À la société Miori : 57

 

 Lina Soba leva la tête vers l’immense immeuble en verre face à elle. Elle soupira. Comment allait-elle être accueillie ? Son dernier face à face avec son père remontait à deux ans pour se terminer en dispute.

 Prenant son courage à deux mains, elle se décida enfin à pénétrer dans l’antre du chef de la famille Miori. Sans regarder autour d’elle, de peur de changer d’avis, elle se dirigea vers les ascenseurs, vers celui du centre.

 Quand les portes s’ouvrirent, Lina fut éjectée à l’intérieur. Elle eut juste le temps de se protéger de ses bras avant de se cogner contre le mur. Elle se retourna d’un bloc pour en découdre avec le manant, mais ses insultes lui restèrent en travers de la gorge face à l’homme devant elle. « Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’il avait grandi depuis deux ans ! Pensa-t-elle, aussitôt. »

- Tu ne tiens pas sur tes jambes, tante Lina, s’exclama l’insolent, avec un sourire ravageur.

 Il n’y avait pas à dire, son neveu était toujours aussi canon, mais aussi insupportable.

- Tu es une brute Erwan !

 Sans crier garde, le jeune homme l’attrapa par les épaules et lui donna deux bises sur les joues.

- C’est pour me faire pardonner.

 Lina s’appuya contre le mur et regarda, en silence, les numéros d’étages défilés.

- Qu’est-ce qui t’amène, tante Lina ?

- Je pourrais te poser la même chose.

- Je vais juste récupérer un dossier, sinon je travaille ici de temps en temps. Tu ne savais pas, tante Lina ?

 Surprise, la jeune femme posa son regard de nouveau sur son neveu.

- Finalement, mon père a réussi à trouver un héritier. Tu es stupide. Tu vas bousiller ta santé dans cette compagnie tout comme lui.

 Erwan secoua la tête en riant.

- Grand-père se porte comme un charme, tante Lina. Et puis, moi, j’adore les défis.

 Ils arrivèrent enfin au dernier étage. Erwan accompagna Lina jusqu’au bureau du P.D.G.

- Tu veux vraiment devenir son successeur ? Devenir un bourreau de travail ?

 Erwan gloussa et répliqua :

- Je ne suis pas grand-père, tante Lina. Je ne peux pas pour me permettre de délaisser mon Luce.

 Interloquée, la jeune femme s’arrêta nette dans le bureau de la secrétaire absente puisqu’à l’origine les bureaux étaient fermés le samedi.

- Ton Luce ? Depuis quand sors-tu avec des hommes ? Toi, le bourreau des cœurs ?

 Erwan éclata de rire. Lina lui lança un regard noir pour s’être moquée d’elle.

- Pardon, pardon ! Je pensais que tu étais au courant puisque tout le monde le sait. Et pour ton information, je ne sors pas avec des hommes, mais juste Luce.

- Ne joue pas avec les mots, Erwan. Depuis quand as-tu changé de bord ?

 Erwan, sans aucune gêne, s’installa sur le bureau de la secrétaire.

- Je n’ai pas changé de bord, tante Lina. J’ai toujours été amoureux de Luce. Ces filles ont juste servi à apaiser mon désir de le posséder trop tôt.

 Lina se mit à observer avec insistance ses chaussures. Elle voulait en savoir plus, mais ne savait pas comment aborder le sujet. Erwan attendit sagement que sa tante reprenne la parole. Il voyait son envie de parler.

- N’as-tu pas peur ? N’as-tu pas peur du regard des autres, Erwan ?

- Non, cela ne m’effraie pas. Il n’y a rien à avoir peur dans cette relation. Ce n’est pas ma faute si la personne dont je suis amoureux est un garçon comme moi.

 Lina se laissa tomber sur une chaise à bout de nerfs, la tête entre ses mains. Elle se mit à sangloter. Erwan s’élança auprès d’elle et s’agenouilla, la prenant dans ses bras. Lina posa sa tête contre l’épaule solide de son neveu. Depuis combien de temps ne s’était-elle pas sentie aussi bien ?

- Merci Erwan. Tu peux être un ange, quand tu le veux.

- Héhé ! Qu’est-ce que tu crois ! Je suis un véritable amour.

 La jeune femme se mit à rire. Que cela faisait du bien !

- Alors, si tu disais tout ce qui te chagrine à ton neveu préféré ?

 Elle lui caressa tendrement la joue.

- Haha ! Luce doit souvent avoir la tête à l’envers avec toi.

- Hein ? Tu veux rire ! Il peut être bien pire. Il a l’apparence d’un ange, mais c’est un vrai démon.

 Lina sourit attendrie. Les yeux bleus comme les siens brillaient de mille feux. Pour être accro à son Luce, il l’était ! L’étudiant serra entre les siennes, les mains tremblantes de sa tante.

- Alors, je t’écoute, tante Lina.

- Appelle-moi simplement Lina.

- Mmmh ? Comme tu le désires, ma euh… Lina.

- Je ne sais plus où j’en suis. Depuis notre retour ici, je deviens cruelle. Nous allons divorcer.

 Ne le voyant pas réagir, la jeune femme observa son neveu. Celui-ci avait le visage imperturbable.

- Tu ne sembles pas surpris. Quelqu’un te l’avait déjà dit ?

