Le centre commercial : 60

 

 Avoir son professeur à domicile était bien pratique selon Luce. Il pouvait ainsi éviter de prendre le bus. Cody était de corvée à les emmener en cours même si celui-ci ne travaillait pas. Carlin en profitait également même s’il venait en râlant. Il n’aimait toujours pas la voiture et affirmait, surtout pour énerver le professeur, qu’il conduisait mal.

 Bien évidemment, amener un élève en particulier amenait invariablement des sous - entendus du genre, « le professeur Amory devait avoir une relation avec Luce, le chouchou du proviseur. » Cody serrait les dents en entendant cette rumeur. Luce lui préféra en rire et s’amusa à le mettre plus d’une fois mal à l’aise, sans compter sur le père. Celui-ci était bien pire et faisait d’autres rumeurs des plus farfelues. En tout cas, Tankeï devait s’en mordre les doigts d’avoir demandé l’aide de Carlin Oda, mais ce n’était pas le cas. Il aimait bien l’ambiance dans ce lycée. Rare les fois où la violence se faisait sentir.

 Les élèves prenaient réellement plaisir à venir en cours, même si c’était souvent pour se moquer ouvertement de tous leurs professeurs, mais aucun d’eux ne s’en formalisait. Ce n’était jamais par méchanceté, ils l’avaient bien compris. Pourtant, une chose avait changé. Le docteur Saphira Folker avait démissionné sans aucune raison valable. Personne ne savait vraiment pourquoi elle avait soudainement décidé de partir en Angleterre.

 Pour la remplacer, le docteur Allan Harnett fut nommé à ce poste. C’était un homme de taille moyenne, au physique banale d’une cinquantaine d’années. Il faisait plus vieux que son âge, d’ailleurs, mais les élèves l’adoraient. Il agissait avec eux comme un père ou un ami selon le cas.

 Pourtant, un groupe d’élèves ne l’aimait pas, surtout deux d’entre eux. Il ne savait pas vraiment pourquoi ils ressentaient ce rejet envers cet homme, mais ils trouvaient tous deux que cet homme cachait sa vraie personnalité.

 Leurs amis ne comprenaient pas leurs réactions, mais ne cherchèrent pas à les faire changer d’avis. Ils savaient que cela ne servirait à rien et risquait plutôt de les énerver. L’un d’entre eux ne voulait pas encore recevoir ce satané cahier bleu sur la tête. Il faisait déjà assez de cauchemars comme cela, quant à l’autre, il préférait ne pas énerver sa moitié. Il avait bien vu ce week-end à quel point il pouvait être sadique au possible. Mieux ne valait pas réveiller la bête noire, n’est-ce pas ?

 Bien évidemment fait exprès, le groupe avait souvent la malchance de se retrouver en présence de cet homme détesté. Monsieur Harnett venait souvent leur adresser la parole dès qu’il les voyait avec un sourire jovial à faire crisser les dents de Luce et de Jeff.

 Pour une raison inconnue des autres, les deux garçons parlaient souvent en tête à tête et se taisaient dès qu’un de leurs amis s’approchait. Alexis en fut très intrigué et s’imagina des choses qui n’existaient que dans son esprit.

Mais il est vrai aussi que si un regard extérieur regardait pour la première fois Luce et Jeff, il pourrait se poser des questions sur leur rapport. Des questions qui pourraient à l’origine rendre jaloux leur petit ami à chacun, mais ce genre de sentiment n’arrivèrent jamais à l’esprit de Quentin, trop dans sa bulle et à ses douleurs fessières dues à la maltraitance dudit petit ami, quant à Erwan, il ne voyait pas l’intérêt d’être jaloux pour rien, sinon cela ferait belle lurette que son Luce serait enfermé dans une cage dont il serait le seul à avoir la clé.

Dans l’après-midi, la classe de Luce eut le droit de rentrer chez eux plutôt, car leur professeur de biologie était absent. Alors, Luce décida d’aller au centre commercial, en compagnie de Jeff et d’Ashanti. Il n’oublia pas de prévenir ses pères comme il le devait à chaque fois qu’il terminait plus tôt. Carlin et Renko ne l’obligeaient pas rentrer directement juste les prévenir de tout changement de planning, afin de ne pas être inquiet. Ils l’étaient déjà bien assez quand monsieur Luce décidait de faire l’école buissonnière.

Luce voulait se changer les idées et surtout pour ne pas s’ennuyer. Il ne verrait pas Erwan de toute la semaine. Le jeune homme avait dû remplacer son grand-père au pied levé pour subir une semaine de rendez-vous important à travers tout le pays, accompagné par Youji, son père. August Miori avait été hospitalisé après un malaise. Il avait fait une chute de tension très forte. Sa belle-fille lui avait prescrit un repos complet pour plusieurs jours sans discuter.

August avait dû céder sous l’insistance de la femme de son fils et de sa propre femme également. Luce se promit d’aller lui rendre visite prochainement pour remonter le moral à cet homme qu’il considérait comme son grand-père également. Pour l’instant, il allait profiter de l’absence de son démon pour faire ses achats de Noël. Dans un peu plus deux semaines ce serait le réveillon, il devait donc se dépêcher.

Le garçon était bien content d’être accompagné de ses deux amis pour les faire. Ils allaient pouvoir s’amuser comme des fous. Et pour s’amuser, ils le firent. Ils arrivèrent au centre commercial en prenant le bus et dès l’instant où ils y pénétrèrent, les deux garçons se liguèrent contre Ashanti pour la faire rougir d’embarras.

