Un professeur à la rue : 52

 

 Le destin avait décidé d’ennuyer, d’énerver ou tout simplement d’anéantir tous les efforts du professeur Amory. Alors qu’ils approchaient de son lieu de résidence, ils aperçurent les pompiers en train d’éteindre un énorme incendie. La maison louée à Cody venait tout simplement de flamber comme du petit bois.

 Il n’avait pas attendu que la voiture s’arrête pour sortir du véhicule. La peur le tenaillait au ventre. Heureusement, le Capitaine des pompiers le rassura sur la sécurité des habitants de la demeure et lui montra un peu plus loin une de leurs ambulances.

 Cody s’y rendit en courant et fut aussitôt assailli par deux enfants seulement âgés de cinq ans et trois ans. Le jeune homme les serra sur son cœur, tout en adressant un faible sourire à sa petite sœur et à son frère. Celui-ci avait une vilaine plaie sur la main gauche.

 Il se renfrogna quand son regard croisa celui de l’assistance sociale. Cette femme, il la détestait. Elle cherchait tous les moyens pour lui faire perdre la garde de ses neveux. Étant donnée, son chignon démêlé, elle devait se trouver dans leur maison quand l’incendie avait pris.

- Que s’est-il passé ? Finit-il par demander.

 Asia essuya ses larmes. Son frère prit la parole.

- Nous n’en savons rien justement. Nous étions dans le salon avec madame Berzoc. Nous discutions tranquillement, quand sans crier gare, de la fumée a commencé à sortir du cellier. J’ai crié à Asia de sortir avec madame Berzoc et d’appeler les pompiers. Je suis monté à l’étage pour chercher les petits et ta chambre prenait feu également. Je n’ai rien compris.

 Ben secoua la tête pour effacer ses mauvais souvenirs. La peur d’arriver en retard pour chercher Léon et Sam qui jouaient dans leur chambre le tenaillait encore. Cody posa les petits qui restaient scotchés à lui comme des sangsues et rejoignit son frère. Il lui ébouriffa les cheveux teints en vert et coupés en forme de cherokee.

- Ça va aller Ben. Ne t’inquiète plus.

- Ne pas s’inquiéter, monsieur Amory ? Vous me faites bien rire. Je pourrais savoir comment vous allez vous débrouiller maintenant, pour loger votre petite famille. Vous n’avez plus de maison, vous ne pourrez pas louer de si tôt, étant donné votre endettement, s’exclama aussitôt madame Berzoc, d’un ton mordant et satisfait.

 Elle reprit, presque en jubilant. Le pompier ambulancier en fut estomaqué et tout en jetant un regard de sympathie à cette pauvre famille rejoignit son chef.

- Je vais de ce pas appelé afin de trouver une place pour les petits et pour votre sœur qui n’est pas encore majeure.

 Cody sentit la moutarde lui monter au nez. Asia le remarqua assez vite. Elle connaissait son grand frère. Elle le vit pincer les lèvres. Mais, ni Cody, ni elle, n’eurent le temps de quoi que ce soit qu’une voix toujours aussi chantante se fit entendre.

- Ce ne sera pas nécessaire, madame Berzoc.

 Asia se tourna vers l’entrée et vit apparaître la plus jolie femme qu’elle n’avait encore jamais vue. Elle était accompagnée de deux adolescents que la jeune fille reconnut comme faisant partie du quatuor. Rojer se trouvait avec eux, tenant la main de la jeune femme. Il semblait d’ailleurs ravi.

- Vous ? Je peux savoir ce que vous fichez ici, Oda ?

- Oda ? S’exclama la jeune fille.

 Cette femme portait le même nom que son professeur de rattrapage. Serait-ce de la même famille ? Ce serait vraiment trop gros !

- Comment vous parlez, Berzoc ! Vous oubliez qu’il y a des enfants ici. Vous devriez faire attention à votre langage.

- Petite impertinente !

 Thalia lui adressa un grand sourire. Elle finit par reprendre sur un ton doucereux.

- Mon père ne va pas tarder à arriver. Vous voulez vraiment vous retrouver en face de lui. La dernière fois, vous avez failli perdre votre travail. Vous vous en souvenez ?

 Berzoc pâlit en apprenant la nouvelle. Elle se tourna vers Cody. Celui-ci observait en silence, complètement à la masse. La seule chose dont il était sûr, c’est cette assistance sociale voulait lui enlever les petits.

- Vous faites une lourde erreur de vous allier au démon. Il ne vous apportera rien de bon, je peux vous garantir. Un monstre restera toujours un monstre.

- Puis-je savoir qui vous traitez de monstre, Berzoc ? Interrogea, alors, une voix froide, derrière son dos.

 Berzoc blanchit encore plus. Elle se retourna pour se retrouver à quelques centimètres de son pire cauchemar. Elle venait d’être accrochée aux deux abysses et elle n’arrivait plus à s’en détacher. Elle haïssait jusqu’aux plus profonds de son âme ces yeux noirs.

 Carlin étira un sourire, ravi sur ses lèvres fermes. Il n’aimait pas cette femme. Quelques années auparavant, elle avait essayé de lui faire perdre la garde de son fils adoré. Elle s’en était mordu les doigts. Elle avait reçu une mise à pied. Depuis, elle se tenait le plus loin possible des Oda Miori.

- Vous ne pourrez rien faire, Oda. Cet homme est incapable de s’occuper correctement de ses enfants. Il est de mon devoir de trouver une famille plus adaptée pour eux.