- Non, je le sais, c’est tout. Vous auriez dû le faire depuis longtemps. Vous êtes vraiment long à la détente. Vos regards ne sont plus remplis d’amour, mais juste d’amitié ou fraternels.

 La jeune femme baissa la tête, un léger sourire triste sur les lèvres. Pathétique ! Être lu par un garçon bien plus jeune qu’elle, c’était vraiment pathétique.

- Hier soir, j’ai été désagréable avec Kaigan. Je l’ai tellement poussé à bout qu’il a fini par me dire : « Je te déteste ». Je ne pensais pas avoir aussi mal. Je n’ai pas désiré les avoir, mais quand Akira s’est mis en colère, je me suis tout de suite dit que pour lui ce serait injuste de perdre les jumeaux finalement. Quand ils sont nés, je n’ai pas voulu les prendre à bras. Je les ai abandonnés dès leur naissance. Alors, dis-moi pourquoi entendre Kaigan me dire, droit dans les yeux, qu’il me déteste, me fait-il aussi mal.

- Parce que tu es un être humain, Lina, tout simplement. Nous n’aimons pas être rejetés par les autres. Nous voulons tous être aimés. Je voudrais juste savoir pourquoi tu essaies maintenant de les récupérer. Tu as signé tout comme Shin un papier comme quoi les jumeaux étaient à la garde exclusive d’Akira et de Matt. Un papier irrévocable fait selon la nouvelle loi sur l’adoption.

 Lina posa son front sur l’épaule d’Erwan, puis répondit avec un léger sourire dans la voix.

- Shin et moi, nous ne lui avons jamais dit pour ce papier. Je voulais voir jusqu’où il serait capable pour l’amour de ses petits et aussi, si Kaigan et Hans les aimaient vraiment. Je suis stupide, pas vrai ? J’aime beaucoup mon père, mais en même temps, je le déteste. Il a été là quand j’étais toute petite, mais dès que j’ai eu l’âge d’aller en primaire, je ne le voyais presque plus. Il ne venait jamais lors de mes galas à l’école. Je sais bien qu’Akira et papa sont deux êtres très différents, mais…

- Tu voulais tester leurs sentiments à tous les quatre, non à tous les cinq. Et le résultat ?

 Lina releva la tête avec un large sourire humide.

- J’aurais aimé avoir un père comme lui. Pour sauver Kaigan, il était prêt à y perdre la vie lors de l’accident.

 Erwan ébouriffa la chevelure brun ondulé de sa tante et gloussa.

- Tu es bête, Lina. Grand-père donnerait sa vie pour toi, c’est juste qu’il est très timide. Il n’a jamais su comment vous exprimez son amour pour vous trois. D’après les souvenirs qu’il me raconte des fois, son enfance n’a jamais été heureuse. Il semblerait que ses parents n’étaient jamais satisfaits de ses efforts. Ils lui faisaient reproche sur reproche.

- Comment as-tu réussi à lui faire parler des grands-parents ? Chaque fois où j’ai essayé, il m’envoyait boulet.

- Héhé ! Je suis un génie.

 La jeune femme éclata de rire. Pour être un génie, il l’était pour avoir réussi ce tour de force. Elle se sentit vraiment beaucoup mieux après avoir parlé.

- Bon, je devrais aller dire bonjour au grand patron.

- Euh ! Ce n’est pas la peine. Il n’est pas là. Il est parti en amoureux avec Debbie à une source thermale.

 Lina secoua la tête, exaspérée.

- Et pourquoi ne me l’as-tu pas dit plutôt ?

 Le jeune homme se redressa en tirant sur le bras de sa tante pour la faire se remettre debout.

- Pour te faire parler, bien sûr ! Allez, viens ! Nous allons rejoindre mon ange, il nous attend au restaurant au rez-de-chaussée. Il doit se demander ce que nous fabriquons.

- Hein ? Pourquoi le fais-tu attendre pour moi ?

 L’étudiant lui tira le bras pour la faire avancer plus vite.

- Luce t’a vu arriver. Il a dit « Erwan va t’occuper de ta tante, elle semble ne pas être dans son assiette ». J’ai juste obéi à ses ordres comme toujours.

 La jeune femme regarda sa main tenue par celle immense de son neveu, un peu sidérée avant de s’esclaffer.

- Vous faites une sacrée paire tous les deux. Erwan ? Merci beaucoup. Je vais suivre ton exemple et ne pus m’effrayer pour rien. Je vais reprendre ma vie en main. Je vais m’excuser auprès d’Akira et des jumeaux.

- Et pour Shin ?

- Je vais le libérer et redevenir sa meilleure amie comme avant.

- Bien et ensuite, tu viendras me donner un coup de main dans la société.

- Pardon ?

- Bah ! Oui, il faut bien rembourser ta dette. Je t’ai remonté le moral donc tu dois m’aider à ton tour.

- Haha ! Tu es vraiment un démon Erwan Miori.

- Tu ne sais pas à quel point je le suis, Lina. Prépare-toi, je vais jouer les entremetteurs et te trouver une jolie demoiselle.

 Lina resta interloquée devant la phrase de son neveu. Elle leva les yeux vers lui et elle le vit l’observer, les yeux brillants de malice. Comment avait-il deviné, le bougre ?