Journée en forêt


 Sahel entendait sa mère vaquer à ses occupations domestiques. Il soupira soulagé. Au moins pendant ce temps, elle le laissait tranquille et évitait de lui bassiner les oreilles sur le fait de ne pas faire confiance à cet étranger.

 Enfin, étranger ? Requiem n’en était plus un, après plus de six mois passés à Mongoliste. Sa mère était vraiment paranoïaque de penser que le garçon lui voulait du mal. Sahel souleva la petite figurine d’aigle, devant ses yeux. Depuis que son ami le lui avait passé autour du cou, il ne la quittait plus. Il enviait l’ami volatile de Requiem. Il lui enviait sa liberté. Sahel effleura la cicatrice.

 Il détesterait toujours sa mère pour l’avoir scellé de cette façon. Il ne comprenait pas pourquoi elle mentait sur leur véritable identité. Elle avait raconté aux villageois qu’ils venaient d’Inonumy, mais leur véritable nationalité était Nosladien. Pourquoi ce mensonge ?

 Bien sûr, il ne pouvait pas la contredire. Sahel soupira longuement. Il essayait de temps en temps de se souvenir de son père ou de ses frères et sœurs. Il ne se souvenait plus vraiment des événements justes de leur maison prenant feu et que Mathias, Benji et Luna se trouvaient à l’intérieur.

 Pourquoi ne s’en souvenait-il plus ? Pourquoi avait-il l’impression d’un nouveau mensonge ? Sahel se redressa et se dirigea vers la fenêtre. Le ciel était dégagé et le soleil brillait de mille feux. Un soupir lui échappa. Il était de nouveau enfermé dans cette maison.

 Il porta son regard vers une maison un peu plus loin. Il y aperçut la silhouette de Duncan. Il portait son arc à l’épaule. Il allait à la chasse. Sahel eut un léger sourire. Il savait que son ami y allait toujours le mercredi. Il le faisait exprès. Ce jour-là, les trois filles du chef de Maruine, village voisin le plus proche, venaient rendre visite à leur oncle, le frère de leur mère, accompagnée de celle-ci.

 L’une d’elles avait jeté son dévolu sur Duncan. Depuis, le jeune homme se sauvait sous le rire sous cape de Manos. Sahel, amusé, aperçut une deuxième silhouette, plus grande, mais pourtant plus mince. Le garçon perdit le sourire, triste.

 Sahel retourna s’allonger sur son lit, en fœtus. Il s’ennuyait. Il voulait aller avec eux. Il voulait de nouveau jouer avec Otys. Un léger bruit retentit près de la fenêtre. Le jeune garçon se redressa en sursaut. Il pensait voir sa mère, mais sa surprise fut de taille.

 La fenêtre était grande ouverte. Sahel hésita un instant et écouta les bruits. Sa mère ne semblait n’avoir rien entendu, car elle s’agitait toujours dans la cuisine. Il courut vers l’ouverture et jeta un œil au-dehors. Duncan se trouvait près de l’orée de la forêt, quant à Requiem, il était appuyé contre le mur de la maison, le sourire aux lèvres.

 Sahel ne perdit pas de temps. Il sauta par la fenêtre et il se jeta dans les bras de son ami, tout content qu’il fût. Requiem attrapa la main de Sahel et rejoignit ensemble Duncan. Celui-ci n’en revenait pas du toupet de son ami, mais en même temps voir la joie communicative de Sahel le valait bien.

 La chasse, en réalité, était juste un prétexte. Sahel n’avait pas vraiment tort. Duncan se sauvait toujours à cause de cette fille, mais maintenant, il n’était plus le seul à vouloir prendre la poudre d’escampette. Requiem aussi avait beaucoup de succès, pourtant il ne faisait rien pour plaire.

 La plupart des villageois, d’ailleurs, l’évitaient. Ils avaient peur des yeux rouges. Ils affirmaient qu’ils n’étaient pas normaux. Les Stuno n’écoutaient pas les rumeurs de ce genre. Ils trouvaient égoïste et méchant de juger une personne sur le simple fait de sa différence. Duncan jeta un coup d’œil à son ami.

 Requiem marchait un peu à l’avant tenant toujours la main de Sahel et lui racontait une histoire amusante, étant donné le rire silencieux du garçon. Otys se tenait sur l’épaule de son ami humain. Duncan grimaçait en voyant les serres bien ancrées, pourtant Requiem ne semblait ressentir aucune douleur.

