La gueule abyssale et l’inconnu.

 

 Tout s’était passé tellement vite. Le maraudeur l’avait saisi par l’arrière et il l’avait ensuite entraîné de force au plus profond de la forêt. Clendory avait peur, vraiment peur. Son cœur battait la chamade.

 Elle se débattit comme une forcenée. L’homme avait bien du mal à la retenir. Cette chienne était une vraie furie. Il cria de douleur en recevant un coup de pied dans le tibia. Il relâcha sa prise.

 Clendory ne perdit pas de temps, elle se mit à courir comme une détraquée. Elle était complètement perdue dans cette immense forêt. Mellrune avait très mauvaise réputation. Tous les gardes forestiers l’affirmaient et le criaient à tous les toits. Quiconque entre dans cette forêt, n’était jamais certain de ressortir un jour.

 La jeune fille entendait ses poursuivants derrière elle. Ils s’amusaient à ses dépens, essayez de l’effrayer, de la faire paniquer afin qu’elle commette une bêtise. Mais elle ne céderait pas. Jamais ! Elle accéléra le mouvement, trébucha plus d’une fois. Pas facile de courir avec une végétation aussi fournie ! Elle espérait surtout de ne pas faire du surplace.

 Elle leva les yeux vers les cieux, mais elle ne pouvait rien voir à cause de ces arbres bien trop grands et trop touffus. Elle ne pouvait pas voir le soleil où il se trouvait. Elle essayait désespérément à ne pas penser à son frère et à sa sœur. Elle espérait juste qu’ils allaient bien, mais elle était sûre d’une chose. Davey, ce grand jeune homme dégingandé veillerait sur Ménérys. Elle n’était pas assez stupide pour ne pas l’avoir remarqué.

 Elle secoua la tête pour la vider de pensées parasites. Elle devait s’occuper d’elle d’abord. Elle osa jeter un coup d’œil derrière elle. Elle ne voyait pas grand-chose à part des arbres de différents noms, de tailles, de corpulences, des fougères, des taillis. Pourtant, les maraudeurs étaient toujours présents. Son instinct le lui disait, même si aucun bruit ne retentissait dans la forêt sauf ses propres pas.

 D’ailleurs, c’était très étrange, ce silence. Même, les oiseaux se taisaient. Pourquoi ? Elle entendit, tout à coup, un cri sur sa gauche. Elle sursauta effrayée. Ce cri ressemblait plus à un hurlement d’agonie. Que se passait-il ? Son regard se porta dans cette direction. Elle vit juste une ombre, puis un léger bruissement dans les fougères.

 La peur revint en force, très différente de celle d’avant. Combattre des hommes, d’accord, mais des animaux sauvages, en plus, sur leur propre territoire, c’était une autre histoire. Un autre cri retentit à ses oreilles. La panique commençait à la gagner.

 Son souffle lui faisait mal. Ses jambes devenaient beaucoup trop lourdes. Non, elle ne devait pas céder à la peur. La peur tuait l’esprit et la volonté. Elle n’en pouvait plus. Elle trébucha sur une racine et elle s’étala de tout son long. Elle poussa un petit gémissement de douleur. Elle s’était cogné le genou. Ses yeux la piquèrent.

 Ce n’était pas le moment de pleurer. Elle serra les dents et se releva avec difficulté. Un feulement s’entendit juste derrière elle. La jeune fille se retourna et se retrouva devant un animal qu’elle n’avait jamais vu auparavant, juste entendu parlé.

 L’animal avait un corps semblable à ceux des grands félins, presque disparus de Soleda, mais dont la gueule, plus avancée, comme ceux d’un chien comporter également une mâchoire énorme dont les trois grosses canines se voyaient.

 Clendory ouvrit la bouche pour crier, mais aucun son n’en sortit. Elle allait mourir. L’animal s’élança sans attendre sur sa nouvelle proie. La jeune fille s’éjecta sur le côté en hurlant en recevant un coup sur son bras. Elle retomba lourdement sur le sol glissant. Elle se trouvait sur une pente. Son bras gauche saignait d’une blessure béante. Les larmes inondaient ses joues. Elle ne voulait pas finir dans l’estomac de ce monstre.

 Un nouveau grognement se fit entendre, la faisant réagir. Elle se releva en grimaçant et se mit à dégringoler plutôt que courir sur la pente. Elle se cognait souvent contre les troncs. Elle hurlait sous la douleur. Mais, bientôt sa vue se brouilla et elle perdit connaissance. Son corps chavira et glissa tout le long de la pente jusqu’à la fin de celle-ci, c’est-à-dire, dans l’immense gueule abyssale.

 

 Un mal de tête lui vrillait le crâne. Clendory ouvrit les yeux doucement. Elle avait mal dans tout le corps comme si elle avait passé dans un compresseur. Où se trouvait-elle ? Elle était allongée sur un lit en paillasse, recouverte d’une peau très douce.

 Elle jeta un regard sur elle. Ses habits étaient en lambeau. Son bras gauche était intact. Comment cela se pouvait-il ? Était-elle morte, alors ? Cette pensée la troubla. Elle regarda autour d’elle. Elle ne voyait pas grand-chose, car la seule lumière venait du feu où mijotait de la bonne nourriture. L’odeur donnait l’eau à la bouche d’une affamée.

 La jeune fille frissonna et remonta ses jambes contre elle. Le feu faisait danser les ombres sur la paroi de rocher. Elle devait se trouver dans une grotte, mais, où ? Et qui l’avait soigné ?

 Un mouvement dans le coin le plus sombre de la grotte attira son attention. La silhouette d’un homme apparut dans son champ de vision. Il boitait légèrement de son côté droit. Quand il arriva à la clarté du feu. Elle remarqua sa jeunesse. Il devait avoir l’âge de Davey à peu près. Il était de taille moyenne, plutôt maigre et la peau aussi pâle que celle d’un mort. Clendory en frissonna à cette pensée.

