Le départ est imminent.

 

 Duncan n’eut pas tort. Ces parents n’apprécièrent pas vraiment en le voyant rentrer sans Sahel. Le jeune homme pouvait très bien comprendre. Lui aussi au début était choqué. Les agissements de Sahel envers Requiem lui semblaient, trop comment dire, trop personnel, trop proche, des attitudes trop peu fraternelles.

 Mais, maintenant, il trouvait cela absurde dans faire toute une histoire. Certes, les relations entre hommes étaient juste tolérées dans le pays, pas comme à Soleda où personne ne se cachait. Il faisait aussi confiance à son ami pour ne pas toucher Sahel tant que la malédiction serait ancrée sur lui. Parce qu’il y avait bien une chose qu’il avait fini par comprendre. Sahel était bien plus vieux que son corps le laissait paraître.

 Il s’en était vite rendu compte depuis que Sahel vivait avec eux. Son énervement, ses caprices, sa compréhension sur des sujets plus adultes, tous ces comportements le montraient.

 La vie paisible à Mongoliste reprit son cours normal. Le matin, Duncan avait droit à son cours de lecture-écriture. Étant donné sa lenteur pour apprendre, Sahel ne manquait pas une occasion de se moquer de lui ouvertement. Les après-midi, certaines fois, les trois garçons aidaient dans les champs, mais la plupart du temps, ils s’évadaient dans la forêt pour chasser ou pêcher.

 Depuis le jour de sa rencontre avec Requiem, l’énorme sanglier n’avait plus jamais refait surface. Pourtant, il se trouvait présent. Les marques sur le sol terreux l’indiquaient.

 Pourtant dans cette plénitude planait une certaine peur chez les villageois. Une rumeur persistait sur un ordre du Roi. Certains villages camouflaient comme eux, c’était vu détruit par l’armée avec tous ses habitants. Pourquoi le Roi ordonnait-il ce massacre ? Est-ce que ces villages recueillaient les Angios en fuite ? La tension monta très vite dans le village et le Chef Baros eut bien du mal à calmer les esprits.

 Pour atténuer la violence chez les habitants, il dut parler à Requiem. Il parla avec le garçon pendant plus deux heures. Duncan se rongeait les sangs. Requiem lui avait déjà annoncé qu’un jour, il devrait partir en compagnie de Sahel. Il semblait bien que ce jour allât bientôt arriver.

 Malgré toute l’aide que le jeune homme leur avait donnée, les villageois voulaient le voir disparaître. Requiem n’en était pas vraiment surpris. C’était l’attitude typique des humains face à leur peur, enfin certains humains. Il ne mettait pas tout le monde dans le même sabot.

 Baros lui demandait de partir assez vite afin de calmer les esprits vénéneux. Le garçon avait laissé le vieil homme parler sans rien dire, sans contester. Finalement, Baros avait fini par lui demander s’il n’en était pas choqué. Requiem avait juste souri un peu tristement.

- Je savais que ce jour arriverait. Vous n’avez pas en vous en vouloir Baros. Vous ne faites que votre travail. Je partirais demain soir. Vous pouvez aller les rassurer.

- Je suis désolé, mon garçon. J’ai toujours apprécié l’aide que nous as donné. Mais, je n’ai pas réussi à les faire changer d’avis.

- Cela n’a pas d’importance.

 Vieil homme reparti chez lui, un peu attristé. Ce garçon n’avait jamais rien fait de mal, mais il était étranger à leur pays. Sahel, les yeux rivés sur la maison de son ami, appuyé sur la fenêtre de sa chambre, vit le Chef du village partir. Alors sans attendre, il sortit de sa chambre pour rejoindre son ami. Elina se trouvait dans la cuisine quand le jeune garçon fit son apparition.

- Sahel ? Reste ici, s’il te plait ! Ordonna-t-elle.

 Le garçon lui jeta un regard exaspéré. Il en avait assez de ne pas pouvoir parler, hurler sa fureur. La jeune femme ne s’apercevant de rien des démons intérieurs de Sahel, s’approcha et s’agenouilla devant lui. Elle voulut lui caresser la joue, mais le garçon la repoussa. Elle en fut très triste. Elle l’aimait beaucoup, mais l’adorable enfant qu’elle avait connu était devenu différent.