 Les trois garçons marchaient depuis un long moment quand ils débouchèrent sur une clairière celle où Duncan avait fait la connaissance du jeune angio. Sahel lâcha la main de Requiem et il s’élança vers le ruisseau. Tout en courant, il se déshabillait pour finalement se jeter à l’eau.

 Requiem jeta un coup d’œil vers Duncan et le vit regarder le jeune garçon, halluciné. Le jeune angio ne put s’empêcher d’éclater de rire. Il avait vite compris le côté très pudique des mongolistes. Requiem vient s’agenouiller près du ruisseau. Il arrosa Sahel qui s’amusait à faire l’ange.

 Le garçon sourit et se vengea en envoyant une grosse brassée d’eau. Otys, toujours perché sur l’épaule de son ami, se fit ainsi arroser. Il se secoua en glatissant de mauvaise humeur. Il le fut encore plus quand il se rendit compte que Requiem se moquait gentiment de lui. Par pure vengeance, il lui pinça l’oreille avant de s’envoler en boudant.

 Requiem fit la grimace sur le coup de bec, mais ne se départit pas de son sourire. Il se sentait bien ici. Il arrivait facilement à ne plus penser à la mort de sa sœur, ni à toutes les personnes qu’il avait connues à Inonumy. Peut-être, un jour prochain, il aurait assez de puissance pour essayer de reprendre son pays. Mais, pour l’instant, il n’était rien. Certes, ces pouvoirs s’affirmaient de jour en jour, mais seul il ne pouvait rien faire.

 Depuis son évasion du château, il avait appris en discutant avec des voyageurs que de grosses sommes étaient versées à toutes personnes qui signalaient un angio, aux hommes d’Isayc. Mais, Requiem savait aussi que le nouveau Roi d’Elhalyne offrait également cette récompense pour les mêmes raisons.

- Sahel ? Tu devrais sortir. Tu vas finir par attraper froid, s’exclama, finalement, Duncan.

 Le jeune homme s’installa en tailleur juste à côté de son ami. Sahel, toujours pataugeant dans l’eau, faisait la sourde d’oreille. Duncan secoua la tête, exaspérée.

- Requiem, dis-le-lui, s’il te plait ! Il ne m’écoute jamais et après, il lui arrive toujours une broutille.

 L’angio observa le petit ange. Sahel nageait comme un petit poisson et d’ailleurs, il était plutôt doué pour la pêche. Requiem ne peut s’empêcher de s’esclaffer quand Duncan reçut un poisson en pleine figure. Dans l’eau, Sahel riait les yeux pétillants de malice.

- Espèce de petit démon !

 Le mongoliste attrapa le poisson et l’observa un moment. Il donnait l’eau à la bouche. Il se décida enfin. Il se leva et s’éloigna pour trouver du bois. Requiem lui se laissa tomber vers l’arrière. Il se mit à observer le ciel sans nuage. C’était si agréable de sentir l’air pur et non plus l’air confiné de sa prison.

 Duncan dut s’éloigner un peu pour trouver du bon bois. Quand il revint dans la clairière, il resta un instant surpris et amusé. Requiem était assis, le dos adossé à un arbre, avec Sahel entre les jambes, endormi.

 Sans rien dire, le jeune homme empila les morceaux de branches, puis les entoura de pierre, afin d’éviter de créer un incendie accidentel. Requiem observait son ami travaillé, tout en caressant d’une main distraite les cheveux blond cendré. Duncan avait bien du mal à faire une étincelle, alors, Requiem l’aida en douceur en se concentrant sur la flamme.

 Duncan en fut très surpris par le phénomène, mais il n’imagina même pas que c’était grâce à l’aide de son ami. Il sourit juste quand il aperçut les autres poissons pêcher par le jeune garçon.

- Mais, c’est que notre Sahel a des talents cachés.

- Tu es un gourmand, Duncan. Tu vas finir par ressembler à une grosse baleine.

- Mais euh ! Il n’y a aucun mal à aimer manger, monsieur. Toi, par contre, tu as hérité d’une marmotte.

 Requiem baissa son regard de sang sur le corps frêle dans ses bras. Il sourit.

