Elle refait surface… la poudre rouge : 46

 

 Pour un début novembre, il faisait beau malgré le froid. Le ciel ressemblait à une mer calme et limpide sans un seul nuage pour gâcher l’effet. La jeune femme respira une longue bouffée d’air frais et reprit la route pour rentrer chez elle. Vivre ! Pendant des années, elle s’était demandé sincèrement si elle en avait vraiment le droit, après ce qu’elle avait fait. Elle devait avoir quinze ans, à l’époque. Elle était un joli brin de fille et les garçons la remarquaient. Elle s’en sentait flattée, mais son cœur battait pour le médecin de l’école.

 Il venait tous les jours dans l’établissement afin de faire les vaccinations des élèves. Une vaccination obligatoire ordonnée par le gouvernement. Mais, la jeune fille avait bien remarqué avec quelques autres amis que des évènements étranges se produisaient depuis quelque temps.

 Un de leurs camarades, sur un coup de tête, s’était jeté sous les roues d’un train, un autre avait purement et simplement torturé sa jeune sœur. Amélie en avait été très choquée et en avait discuté presque chaque jour avec le médecin. Celui-ci lui injectait un calmant pour la calmer, à chaque visite. Elle apprit également que ses deux meilleures amies venaient aussi. Elles se mirent à en discuter. Le calmant que le docteur leur injectait faisait des miracles. Elles se sentaient beaucoup mieux dans leurs peaux, se sentaient plus désirables et elles avaient l’impression d’apprendre plus facilement.

 Même après toutes ses années, Amélie n’arrivait pas à se souvenir comment son destin avait basculé dans l’horreur du jour au lendemain. Elle avait commis la chose la plus invraisemblable de son existence. Comment avait-elle osé faire une chose aussi horrible à son propre père ? Elle adorait cet homme, pourquoi l’avoir détruit ? Pour quelle raison ?

 Amélie avait beau fouiller dans son esprit, elle ne se souvenait plus de cette période. Un jour, elle s’était réveillée et elle fut surprise, de se rendre compte, d’être enfermée dans un asile. Aucun psychiatre qu’elle avait rencontré alors ne l’avait cru. Ils affirmaient qu’elle refoulait son crime. Devant l’horreur, elle avait songé plus d’une fois à se suicider, mais elle avait tenu bon.

 Elle ne voulait pas fuir la réalité. Même si inconsciemment, elle ne se souvenait de rien, elle se sentait dans l’obligation de vivre, de vivre en mémoire pour ce père aimé dont elle était responsable de la mort, et surtout de cet enfant qu’on lui avait enlevé de force.

 Elle ne savait pas où il se trouvait, mais chaque jour passé, elle priait pour lui pour qu’il ait une vie bien meilleure, pour qu’il soit aimé. Elle espérait qu’il ne sache rien de sa naissance, mais si par malheur, il le savait, elle priait pour que cela ne le détruise pas. Elle ne cherchait aucunement le salut. Elle ne cherchait pas non plus qu’il lui pardonne.

 Elle resta enfermée dans cet asile pendant plus de six ans, avant de passer en jugement. Elle fut condamnée à deux ans de prison avec sursis. Elle fut suivie par une psychologue avec qui elle se lia d’amitié. Grâce à cette femme, elle put se trouver du travail comme fleuriste et grâce à elle, elle avait pu subir une opération pour la rendre stérile.

 Quatre auparavant, elle rencontra un homme. Elle en tomba amoureuse, mais elle fuit. Elle n’avait pas le droit au bonheur. Elle n’en avait pas le droit. Mais, cet homme la chercha et lui fit comprendre que le passé était le passé. Elle devait l’accepter. Il ne la jugea pas en apprenant la vérité. Il pleura avec elle et l’épousa quelques mois plus tard.

 Amélie respira une autre bouffée d’air avec un léger sourire. Aujourd’hui était un jour spécial. C’était leur anniversaire de mariage. Elle arriva devant sa petite maison garnie de fleur. Elle salua sa voisine qui s’en allait faire ses courses et ramassa son courrier. Elle fut surprise de trouver une grande enveloppe marron. Elle entra rapidement dans la cuisine et jeta le reste du courrier. Elle fixait cette enveloppe. Pour une raison inconnue, elle sentait un énorme poids dans sa poitrine. Pourquoi ?

 Elle décacheta d’une main tremblante et sortit les photos de l’enveloppe. Elle porta sa main à sa bouche en pleurant. Elle se laissa tomber sur une chaise dans un sanglot. Elle n’arrivait plus à détacher son regard de cette photo. Elle représentait un jeune garçon de seize ans, les cheveux très sombres, à la peau blanche, les yeux mordorés brillants de mille feux levés vers un autre garçon plus grand. Un sourire irrésistible affichait sur les lèvres fines.

