ils avaient eu la chance de se rendre dans une des plus grandes villes du Désert, du nom d’Aloha. Les marchands étaient les plus redoutables marchandeurs. La ville ressemblait à une montagne et brillait de mille feux sous la clarté du soleil et la nuit à un mirage de froideur.

 J’aurais tant aimé voir tout cela par mes propres yeux, mais hélas, je ne pouvais pas. Si ma vie était en danger sur la Terre du Milieu, elle l’était tout autant dans le Grand Désert. Je me demandais si sur Bergamote, le continent interdit, je trouverais un Désert qui pourrait m’accueillir sans que je risque d’y perdre la vie. Bah ! Je le saurais peut-être si nous arrivons sains et saufs dans la ville portuaire Amondrail, là plus à l’Ouest.

 

 Nous voyageâmes tranquillement pendant plusieurs jours, sans aucun incident ou poursuite ne se fit. J’en étais plutôt content, mais je savais bien que cela ne durerait pas longtemps. Sur les chemins que nous traversions tout en essayant d’éviter un maximum les villes et les villages, nous pouvions apercevoir les feuilles mortes. Nous étions en automne depuis un moment maintenant. J’avais l’impression que le jour de mon anniversaire remontait à beaucoup plus loin que deux mois.

 La nuit, Balou nous trouvait toujours un bon endroit pour nous reposer, souvent dans une forêt. Sur la Terre du Milieu, les forêts ne manquaient pas, mais beaucoup étaient infestés de monstres en tout genre, dont les fameux Lyandrin. D’ailleurs, cette nuit-là, nous en croisâmes une bonne dizaine. Ces monstres voyageaient toujours en meutes comme les loups. Ces deux races se haïssaient cordialement, car les humains ne faisaient aucune différence entre un Lyandrin et un Loup. Je trouvais cela abominable surtout que d’après Baben, les Lyandrins se trouvaient être une création humaine. D’après ce qu’il put exposer, c’était qu’un fou s’amusait à traumatiser ses chiens de façon si cruelle que les pauvres bêtes se laissèrent corrompre par les portes de Kréos. Grâce à elles, ils se libérèrent de l’emprise de cet homme en le mordant à plusieurs endroits sans le tuer. Il survécut de ses blessures, mais passa le reste de sa vie à hurler comme un damné.

 Cet homme n’avait eu que ce qu’il méritait. C’était mon sentiment et il le resta même si cela choqua un peu mes deux amis. J’ai toujours été proche de la nature. Je trouve que les loups sont des animaux d’une magnificence beauté et de fierté. Mais à force de croiser ces pauvres créatures dites de ténèbres, j’avais pitié d’elles.

 D’ailleurs, Balou et Baben constatèrent de leurs propres yeux que les Lyandrins n’essayèrent même pas de nous attaquer. Ils passèrent très près de nous afin peut-être de nous effrayer, de nous faire peur. Ils voulaient surement, également que nous les attaquions en premier. Mais, il était hors de question pour nous d’agir ainsi. Le plus étrange dans l’histoire, c’est qu’après être passés près de nous en nous défiant du regard, ils disparurent dans la forêt en laissant un des leurs. Il ressemblait à un chiot. Les Lyandrins étaient des animaux de grandes tailles pouvant atteindre les uns-mètre-vingt de haut, plus souvent de couleur noire, mais certaine comme le petit, de couleur chocolat. La seule chose qui les différenciait des chiens normaux à part leur taille se trouvait être leurs yeux, des yeux rouges, des yeux couleur de sang.

 Cette créature était tout simplement captivante. Contre l’avis de mes camarades, je m’approchais. Le petit Lyandrin assis sur son postérieur me regardait droit dans les yeux. Il ne cherchait pas à m’intimider ou à m’effrayer. Son regard ne montrait non plus aucune haine. Je m’agenouillais devant ce monstre puisque les humains le qualifiaient ainsi. L’animal pencha un peu la tête l’air interrogatif. Je souris et tendis la main vers son museau afin de le caresser. Contre toute attente, il se laissa faire. Il semblait même apprécier ce geste. Alors, je continuai mes caresses en le gratouillant derrière les oreilles bien droites. Je me mis à rire devant sa frimousse qui se penchait de plus en plus sur ma main pour mieux sentir la caresse.

 Quand je m’arrêtai enfin, il se redressa et me regardant, il se mit à japper comme un chien ordinaire. C’était assez loufoque pour réussir à dérider mes deux compères. Je regardai autour de moi, mais sa meute était bel et bien partie sans lui. Le pauvre allait se retrouver seul.