 Sahel passa à côté d’elle pour rejoindre la porte, mais Elina lui attrapa le poignet pour le stopper. Alors, avec colère, le garçon retira son bras de son emprise avec violence. La femme ainsi repoussée tomba en arrière et se cogna la tête contre le comptoir. Elle laissa échapper un petit cri de douleur. Sahel, lui, ne faisant plus cas d’elle, attrapa une veste et sortit.

- Maman ? Est-ce que ça va ? Demanda Duncan, ayant assisté à la scène.

 Le jeune homme se pencha sur sa mère. Elle lui adressa un sourire.

- Oui, ne t’inquiète pas. Va le chercher, Duncan.

- Non, maman. Laisse-le aller voir Requiem. Il finira par te détester si tu l’empêches.

- Mais, je ne veux pas qu’il s’en aille. Je ne veux pas que Requiem nous l’enlève.

- Maman, Req ne ferait jamais une chose pareille, mais Sahel le suivra que tu le veux ou non.

- Pourquoi ? Je ne comprends pas.

 Duncan aida sa mère à se remettre debout et l’installa sur une chaise. Il regarda également la blessure à la tête, mais c’était sans gravité.

- Moi non plus. Mais, il y a un lien entre eux que je ne peux comprendre. Il m’arrive de penser aussi qu’ils me cachent une vérité sur eux. Je ne sais pas quoi. Ce sont mes amis, maman. Je ne veux pas qu’ils s’en aillent. Je ne me suis jamais autant amusé en leur compagnie.

 Elina prit entre ses mains le visage de son fils et lui baisa les tempes.

- Mon bébé ! Je suis désolé qu’à cause de certains, tu doives perdre le seul véritable ami que tu as eu depuis fort longtemps.

 

 Le lendemain, le matin se passa comme les autres jours. Requiem ne changea pas son attitude. Il s’occupa de l’enseignement de Duncan, avec les moqueries silencieuses de Sahel. L’après-midi, ils aidèrent aux champs pendant un petit moment avant de s’échapper comme à leur accoutumé dans la forêt.

 Pourtant au court de la fin d’après-midi, Duncan s’aperçut une différence dans le comportement de son ami. Requiem regardait sans arrêt derrière lui comme s’il était suivi. Son regard de sang devenait de plus en plus sombre au fil des heures.

 Quelque chose le tracassait. Sahel, également, devenait beaucoup plus calme. Il semblait être à l’écoute. Duncan se demandait sérieusement ce que pouvaient bien avoir ses deux amis.

 Alors qu’ils se trouvaient dans leur clairière habituelle, requiem leva les yeux vers les cieux, agités. Duncan fit de même. Il aperçut Otys agir de façon étrange. Il trompetait sans arrêt et tournait au-dessus d’eux puis filait vers le village. Le Mongoliste regarda de nouveau son ami et le vit pâlir. Que se passait-il ? Requiem, les yeux hallucinés, se tourna vers son ami. Il ouvrit la bouche pour parler, mais ne savait pas comment formuler.

 Requiem se mordit la lèvre. Il attrapa son épée flamboyante et après un dernier regard à Duncan, il fila à travers la forêt. Le jeune homme fut surpris par l’attitude de son ami, mais inquiet par le regard de douleur de Requiem, il attrapa son arc et partit à la poursuite de son ami.

 Sahel les suivit à son tour. Il ne savait pas vraiment ce qui s’était produit, mais le comportement d’Otys lui confirmait que le village se trouvait en danger. Il arrivait à la moitié du chemin quand quatre hommes firent leur apparition devant lui. La peur le tenailla aussitôt.

 Des hommes, habillés d’un uniforme de camouflage et d’un ceinturon avec la forme d’un loup, montraient clairement que ces hommes faisaient partie de l’armée de Hang Shu. Le garçon, effrayé, regarda autour de lui, mais ces hommes commençaient déjà à l’encercler.

