Mellrune, la forêt d’Inonumy

 

 Troisièmes jours de marches dans cette immense forêt, Mellrune de son nom, jouxtant avec la grande ville d’Inonumy, Ménérys porta une main à son front en sueur. Il faisait chaud. Il était en pleine période d’été.

 Darkos, en tête, les faisait avancer en une marche forcée. Le premier jour, ils avaient dû courir pour échapper aux soldats d’Isayc. Depuis, Darkos ne les ménageait pas une seule seconde. Menmory, toujours pleine d’entrain, restait à même distance que le vieil homme.

 Ils ne parlaient pas, mais l’homme semblait apprécier la jeune fille, silencieuse. Il ne supportait pas trop Clendory, car elle posait facilement des questions. Elle voulait mieux connaître les deux adultes, mais le vieil homme la rabrouait à chaque fois.

 Ménérys songea juste un instant qu’au moins, il faisait au moins cas de sa présence parce que depuis le premier jour, Ménérys avait bien l’impression d’être invisible aux yeux de cet homme. Était-ce à cause de Davey ? Le jeune homme restait toujours à quelques pas de lui. Il ne parlait pas beaucoup, mais Ménérys pouvait sentir son regard sur lui, presque à chaque seconde.

 Il devait vraiment être un lâche comme Isadora l’avait dit. Il se sentait rassuré par ce regard qui le brûlait à l’intérieur. Il ne savait pas pourquoi, mais il se sentait démuni quand il ne remarquait plus sa présence.

 Ménérys se concentra sur sa marche. Il jeta un coup d’œil face à lui et s’aperçut être trop éloigné des autres. Il soupira. Il était vraiment un boulet. Ces sœurs avaient plus de mérite. Ses pensées s’évadèrent à nouveau. Il priait pour le salut des deux restantes. Il espérait sincèrement qu’elles vivaient.

 Un cri retentit. Ménérys s’arrêta net. Il se mit à regarder autour de lui. La seule chose qu’il voyait était des arbres, des arbres et encore des arbres avec des buissons, des hautes herbes. En tournant, ses yeux noisette croisèrent une chemise vert kaki. Ménérys leva la tête et se sentit rougir sans raison d’ailleurs.

- Ne t’inquiète pas, Ménérys. Ce cri est bien trop loin pour que cela soit en rapport avec ceux de devant.

 Le garçon hocha la tête. Un autre cri retentit le faisant sursauter. Le cri était bien plus proche tout de même. Davey redressa la tête à son tour. Il regardait dans une direction. Il fronça les sourcils. Puis, il attrapa la main de Ménérys, il se mit à courir en direction où Darkos et les autres avaient pris.

 Ils arrivèrent en plein combat. Des hommes recouverts de feuilles s’étaient jetés sur le petit groupe. Darkos devait combattre trois hommes en même temps et ne pouvait plus s’occuper à protéger les jeunes filles. Menmory se débrouillait plutôt bien à garder ses mécréants éloignés. En tout cas, pour une jeune fille, elle savait très bien manier un couteau.

 Un homme aperçut les nouveaux arrivants et aussitôt, il se jeta le plus jeune, mais Davey, plus rapide, lui barra la route. Ménérys avait le cœur qui battait la chamade de frayeur, pour lui, pour ses sœurs et aussi devait-il reconnaître pour ce grand jeune homme dégingandé. Son regard fit rapidement le tour. Darkos avait de plus en plus de mal. Il ne faisait que se défendre. Clendory n’était nulle part. Ménérys s’en inquiétait beaucoup. Où était-elle ?

 Il vit alors un autre homme arrivé par derrière Menmory pour la prendre en traitre. Ménérys ramassa une grosse branche et fonça. Il frappa violemment la tête de l’homme qui s’écroula. Menmory jeta juste un coup d’œil. Son énergie revint au galop. Elle se débarrassa de son adversaire à son tour, puis sans perdre de temps, rejoignit Darkos avec Davey.

 Apercevant les deux jeunes venir en aide à leur camarade, les mécréants finirent par prendre la fuite. Darkos soupira soulagé. Il commençait à se faire trop vieux pour ces combats. Il ébouriffa la tignasse blonde de Menmory. Elle lui adressa un sourire ravi.

- Qui étaient ces hommes ? lui demanda-t-elle, finalement.

- Des maraudeurs, des voyous qui ont élu domicile dans la forêt.

 Menmory se retourna à la recherche de son frère. Elle le trouva agenouillé devant le corps sans vie de celui que le garçon avait frappé. Elle voyait bien les tremblements dans le corps de son frère. Elle se mordit les lèvres. Elle s’approcha et s’agenouilla près de lui. Elle garda le silence.