- C’est agréable de ne plus se sentir seul.

 Duncan fut interdit par ces mots, mais n’osa pas demander plus d’explications. Il ne savait pas trop d’où lui venait cette idée, mais il était sûr que son ami n’avait pas un passé des plus réjouissants.

 La bonne odeur de poisson grillée réveilla Sahel dont le visage exprimait clairement sa faim. Il quitta, avec regret, la chaleur des jambes de Requiem, pour se rapprocher du feu. Mais, comme en plus, il avait le flegme de se lever, il s’y rendit à quatre pattes.

- Tu es un petit clown, Sahel, s’exclama Duncan, en observant son manège. Il lui tendit ensuite une broche. Le garçon lui répondit en lui tirant la langue avant dévorer sa nourriture avec délectation.

- Bah ! Il faut bien qu’il s’exprime d’une certaine façon, répliqua Requiem.

 Celui-ci se dirigea directement dans le dos de Duncan et lui piqua sans la moindre hésitation le poisson grillé que le jeune homme allait mettre à la bouche.

 Duncan regarda sa main vide, sous le regard rieur de Sahel.

- Mais, ce n’est pas vrai. Tu es pire que ce démon.

 Tout en râlant, sous le rire de ses deux amis, il fit cuire un autre poisson, espérant cette fois-ci pouvoir se régaler. Mais, Otys en décida autrement. Il vint sans prévenir se poser sur l’épaule du Mongoliste. Duncan grimaça de douleur en sentant les serres. Il en lâcha sa nourriture. Ni une, ni deux, Otys en profita pour le lui piquer à son tour avant de s’envoler.

 Duncan porta une main à son épaule douloureuse, mais ne semblait n’avoir aucune blessure. Il resta coi un instant, avant de s’écrier.

- Il n’y a pas un pour rattraper l’autre. Qu’est-ce que je vous ai fait ?

Sahel riait, plié en deux à en avoir mal aux côtes. Requiem souriait aussi. C’était une bonne journée ensoleillée dans la bonne humeur. Il n’avait jamais autant ri auparavant. Il était bien heureux d’avoir rencontré ces deux êtres si différents.

 Le plus jeune fouilla dans le sac de son ami et sortit une petite flute. Il le tendit à Requiem. L’angio regarda le petit instrument en silence pendant un moment. Cette flûte appartenait à sa sœur. Avant de partir pour Elhalyne, elle était venue le voir et lui avait donné cet instrument afin qu’il ne l’oublie pas. Il sentit la main de Sahel sur sa jambe. Requiem leva les yeux et croisa ceux argentés de son jeune ami. Il le regardait avec inquiétude.

- Je ne savais pas que tu jouais de la flûte, Req.

- Elle appartenait à ma sœur.

 Apercevant une certaine tristesse dans les yeux rouges, Duncan se mordit les lèvres. Il voudrait poser plein de questions, mais il ne savait pas trop comment en parler sans attrister encore plus son ami. Sahel penchait la tête de côté. Il leva une main et la posa juste en dessous de celle qui tenait la flûte. Il fit le geste de la remonter. Requiem comprit assez bien ce que le garçon voulait.

- Ne m’en veuillez pas s’il y a de fausses notes.

 Requiem apporta la flûte à ses lèvres. C’était une flûte faîte de bois, mais traversière. Il fit quelques notes en grimaçant avant de trouver le bon rythme. Duncan souriait. La mélodie ressemblait assez à la nature environnante. Elle était apaisante, mais en même temps entraînante.

 Sahel se leva et s’amusa à danser en suivant le rythme. Il sautillait, battait des bras et frappait des mains sous le rire de Duncan. Otys vint même accompagner son ami en trompetant à certains moments, répondant à la mélodie.

 La journée se passa ainsi. Il vint l’heure de rentrer. Toute la joie de la journée disparut aussitôt sur le visage de Sahel. Il rentra en compagnie de ses amis en trainant les pieds. Il ne voulait pas rentrer dans cette maison où aucune chaleur n’y était. Il sentit une main sur sa tête. Il leva ses yeux tristes vers Requiem. Celui-ci s’agenouilla et lui donna son dos. Sahel retrouva un peu le sourire. Il ne se fit pas prier pour grimper sur le dos solide de son ami. Il lui entoura ensuite le cou de ses bras. Sa peau laiteuse ressortait face à celle de l’angio. Il enfouit son visage dans le cou et en quelques minutes, il s’endormit.