Ils allèrent dans les boutiques féminines et s’amusèrent pendant un bon moment dans le rayonnage de sous-vêtements avec des sous-entendus assez lubrique. La jeune fille devint rouge comme un coquelicot, sous le regard des clients et des vendeuses. Ceux-ci ne savaient pas trop comment agir. La plupart finissent par s’esclaffer de l’embarras de la jeune fille et la plaignirent sincèrement.

Elle finit par se mettre en colère et elle les pourchassa à travers les rayons et dans la galerie marchande avant de s’arrêter net devant une boutique de gadget en tout genre. Un sourire naquit sur ses lèvres. Elle y entra et trouva assez vite ce qu’elle cherchait.

Les garçons l’attendaient près d’une fontaine. Ils discutaient tranquillement. Elle s’approcha doucement. Jeff et Luce se levèrent à son arrivée. Ashanti leur sourit et jeta sur Jeff la fausse araignée. La réaction ne se fit pas attendre. Il poussa un petit cri et recula. Il bascula contre la fontaine et se retrouva les fesses dans l’eau.

Luce observa la scène, interloqué sur le moment, avant d’avoir un fou rire, bientôt suivi par Ashanti. Jeff leur jeta un regard noir avant de s’esclaffer à son tour. Luce l’aida à sortir avec difficulté, car Jeff essaya de le faire chavirer à son tour, mais n’y parvint pas.

Jeff dut se rhabiller de la tête au pied avant de rejoindre ses deux amis attablés à une table d’un bar-restaurant mangeant des pâtisseries. Jeff s’installa et regarda la part de gâteau. Il amena un morceau et le savoura. Il en reprit une part et se tourna vers Luce. Celui-ci souriait en lisant un message sur son portable. Quand il le vit raccrocher, il l’appela. Le garçon leva la tête et reçut une cuillère de chantilly en pleine figure. Ashanti faillit s’étouffer de rire, tout comme Jeff.

 Luce retira un peu de chantilly sur son visage et le goûta. Quel gâchis ! Il en retira à nouveau et son regard pétilla. Sans prévenir, il se redressa et en déposa sur la joue d’Ashanti, et sur Jeff aussi qui n’avait pas eu le temps de bouger assez vite.

- Ah ! Luce, t’es pénible ! Je viens juste de me changer !

- Pfft ! Il ne fallait pas commencer. Je te rends juste la monnaie de ta pièce, s’exclama, joyeusement, Luce, en riant.

- Bon ! Les garçons ? Vous savez quoi prendre pour vos amoureux.

 Jeff et Luce se regardèrent avant de se tourner vers la jeune fille avec un sourire.

- Et toi, Ashanti ? Que vas-tu offrir à Alexis ?

- À vrai dire, je n’en sais rien du tout.

 Luce s’avachit sur la table et laissa échapper.

- Ah ! Tu ne nous aides pas beaucoup ! Quand j’imagine toutes les personnes à qui je dois trouver un cadeau, cela me fait peur.

 Jeff allait prendre la parole quand il vit son ami se redresser, le visage fermé. Il se tourna et croisa le regard gris d’Allan Harnett. Qu’est-ce qu’il fichait là ? Il était énervant ce type. Il avait comme l’impression qu’il les avait suivis.

- Monsieur Harnett ? Que faites-vous ici ? Demanda Luce, la voix glaciale.

- Voyons, voyons, jeune homme. Ce n’est pas une façon de saluer une connaissance. Tes parents auraient-ils oublié de t’apprendre la politesse ?

- Laissez mes parents tranquilles, monsieur Harnett. La façon dont ils m’élèvent les concerne.

- Biensûr, biensûr ! Ne rentrez pas trop tard ! Les rues sont dangereuses pour les enfants ces temps-ci.

 L’homme sourit avant de les saluer et de s’en aller comme si de rien n’était. Luce serra les dents. Il ne l’aimait pas. Il n’avait jamais ressenti un tel rejet pour quelqu’un même pas envers les femmes en y pensant.

- Il est louche, ce type, s’écria Jeff.

- Vous avez raison, les garçons. Je n’avais pas remarqué au lycée, mais il me fait froid dans le dos. Je ne l’avais même pas entendu arriver. Il faudrait essayer de se renseigner sur lui. Cela doit être faisable, non ? Demanda Ashanti, serrant ses bras autour d’elle, frissonnant.

- Oui, cela doit être faisable. Je peux demander à Shin. Il doit déjà essayer de trouver où est passée ma mère.

- Tu n’as toujours pas de nouvelles ?

- Non, je devrais passer à l’appartement pour voir si David est passé. Il saura peut-être quelque chose.

- Nous irons voir en rentrant, c’est sur notre route après tout et par la même occasion, je vous présenterais une personne digne de confiance. Elle a longtemps travaillé dans la police, maintenant elle gère une agence de détectives. Elle nous aidera sans problème. C’est une grande amie à papa Carlin.

- Haha ! Tes parents en connaissent du monde, ma parole ! S’exclama Ashanti, détendant un peu l’atmosphère.

- Oui, ils ont fait beaucoup de connaissance le long de leur vie. Des connaissances souvent très utiles en cas de souci, c’est pratique.