- J’ai tué, Men, chuchota-t-il, d’une voix atone.

- Je suis désolée, Ménérys.

- N’en fait pas toute une histoire ! S’écria Darkos. C’était soit lui ou ta sœur.

 Davey secoua la tête, un peu exaspérée. Darkos n’aimait pas vraiment les plus faibles, surtout si celui-ci était un homme. Le jeune homme s’agenouilla à son tour près du garçon et murmura :

- Moi non plus, je n’aime pas retirer la vie à autrui, Ménérys. Mais, quelquefois, nous ne pouvons pas faire autrement pour notre survie.

- Je le sais bien, Davey. Mais, je suis un guéri…

- Ménérys ! Coupa Menmory, avec frayeur.

 Le garçon se tourna vers sa sœur et répliqua :

- Pourquoi as-tu peur Men ? Je suis ce que je suis.

- C’est interdit par la loi, Ménérys.

 Darkos se rapprocha, intrigué tout à coup. Interdit par la loi ? Quelle loi ?

- De quoi parlez-vous ?

- Je suis un guérisseur, avoua Ménérys. Je pratique une profession interdite dans tout Inonumy. Je risque la peine de mort.

 Pour toute réaction, Darkos lui donna son bras dont du sang s’écoulait d’une plaie assez profonde. Ménérys déchira un morceau de tissu de la chemise du cadavre, après tout il en avait plus besoin. Il estompa un peu la plaie afin de mieux l’observer. Il fouilla dans son sac à la recherche d’une herbe séchée. Il l’émietta devant la blessure avant de glisser la main dessus.

 Darkos sentit dans son bras comme une décharge électrique. Quand Ménérys retira sa main, la blessure était refermée et juste une fine cicatrice s’y trouvait. Le vieil homme regarda un peu halluciner son bras en moment. Incroyable ! Il avait déjà vu ce talent auparavant. Sa tendre Marine avait eu ce pouvoir également. Il l’avait vu exercer ce talent un nombre incroyable de fois. Il finit par demander.

- Tu as la marque, toi aussi ? Comme les Angios ?

 Ménérys se sentit mal à l’aise. Il se mordilla les lèvres avec hésitation.

- Oui, j’ai bien une marque de naissance, mais contrairement à l’Angio, elle se trouve au centre en bas du dos. Mais, je ne suis pas comme eux. Je suis tout ce qu’il y a de plus humain.

 Darkos garda le silence un long moment. Il se souvenait de la naissance de son petit dernier. Sa femme avait bien failli mourir ce jour-là. Quand la sage femme avait retourné l’enfant, une marque de naissance était bel et bien visible.

- Où se porte la marque sur les Angios ? J’ai toujours cru qu’elle était n’importe où ?

- Non, d’après mon père, les véritables Angios la portent sur leur rein droit. Si elle se trouve sur leur rein gauche, ils risquent fort de mourir jeunes, n’avoir aucun pouvoir ou avoir juste une déficience mentale. Pourquoi cette question ?

 Darkos hésita un instant, troublé.

- Ma défunte femme avait la marque sur son rein gauche et mon dernier-né possédait cette marque sur son rein droit. Mais, cela n’a plus d’importance maintenant puisqu’ils sont tous morts.

 Il adressa un petit sourire triste au jeune garçon. Il se mit à regarder autour de lui. Quelque chose clochait dans le tableau. Il s’exclama d’un coup :

- Où est Clendory ?

 Le frère et la sœur se redressèrent en sursaut. Ménérys s’en voulait d’avoir oublié. Quel frère indigne, il faisait ! Darkos donna des ordres. Davey et Ménérys partaient dans un sens et Menmory et lui dans une autre afin de trouver des éléments pour leur permettre de retrouver la jeune fille disparue. Le vieil homme s’en voulait un peu. Il n’avait pas été très tendre avec elle parce qu’elle l’exaspérait à toujours poser des questions, mais il l’aimait bien. Elle mettait au moins un peu de gaieté dans le groupe.

 Ils cherchèrent ainsi pendant des heures. Un moment, Davey s’exclama qu’il était temps pour eux de rejoindre les deux autres. Mais, Ménérys ne l’écoutait pas. Il s’en voulait à mort. Il était incapable de veiller sur ses sœurs. Il était tellement pathétique ! Il marchait sans regarder devant lui, trop préoccupé par ses pensées. Davey le suivit en silence.

 Quand tout à coup, il vit. Il fonça sur le jeune garçon et le rattrapa juste à temps avant la chute mortelle. Il serra contre lui le garçon. Il avait vraiment eu la peur de sa vie. Ménérys fixait l’énorme trou béant devant lui, sidéré. Si Davey ne l’avait pas rattrapé, il serait tombé dans cette énorme gueule d’un noir profond.