 Quand tous trois sortirent de la forêt, les deux jeunes hommes restèrent sidérés face au drame qui s’était produit pendant leur absence. Des hommes et des femmes s’acharnaient à étreindre le feu qui détruisait entièrement la maison des Shang. Elina les aperçut en premier et fonça sur eux. Elle avait les yeux rouges. Elle remarqua la silhouette endormie de Sahel. Elle craqua. Sans comprendre, Duncan serra sa mère dans ses bras. Manos, venant les rejoindre, leur expliqua :

- Nous avons entendu une énorme explosion. Quand nous sommes sortis, la maison était déjà entièrement en feu. Nous avons tous cru que Sahel se trouvait à l’intérieure.

- Mon Dieu ! J’ai croisé Marine. Elle m’a juste annoncé qu’elle se rendait au village voisin et qu’elle rentrerait ce soir. Je n’ai pas eu le temps de lui demander où se trouvait Sahel, raconta Elina, enfin calmé.

 Requiem sentit les bras de Sahel se serrer plus fort autour de son cou. Il pouvait également sentir son corps trembler. Il tourna légèrement la tête vers l’arrière. Il vit le garçon observer sa maison avec dans le regard une lueur apeurée, terrifiée. L’angio jeta un simple coup d’œil aux restes de la maison. Le feu commençait à s’éteindre de lui-même. Il annonça aux autres qu’il rentrait.

Il se dirigea vers la maison des Stuno. Il pénétrait directement dans la salle de jour séparé de la cuisine par un comptoir. Il gagna le couloir sur la gauche et entra dans la pièce du fond, la chambre d’ami. Il déposa son fardeau sur lit. Sahel se coucha et se recroquevilla en fœtus. Requiem s’assit sur le lit et posa une main sur le front du garçon pour repousser une mèche de cheveux cendrée.

- Ce n’est pas la première fois que tu vois ta maison en feu, pas vrai Sahel ?

 Le garçon s’agrippa à l’oreiller, mais hocha la tête.

- Est-ce que tu as perdu des personnes dans cet incendie ?

 Le garçon affirma de nouveau. Il ouvrit la bouche comme s’il voulait parler, mais aucun son ne sortit. Des larmes coulèrent le long de ses joues. Requiem se mordit la lèvre. Qu’est-ce qu’il ne donnerait pas pour libérer le garçon !

- C’était des personnes que tu aimais beaucoup ?

 Sahel hocha affirmativement.

- Ton père ?

 Il secoua la tête négativement. Requiem en fut surpris. D’après, les dires de Marine Shang, elle aurait perdu son mari lors de l’attaque d’Isayc. Requiem savait déjà qu’elle mentait sur un sujet. Elle ne pouvait pas venir d’Inonumy puisqu’elle se trouvait déjà à Mongliste quand Isayc était devenu le maître de ce Royaume. Étant donné leur peau laiteuse, l’angio pencherait plus pour des Nosladiens.

- Sahel ? Es-tu Inonumien ?

 Il eut confirmation du mensonge en apercevant la négation. Pourquoi avait-elle menti ?

- Si ce n’est pas ton père que tu as perdu, mon ange, serait-ce un frère, une sœur ?

 Sahel se mit à pleurer encore plus. Il se jeta dans les bras de l’angio. Requiem le serra contre lui. Il pouvait très bien comprendre la douleur de perdre des êtres qui vous étaient chers. Il ne chercha pas à en savoir plus. Tant qu’il ne parviendrait pas à lui retirer la malédiction, ce serait beaucoup trop difficile d’en connaître davantage. Il soupira. Une chose certaine, il allait apprendre à Sahel à écrire et par la même occasion, il prendrait en main Duncan aussi. Depuis la mort de sa sœur Nadria, ses prémonitions ne refaisaient plus surface, mais son instinct lui conseillait la prudence et la prévoyance.

 Quand Elina parti à la recherche du garçon qu’elle avait appris à apprécier et à aimer comme un fils, elle fut attendrie de le voir endormit serrant comme un trésor Sahel, dans ses bras. Elle referma la porte doucement préférant les laisser tranquilles.