- Vous avez vu, les gars. Ce moucheron a les yeux argentés. Que devons-nous faire ?

- Nous amuser avec lui. Il est si mignon. Et puis, étant donné sa taille, cet Angio n’a pas encore tous ses pouvoirs sinon, il nous aurait déjà attaqués.

 Les quatre hommes éclatèrent de rire. Sahel tourna sur lui-même pour trouver une ouverture. Il avait vraiment peur, encore plus peur que la fois où il s’était trouvé face au sanglier. Il était vraiment un boulet. Ne pouvait-il vraiment rien faire sans Requiem ?

 Le garçon décida de tenter sa chance et fonça droit devant lui. Il parvint à dépasser l’homme qui tenta de l’attraper. Un juron retentit. Sahel se mit à courir le plus rapidement possible afin de distancer ses agresseurs, mais il ne put aller très loin.

 Ces hommes étaient trop habitués, trop bien entraîné pour se laisser distancer par un mioche. Un des hommes l’agrippa par l’arrière et le garçon tomba lourdement sur l’herbe, s’écorchant les genoux et la figure.

 L’homme en riant, parvint s’en trop de difficulté à coincer le garçon qui se débattait comme un forcené. Il aimait voir la peur panique dans le regard de ses victimes.

- Et Boyd ! Laisse-nous nous amuser avec lui après. Nous aussi, nous voulons le gouter ce petit Angio innocent.

 Sahel ouvrit les yeux apeurés. Ses poignets relevaient au dessus de sa tête, il était à la merci de cet homme. Il sentait les mains s’aventurer sur son corps, sous sa chemise déchirée. Les larmes commencèrent à couler le long de ses joues. Il ne voulait pas, il ne voulait pas. Le garçon voulait hurler, mais n’y arrivait pas. Le garçon se débattit encore plus, mais cela ne faisait qu’attiser encore plus le désir de son agresseur. Sahel se mit à prier fortement. Il hurlait dans sa tête le nom de Requiem. Il était perdu. Il ne pouvait rien faire. Il allait se faire violer sans pouvoir réagir. Sahel voulait mourir. L’homme lui avait baissé le pantalon et allait poser sa main sur les parties intimes du garçon.

 Le temps se figea d’un seul coup. Sahel, ayant fermé les yeux à s’en faire mal, les rouvrit, surpris. Le silence était intense dans la forêt. Pourquoi ? Que se passait-il ? Il tourna sa tête autour de lui. Il pouvait voir les trois autres hommes au dessus de lui avec leur sourire lubrique, mais ils ne bougeaient plus comme paralyser.

 Sahel posa ses yeux sur l’homme sur lui. Il tressaillit de frayeur. Comment pensait-il combattre des hommes aussi grands et bâtis comme des bœufs ? D’autres larmes coulèrent des yeux argentés. Requiem, où étais-tu ? Sahel se rendit compte également. Les oiseaux ne chantaient plus non plus. Il n’y avait vraiment plus aucun bruit. Le temps était figé. Un étrange vent se leva et frôla le visage en larmes du garçon. Sahel entendit le murmure du vent, une voix féminine.

- Ne pleure plus mon enfant. Je vais te libérer. Tu as été très courageux, mon petit. Mais, je vais te libérer de l’emprise de cette malédiction. Mais, tu devras me donner quelque chose en échange. Ne t’inquiète pas, ce ne sera pas quelque chose de gênant.

- Qui… qui es-tu ?

- Haha ! Petit curieux !

 Sahel eut un hoquet. Il avait parlé. Comment cela pouvait-il ? Le murmure se mit à rire avec une nouvelle caresse qui fit frissonner le garçon.

- Je suis ce que je suis. Juste le vent.

- Non, pas tout à fait le vent. Tu es le vent qui suit Requiem.

- Tu es très perspicace, mon enfant. Je le suis, car j’ai fait un pacte avec une défunte. J’ai accepté de veiller sur lui, bien qu’il ait déjà la protection de mère Nature. Allez ! Assez discuté. Montre à ses hommes, mon petit Sahel, le pouvoir du clan des Arachnys.