 La peur tirailla son estomac. Un doute l’assaillait. Ménérys se laissa tomber sur le sol et s’approcha doucement du vide. Il poussa alors un hurlement. Non, ce n’était pas possible. Les larmes vinrent inonder ses joues. Davey le tira vers lui et le serra contre lui, tout en lui caressant les cheveux soyeux.

 Quelques minutes plus tard, Darkos et Menmory, en nage d’avoir couru comme des damnés, arrivèrent. Men s’inquiéta en voyant son frère dans les bras de Davey.

- Que s’est-il passé ?

 Davey lui montra le ravin. Darkos fronça les sourcils et s’approcha. Il eut un hoquet et se pencha pour remonter un collier en or dont le pendentif représentait un papillon. Menmory le vit et comprit. Elle arracha des mains de Darkos le collier et le serra contre son cœur. Elle allait devenir folle. Doris, Isadora et maintenant Clendory ! Pourquoi ?

 Le vent se leva et une rafale frôla la joue de Ménérys comme une caresse. Le garçon se redressa les joues sèches. Le vent jouait avec ses cheveux blonds. Menmory observa son frère. Elle avait déjà assisté à ce phénomène une fois. Le vent se levait en rafale, mais seuls les cheveux de son frère bougeaient. Elle était toujours fascinée par ce spectacle. Les deux hommes fixaient l’événement avec incompréhension.

 Davey avait l’impression d’entendre des voix dans le murmure du vent. Puis, le vent stoppa aussi rapidement qu’il était arrivé. Ménérys se laissa de nouveau retomber sur Davey, un peu surpris, mais ravi.

- Ménérys ? Tu vas bien ? Demanda, anxieuse, la jeune fille. On dirait que le vent te pompe toute ton énergie. La dernière fois que cela te soit arrivé, il a fallu que je te ramène sur le dos.

- Ce truc est déjà arrivé auparavant ? demanda Darkos, stupéfait.

- Oui, nous cueillons des framboises sauvages pour une surprise à notre père. C’est arrivé aussi vite et c’est reparti pareil. Qu’est-ce que ces voix ont dit cette fois-ci, Ménérys ? La dernière fois, c’était pour nous prévenir de l’accident d’Isadora.

 N’ayant aucune réponse de son frère, Menmory le secoua.

- Ménérys ? S’inquiéta-t-elle.

 Davey se pencha un peu et repoussa une mèche de cheveux devant le visage du garçon. Il sourit, soulagé.

- Il dort. Tu viens de le signaler, Menmory. Ce phénomène doit lui pomper pas mal d’énergie. Et avec tout le stress auparavant pour retrouver Clendory, il ne tient plus. Laisse-le se reposer. Il en a besoin.

- Oui, mais, nous ne pouvons rester ici, répliqua Darkos. Arriveras-tu à le porter Davey jusqu’à la prochaine clairière ?

- Bien sûr ! Il est aussi léger qu’une plume.

 Sans plus attendre, Darkos se remit en route. Menmory observa le médaillon de sa sœur un instant, triste. Elle le passa autour de son cou. Puis, elle soupira un bon coup et rattrapa Davey.

- Moi, je dirais qu’il est aussi léger qu’une brindille, s’exclama-t-elle, alors.

- Haha ! Non, mademoiselle, une plume est plus jolie !

- Je ne sais pas si cela lui ferait plaisir d’être comparé à une plume !

 Davey lui adressa un sourire. Agréable pour une fois, il n’était pas obligé de baisser la tête.

- Tu aimes beaucoup ton frère, Menmory.

- Oui, c’est mon chouchou, mais il ne faut pas lui dire. Doris aussi, l’aime beaucoup. Elle l’appelle toujours « mon ange ». Mais Isadora et Clendory le rabaissent souvent. Elles ne veulent pas comprendre son envie de ne pas vouloir se battre. Nos voisins ne se gênent pas pour l’insulter, de le traiter comme une fille et surtout de le traiter d’assassin.

- Assassin ? Pourquoi ?

- Ils l’accusent d’être responsable de la mort de notre mère. Mais, c’est complètement stupide. Maman est juste tombée dans les escaliers menant au cachot du château où elle travaillait comme servante. Alors, en quoi Ménérys serait-il coupable ? Et lui, il garde le sourire. Il ne réplique pas, ne dit rien, il leur sourit juste.

 Davey posa ses yeux sur le corps endormi dans ses bras. Le destin était cruel parfois. Il aurait aimé avoir fait sa connaissance en d’autres circonstances.

- Il a raison. Mieux vaut répondre aux imbéciles par le silence.