L’attitude de madame Ashley Ashton : 49

 

 Une semaine venait de passer depuis les vacances de la Toussaint. Jeff s’en voulait. Il n’avait pas encore rendu visite à ses amis. Pour une raison inconnue, sa mère devenait désagréable au possible. Elle lui ordonnait de rentrer immédiatement après les cours.

 Si par malheur, le téléphone fixe sonnait, elle sursautait avec appréhension. Le garçon trouvait son attitude des plus étranges. Elle semblait très nerveuse. Il avait bien essayé de dialoguer pour en connaître la raison, mais elle le rabrouait aussitôt.

 Il en était triste. Il aurait bien aimé améliorer ses relations avec sa seule famille, mais celle-ci s’en fichait apparemment. Son humeur ? Serait-ce la faute de son beau-père ? Il était parti sans laisser un mot. Seuls ses vêtements avaient disparu. Étrange ! Le garçon n’aurait jamais imaginé voir David s’en aller de lui-même. Peut-être en avait-il eu assez d’être un homme soumis ? D’être toujours obligé d’obéir aux ordres de sa femme ?

 Jeff soupira. Il jeta un coup d’œil vers sa mère assise à la table de la salle à manger. Elle travaillait sur un dossier ardu, semble-t-il. Elle fronçait les sourcils. Il trouvait étrange d’être son fils.

 Il ne lui ressemblait absolument pas. Elle ressemblait à une femme dynamique, une femme de petite taille, très mince, les cheveux d’un blond vénitien souvent relevé en chignon, le nez retroussé lui donnant un air mutin. À la voir ainsi, au premier abord, elle représentait le genre de petite fille fragile à protéger, mais c’était une lourde erreur, et ces cinq maris en avaient subis les frais, son fils aussi. Sa vraie nature ? Il fallait juste regarder ses yeux bleu gris pailletés de vert. Un regard toujours froid, sans une seule émotion qui le traverse !

 Elle ne faisait que tolérer la présence de son fils unique. Il s’était toujours demandé pourquoi elle ne l’avait pas envoyé dans une pension. Elle aurait été débarrassée de lui à jamais ainsi. Le garçon se leva. Il venait de terminer ses devoirs. Il aimait les faire sur la table de salon. La sonnette de la porte d’entrée retentit, faisant sursauter sa mère.

 Jeff se gratta la tête. Quelque chose clochait vraiment avec elle ! Il se dépêcha de se rendre à la porte. Il fut surpris d’y trouver son camarade. Celui-ci se mordait les lèvres, gênées. Jeff lui adressa un léger sourire. Il était content de le voir.

- Jeff ? Qui est-ce ? Cria sa mère de la salle à manger.

- C’est Quentin, mère.

- Ah ! Alors, va dans ta chambre, je ne veux pas être dérangé par vos bavardages, s’exclama-t-elle, d’un ton hargne.

 Quentin en fut surpris. Certes, Madame Ashton n’avait jamais été très aimable, mais là, elle était pire. Il jeta un coup d’œil à son Jeffrey. Le garçon haussa les épaules et lui adressa un autre sourire. Quentin sentit son cœur battre plus vite. Il se laissa guider vers la chambre de son ami, la dernière pièce de la maison.

 Le jeune photographe laissa son regard errer. La chambre était toute simple avec l’essentiel. Une simple pièce pour dormir, quoi ! Les murs peints en blanc et le mobilier en noir. Son regard se fixa sur un panneau de bois posé simplement contre le mur juste à côté de la fenêtre. Il s’en approcha et s’agenouilla devant. Des photos y étaient accrochées. Presque toutes les photos représentaient son ami, mais sur certaines, il y aperçut les jumeaux seuls et une autre, les jumeaux en compagnie d’Akira. Quentin sourit. Matt avait su retranscrire l’amour de son homme pour ces enfants.

- Matt a un sacré talent. Je ne comprends pas pourquoi il reste dans une simple boutique.

 Jeff se rapprocha et s’agenouilla à son tour. Il décacheta la photo d’Akira et des jumeaux. Il l’observa un instant puis il expliqua :

- Au début, il voyageait beaucoup. Il est très demandé surtout pour les défilés de mode, mais il a tout abandonné quand Akira a eu les jumeaux en garde. Akira aurait très bien pu se débrouiller tout seul, mais Matt m’a dit qu’il ne se sentait pas le cœur de lui laisser tout le fardeau.

- Mmmmh ? Je n’ai jamais eu l’impression que Kaigan et Hans sont un fardeau pour lui.

- Non, mais, c’est une grande responsabilité et aussi je crois….

- Tu crois quoi ?

- Eh bien ! Matt a peur de la réaction d’Akira si par malheur, les parents des petits les récupèrent.

- Ah ! S’ils font ça, ils seront réellement horribles.

 Quentin frotta son doigt sur son nez avant de rajouter.

- Hans voudrait appeler Akira, non plus mon oncle, mais papa. Il me l’a dit la dernière fois.

- Ah oui ? Kaigan m’a dit la même chose. Mince, qu’est-ce que j’aimerais les voir, s’exclama tristement Jeff.

- Elle ne veut toujours pas te laisser sortir, on dirait ?

 Le mannequin hocha la tête. Il soupira et murmura :

- D’ailleurs, c’est étonnant qu’elle a accepté que tu restes.