 Il était habillé d’un pantalon et d’une veste de cuir marron. Elle leva les yeux vers le visage de cet homme et son cœur s’arrêta juste un instant. Le jeune homme avait dû être beau, mais maintenant toute sa face droite était défigurée. Il portait les cheveux longs, attaché en queue de cheval, d’un blanc immaculé comme la neige.

 Il s’approcha un peu plus pour s’arrêter juste devant le lit. À cet instant, elle remarqua les yeux de cet homme, des yeux translucides, des yeux vides de toute expression, des yeux morts. Il baissa la tête comme pour la regarder. Clendory se recroquevilla sur elle-même.

- Avez-vous mal quelque part ? Demanda le jeune homme, d’une voix grave et chantante.

 La jeune fille en fut un peu surprise. Cet homme avait une jolie voix.

- Euh ! Non, ça va. La douleur est supportable. Merci. Est-ce que vous êtes un guérisseur ?

 L’homme sourit. Mince, il avait aussi un très joli sourire. Clendory rougit.

- Je suppose que j’en suis un. Vous avez eu de la chance, jeune fille.

- Pourquoi dites-vous cela ? Pour avoir réussi à survivre après l’attaque d’un de ces étranges félins ?

- Ha ! Vous en avez rencontré un ? Alors, vous avez beaucoup de chance d’être béni par la nature. Elle vous a sauvé. Elle a amorti votre chute.

- Chute ? Quelle Chute ?

- Vous être tombé dans ce que l’on appelle la gueule abyssale. C’est la mort assurée pour tout ce qui y tombe. Donc, vous êtes béni par la nature. Elle est la seule à décider qui vivra.

 Clendory n’en revenait pas. De quoi parlait-il ? Mon dieu, où était-elle tombée ?

- Comment dois-je faire pour regagner la surface ?

 Le jeune homme ne répondit pas. Il se détourna et se rendit près du feu. Comment faisait-il ? N’était-il pas aveugle ? Comme s’il avait lu dans ses pensées, il avoua :

- Je suis bel et bien aveugle. Mais, mes autres sens se sont bien éveillés, alors je peux bouger comme si je voyais. C’est étrange, n’est-ce pas ?

- Euh ! Non, au contraire. Au moins, vous ne devez rien à personne.

 Le jeune homme se retourna pour adresser un nouveau sourire. Clendory se sentit mal à l’aise.

- Avez-vous faim ?

 Sans attendre de réponse, il lui servit une assiette et la lui tendit. Clendory se régala. La viande était très sauvage, mais délicieuse, bien qu’elle préfère ne pas lui demander de quel animal c’était.

- Je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Mathias Shang.

- Clendory Isoko. Euh… Comment en êtes-vous venu à habiter dans cette grotte ?

 Le jeune homme éclata de rire. Elle en fut éberluée.

- Pardon ! S’excusa-t-il. Ce n’est pas une grotte, c’est plutôt une caverne et même plus. Ces cavernes traversent tout le continent. Il y a d’innombrables passages, de galeries, pour se rendre n’importe où, dans n’importe quel pays. Je ne suis pas seul, vous savez. Il y a tout un peuple qui vit dans ces cavernes. Ils m’ont recueilli, ma sœur et moi après le drame.

 Mathias porta une main sur son visage, triste. Clendory se mordit la lèvre. Sa curiosité était un vilain défaut. Elle voulait en savoir plus, mais n’osait pas. Elle ne voulait pas vexer le garçon.

- Mathias ? Où dois-je aller pour sortir d’ici ?

 Le jeune homme soupira.

- Il faudra traverser plusieurs galeries dont certaines sont très dangereuses. Il n’y a pas que des humains qui habitent dans ses grottes, il y a aussi plein de monstres, des serpents, des lézards. Certains ne sont pas de petites tailles et beaucoup sont carnivores malheureusement.

 Clendory sentit des larmes couler le long de ses joues.

- Mais, je dois retrouver mon frère et ma sœur. Je dois leur signaler que je suis ici.

- Il est déjà trop tard, Clendory, fini par dire le jeune homme. Ils doivent être loin maintenant. Ils doivent croire à votre mort. Je suis désolé, mais vous avez été inconsciente pendant deux jours.

 Clendory ne put se retenir plus longtemps. Elle éclata en sanglots.

- Suis-je condamnée à vivre dans ces cavernes ?

 Elle sentit une main caresser ses cheveux blonds. Elle leva les yeux et croisa les yeux morts.

- Non, ne vous inquiétez pas, Clendory. Je vous emmènerais vers une sortie, mais vous devrez accepter mon rythme. Je ne peux aller vite, non pas à cause de mon handicap, mais je ne peux pas laisser ma sœur en arrière.

- Je comprends. Vous êtes très dévoué envers elle.

- J’ai réussi à la sauver des flammes de notre maison, mais je n’ai pas pu sauver mon deuxième frère. Depuis, nous vivons ici. Je ne sais pas si mon père est toujours vivant. Et surtout, je ne sais pas où est ma belle-mère, la responsable de ce désastre. La seule chose dont je sais, c’est qu’elle s’est enfuie en emmenant mon plus jeune frère.

- Je suis désolée.

- Vous n’avez pas besoin d’être désolée. La seule chose dont je vous demande, c’est d’être patiente.

 La jeune fille parvint à esquisser un léger sourire, un peu triste toutefois.

- Je vais essayer. Ce n’est pas vraiment dans ma nature, mais je promets de faire des efforts.

- Vous m’en voyez ravi.