 Carlin ne se laissa pas démonter pour si peu. Asia regardait, hallucinée, son professeur de rattrapage. Il était très différent de l’homme bon et joyeux du lycée. Il lui faisait presque peur, maintenant. Elle se rapprocha de son frère. À cet instant, une boule d’énergie arriva. Il bouscula sans vergogne les deux adolescents, son père pour s’arrêter finalement devant la jeune fille. Asia cligna des yeux par surprise. Cody s’exclama, alors :

- Oda ? Que fais-tu ici ?

 Luce tira la langue à son professeur, puis ne faisant plus cas de lui, se tourna plutôt vers la jeune fille.

- Tu n’as pas été blessé, Asia ?

 La jeune fille allait répondre quand Carlin prit la parole en premier.

- Luce ? Que fiches-tu ici ?

 Le garçon se retourna pour regarder son père. À cet instant, il aperçut l’assistante sociale. Il grimaça et lança :

- Tiens, la chieuse !

 Asia eut un peu de mal à retenir son rire. Cody eut une exclamation. Quant à Thalia et Carlin s’esclaffèrent devant la tête outrée de la femme. Ben observait cet adolescent à la langue bien pendue avec un petit sourire. Il sauta d’un bond vers son père et s’exclama :

- Qu’est-ce qu’elle fiche ici ? Elle veut encore causer des ennuis ? Tu ne vas pas la laisser faire, hein ? Papa ?

- Tu n’étais pas avec Erwan aux dernières nouvelles ? Demanda plutôt Carlin.

- Évidemment que j’étais avec Erwan, papa. Avec qui veux-tu que je sois sinon ? Tu poses vraiment des questions étranges des fois !

 Quentin et Jeff secouèrent la tête. C’était bien leur ami de parler de cette façon. En tout cas, sa présence allégeait l’atmosphère. Madame Berzoc était en fureur. Ils ne perdaient rien pour attendre, eux tous. Ils pouvaient bien se marrer s’ils le voulaient, mais ils ne s’en sortiraient pas indemnes.

- Je vous laisse aujourd’hui, mais vous entendrez encore parler de moi, Amory.

 Berzoc s’en alla le plus droit possible sous le regard noir du jeune professeur.

- Professeur Amory arrêtait de faire la tronche. Vous avez perdu une maison, mais ce n’est pas la fin du monde non plus, s’exclama Luce, les poings sur les hanches.

 Laissant son frère et son jeune ami se chamaillaient, Asia s’approcha de son professeur.

- Merci d’être venu, monsieur Oda.

- Carlin ! Je n’aime pas me répéter.

 La jeune fille se mit à rougir. Carlin lui sourit, puis se baissa pour être à la hauteur des plus petits.

- Alors, qui est qui ?

 Les deux plus petits se regardèrent avant de s’approcher en toute confiance vers cet homme dont les yeux les troublaient. Ben observa le manège, très surpris. Son neveu et sa nièce étaient très timides avec les étrangers, habituellement.

- Je m’appelle Léon, j’ai cinq ans.

- Samantha.

 Carlin leur adressa un sourire et ébouriffa leurs tignasses blondes. Ils étaient mignons tous plein ces petiots.

- Ravi de vous connaître, Léon et Sam. Je peux t’appeler, Sam ? Demanda-t-il à la petite fille.

 Celle-ci se mit à rire et hocha la tête. Elle lui tendit ses bras et Carlin la prit à bras. Elle était toute légère.

- Je n’y crois pas. Comment fais-tu pour séduire tous les gosses que tu rencontres, papa ?

- Parce que c’est un génie, Thalia, répliqua son petit frère, en s’interrompant dans son manège d’ennuyer son professeur de mathématique.

- Tu es un amour, mon Luce !

 Asia tiqua à nouveau. Elle jeta un regard vers son professeur de rattrapage. Il était de nouveau l’homme qu’elle avait rencontré au lycée. Incroyable ! Carlin venait d’apercevoir les deux adolescents et demanda :

- Alors, voilà les deux que je n’avais pas encore rencontrés. Lala ! Mais c’est qu’ils sont mignons, eux aussi. Comment se fait-il qu’Akira accepte qu’ils s’approchent de son Matou ? Mystère ! Bon, ce n’est pas tout cela, mais il commence à se faire tard.

- Euh ! Papa ? Comment es-tu venu ?

- Question idiote, ma fille ! En voiture bien sûr ! Ren nous attend d’ailleurs, allez en route !

 Il commença à s’en aller en emportant dans ses bras la petite Sam et tenant la main de Léon.

- Hé attendez ! Vous allez où avec mes gosses ? S’exclama Cody, affolé.

- Vous êtes sûr d’être prof ? À votre avis, crétin ! Chez moi évidemment ! Vous préférez dormir dehors, peut-être ?

- Papa ? On ne t’a pas dit que les professeurs ne sont pas obligés d’avoir une cervelle pour exercer ?

 Ben éclata de rire en les entendant. Il posa une main sur l’épaule de son frère. Celui-ci lui lança un regard noir. Il y en avait déjà assez qui se foutent de sa poire comme cela.

- Trop drôle ! J’adore. Je ne les connais pas, mais j’ai hâte de faire plus ample connaissance. Cela fait du bien de pouvoir rire. Tu ne crois pas grand frère, même si c’est à tes dépens.

- Oui, tu as raison. Ça fait du bien.

 Les deux hommes suivirent le mouvement. Ils virent Luce accaparé par un autre homme, grand, brun aux yeux bleus. Ben le reconnut. Il l’avait déjà vu sur le campus. Cody et Ben rejoignirent Thalia qui observait son frère avec attendrissement. Le professeur de mathématique sentit son cœur s’emballer. Cette femme avait du caractère, mais en même temps resplendissait de vulnérabilité et de sensibilité.