 Quentin sourit et se pencha. Il frôla les lèvres de son camarade. Jeff leva une main et la posa sur la joue de son partenaire et accentua le baiser. En entendant la porte s’ouvrir, les deux garçons sursautèrent et s’éloignèrent d’un bond. Quentin chavira sur les fesses et se cogna la tête contre l’armoire. Les larmes aux yeux, il se frotta le crâne.

 Madame Ashton observa son fils en silence pendant un long moment, les sourcils froncés. Elle se posait des questions à leur sujet. Une ride se forma sur son front. Elle posa son regard froid sur Quentin. Le garçon aurait bien aimé pouvoir disparaître sous terre. Finalement, elle prit la parole.

- Je dois m’absenter pendant quelques jours. Pourrais-tu demander à ton ami photographe pour t’héberger jusqu’à mon retour ?

- Mère, je peux très bien rester ici, tout seul.

- Non, s’écria-t-elle, catégoriquement.

- Mais, mère ?

- Jeffrey ! Ne me fais pas crier. Obéis un point c’est tout !

- Oui, mère.

 Le garçon se redressa et s’éclipsa de sa chambre pour téléphoner. Madame Ashton pinça les lèvres. Elle fixait toujours le jeune photographe avec froideur. Elle finit par prendre la parole.

- Quentin ? C’est cela ?

- Euh ! Oui, Madame.

 Le garçon se leva et frotta ses mains sur son jean. Il ne savait pas où les mettre. Il prit son courage à deux mains et releva la tête pour regarder la mère de son ami en face. Il fut surpris de la voir légèrement troubler. Étrange ! L’iceberg, fondrait-elle ? Elle jeta un rapide regard dans le couloir, puis elle reporta ses yeux froids vers le garçon.

- Je ne sais pas pour combien de temps je vais partir, mais j’aimerai beaucoup que toi et tes amis fassiez attention à Jeffrey.

 Quentin ouvrit la bouche de surprise. Elle reprit rapidement.

- Jeffrey ne connait pas son vrai père. Pour sa santé mentale, mieux vaudrait qu’il ne le rencontre jamais.

 Quentin en fut stupéfait. Il voulut prendre la parole, mais Jeff arriva sur ces entre-faits. Il regarda à tour de rôle sa mère et son ami, inquiet.

- Alors ? Demanda Madame Ashton.

- Euh ! Je peux rester chez eux jusqu’à ton retour sans problème.

 Le garçon voulait lui poser une question, mais n’osa pas. Ashley Ashton le savait. Elle connaissait son fils par cœur, même si elle ne montrait rien. Il devait surement se demander pour quelle raison, elle acceptait qu’il aille chez les Cauthon Soba, en sachant qu’elle fût homophobe. La femme, sans répondre, rejoignit la salle à manger. Son regard se porta sur un tableau représentant plusieurs couleurs vives et criardes.

 Des sentiments de frustration et de colère envahirent son esprit. Cette peinture, elle en était tombée sous le charme quelques années auparavant, comme une drogue, comme un calmant. En l’observant, elle se sentait redevenir maîtresse d’elle-même. Elle ferma les yeux. Son fils, quoi qu’on dise, il sera toujours son fils. Elle l’avait élevé comme tel même si elle n’avait rien fait pour lui montrer de l’affection.

 La peur la tenaillait depuis les vacances. Elle avait peur non seulement pour elle-même, mais aussi pour lui. Il ne fallait surtout pas que cet homme le retrouve. Depuis un an maintenant, en Amérique, des enfants d’un certain âge disparaissaient, puis retrouvaient, mais morts vidés de leur sang.

- Mère ? Est-ce que vous allez bien ? Demanda la voix, pleine d’inquiétude, de Jeff.

 La femme sursauta. Pourquoi était-il aussi gentil ? Elle avait tout fait pour se faire détester, mais rien n’y faisait. Elle regarda de nouveau le tableau, puis elle inspira un bon coup. Elle s’écria :

- De quoi, je me mêle ! Va faire ton sac ! Je vais vous déposer jusqu’à chez tes amis. Obéis !

 Jeff se retourna, attristé. Il soupira et retourna dans sa chambre. Il ne lui fallut pas longtemps pour faire sa valise. Quentin le regarda en silence. Il ne comprenait pas l’attitude de Madame Ashton. Elle lui demandait de protéger Jeff et en même temps, elle le jetait. Pourquoi agissait-elle ainsi ?

- Vous vous dépêchez ? Je n’ai pas toute la journée, cria-t-elle du couloir menant à la sortie.

 Jeff attrapa son sac de cours et se pencha pour prendre sa valise. Quentin lui posa une main sur l’épaule. Le mannequin jeta un coup d’œil interrogatif à son ami. Quentin déposa un baiser-surprise sur ses lèvres avant de soulever la valise et de rejoindre une Madame Ashton, plus énervée tu meurs.

 Jeff frôla ses lèvres d’un doigt, pensif. Puis, il se dépêcha de rejoindre sa mère. Celle-ci plissa ses yeux et pinça des lèvres en le voyant arriver les joues rouges. Elle lança un regard mauvais à Quentin. Celui-ci fit comme si de rien n’était, même s’il n’en menait pas large. Mais, Madame Ashton ne broncha pas. Elle les força juste à accélérer le pas. Elle avait un avion à prendre.