 

- Non, Kadaj. Nous ne pouvons pas prendre cette créature avec nous, s’exclama alors Baben de sa voix un peu éraillée.

 

 Comment avait-il deviné ce que je pensais ? Je lui jetais un regard de colère. Il n’en démordit pas. Balou m’expliqua que cela était bien trop risqué pour nous.

 

- Déjà avec ton physique qui ne passe pas inaperçu, alors en plus avec ce truc ! Là, c’est clair, on est complètement fichu. Nous ne pourrions plus entrer dans aucun village. Si tu veux atteindre Amondrail, il ne peut pas nous accompagner.

 

 Pourquoi ? Je ne pouvais admettre que ce qu’ils disaient était vrai. Pour moi, cet animal se trouvait trop jeune pour vivre seul et que ce monstre pouvait à tout moment changer de camp ne me venait pas du tout à l’esprit. Pour moi, ce n’était juste un jeune orphelin comme moi. Pour X raisons, il ne pouvait plus être avec les siens, tout comme moi qui n’avais pu rester auprès des êtres que j’aimais. Je regardais à nouveau mes deux amis, d’un regard suppliant.

 

- Non, ce n’est pas du jeu, s’emporta Balou. Tu triches, Kadaj. Comment veux-tu que nous arrivions à être raisonnables quand tu nous fais ses yeux larmoyants ?

 

 Baben, au lieu de répliquer, prépara les pierres afin de pouvoir faire du feu et commença à préparer le repas du soir. Son frère lui jeta un regard fataliste. Il haussa les épaules et s’installa près de lui pour l’aider. Un sourire naquit sur mes lèvres. J’avais gagné la partie. Je les rejoignis autour du feu et le petit Lyandrin me suivit. Il se coucha à mes pieds, son museau sur une de mes jambes en tailleur.

 Je pouvais voir Baben soupirer en secouant la tête, exaspérée. Balou essaya d’allumer du feu, mais contre toute attente, il n’y parvint pas. Sa pierre d’allumage se trouvait trop usée. Il grogna que nous devrons surement nous arrêter dans un village pour acheter du matériel neuf. Il me jeta un regard sombre. Je lui souris et il grogna de plus belles en se détournant.

 

- Quand nous approcherons d’un village, vous n’aurez qu’à y aller sans moi. Je resterais à l’écart avec Sink.

 

- Ah ! Parce qu’en plus, tu l’as déjà baptisé ? Mais tu n’es pas croyable. Je me demande combien de fessé, as-tu pu avoir par ton père ?

 

- J’ai arrêté de compter dès que je n’avais plus assez de doigts pour le faire. Mais mon père m’a toujours appris qu’un enfant doit avoir un nom pour pouvoir vivre en harmonie avec la nature. Que ce soit un humain, un animal ou un monstre, leurs parents les baptisent. C’est une loi naturelle. Ce n’est pas moi qui l’ai nommé ainsi. Ce sont ses parents.

 

 Balou commençait sérieusement à s’énerver avec sa pierre. Je me mis à rire. Je me penchais au-dessus des branches sèches et les frôla légèrement avec ma main. De la fumée émergea des branches et petit à petit, un petit feu apparu léchant avec grand plaisir sa nourriture. Estomaqué, Balou me jeta un coup d’œil, pas de peur, mais juste de surprise. Il se doutait bien que les Sorcières du Jars m’en voulaient pour quelque chose, maintenant il savait de quoi il s’agissait. Baben m’observa un instant en silence, puis finit par s’exprimer.

 

- Maintenant, je comprends ton aptitude à comprendre les monstres. Les Sorciers avaient cette faculté. C’est une des raisons pour laquelle vous, Sorcier, êtes attiré par les portes de Kréos. Vous avez plus d’empathies que les femmes. Elles sont plus terre-à-terre et souvent seules leurs progénitures méritent leurs égards. Enfin, je ne parle pas de toutes les femmes, hein ? Je parle des Sorcières en général. D’ailleurs, pour ces femmes, seule leur communauté mérite d’être les maîtres des humains pathétiques.

 

- Oui, et c’est aussi une des raisons qu’elles pourchassent tout homme possédant une once de magie. Bien, mon petit Kadaj, on dirait bien que tu as les pires ennemies qui soient dans tout le pays. J’espère sincèrement pour toi, que tu arriveras sans faute à échapper à ces furies sans cervelles.