 Amélie frôla la photo sous le choc. Ce sourire, elle ne pourrait jamais l’oublier quoiqu’elle fasse. Ce sourire lumineux reflétait le passé. Le même sourire d’un homme détruit par sa fille. Pourquoi ? Qui ?

 La jeune femme releva la tête. La peur lui tordait l’estomac. Non, le passé était le passé. Il ne pouvait pas refaire surface. Impossible ! Amélie porta de nouveau sa main à sa bouche. Elle se mordait. Que devait-elle faire ? Ces photos ? Pourquoi les avait-elle reçus ? Allait-on faire du mal à cet enfant ? Il semblait rayonner de bonheur comme elle avait toujours espéré pour lui. Il ne fallait pas qu’on lui fasse du mal.

 Un mal de crâne la tenaillait. Des flashs lui traversaient l’esprit. Elle se souvenait vaguement d’être en compagnie de ses deux meilleures amies. Elles parlaient d’un pari. Un pari ? Quel pari ? Non, impossible ! Cet homme, oui, cet homme, ce médecin, en avait parlé. Chaque jour, chaque fois où il l’avait piqué, il lui chuchotait quelque chose. Qu’était-ce ? Elle devait s’en souvenir. Elle porta une main à sa tête près d’exploser.

 Elle s’avança dans la pièce pour rejoindre le salon. Elle devait appeler à l’aide. Elle attrapa le combiné et fit le numéro de Félicy, son amie psychologue. Elle se laissa tomber sur le canapé. Les souvenirs la tenaillaient d’images en vrac. Elle en avait la nausée et serrait compulsivement la photo contre elle. Non, elle devait être forte. Elle se le devait pour son père, pour cet enfant.

- Ici, le cabinet du Docteur Félicy Dumbers.

- Félicy ?

- Amélie ? Qui a-t-il ?

- J’ai besoin de ton aide. Je t’en pris. Il faut que tu viennes de suite.

 Une porte claqua. Amélie releva la tête, surprise. Son mari rentrait déjà ? C’était inhabituel ! La peur refit surface. Non, il aurait appelé pour la prévenir. Il le faisait toujours. Pourquoi aurait-il changé ses habitudes ?

- Amélie ? AMELIE ? cria-t-on au bout du téléphone.

 La jeune femme n’écoutait plus. Elle fixait la porte qui menait à la cuisine. Un homme venait de faire son apparition. Un homme du passé ! Les yeux s’agrandirent d’horreur. Un long hurlement sortit de sa gorge. Le Docteur Dumbers l’entendit. L’inquiétude se transforma en une effroyable peur. Elle s’éjecta de son siège et tout en filant vers sa voiture, elle appela la police.

 Elle roula, comme jamais elle ne l’avait fait, de toute sa vie. Elle arriva devant la demeure de son amie en moins d’une demi-heure. Tout semblait si calme. Avec appréhension, elle pénétra dans la maison. Le silence était total. Elle aperçut les photos sur la table de la cuisine. Elle les observa sans rien toucher.

 L’inquiétude la rongea encore plus. Amélie ? Où étais-tu ? La jeune femme s’avança avec crainte vers le salon et vit. Une bile se forma. Elle porta sa main à sa bouche et avec un gémissement fonça en larmes dehors. Elle vomit tout ce qu’elle avait dans l’estomac. La police arriva enfin. L’enquêteur la connaissait. Il vint de suite la voir, mais Félicy lui montra la maison.

 Il soupira. Il comprenait bien qu’ils arrivaient bien trop tard. Le drame avait eu lieu. Il entra à son tour dans la maison. Il fit signe à un de ses hommes et lui montra la table. Celui-ci prit des photos. L’enquêteur pénétra dans le salon. Il vit la victime. Il entendit le hoquet près de lui. Le photographe venait de le rejoindre.

 Ils avaient beau avoir l’habitude de voir des scènes de crime, ils avaient tout de même un cœur, et des sentiments. Ils étaient bien durs de rester insensibles surtout devant un tel spectacle. La femme, allongée sur le sol, recouverte de rose rouge, avait la tête éclatée d’un coup de fusil, en pleine face. La cervelle s’étalait sur la moquette imbibée de sang.

 L’enquêteur ferma les yeux. Il savait qui était cette femme. Depuis quelques mois, il la recherchait. Il enquêtait actuellement sur une affaire de drogue. Une drogue, disparue quelques années auparavant, refaisait son apparition. En fouillant dans les archives, il avait trouvé un fait divers sur une affaire familiale où une jeune fille avait été accusée d’avoir violé son propre père. Celui-ci était mort en se tirant une balle en pleine tête. La fille fut enfermée dans un asile. Dans son dossier, les analyses de sang montraient des traces de la drogue du dragon, la poudre rouge. Elle accoucha également d’un bébé. Aucune trace de cet enfant ! Personne ne savait où il se trouvait. Il avait voulu interroger la mère de la fille, mais celle-ci, apprit-il, était morte d’une chute mortelle.

 La voisine de cette femme lui parla bien de cri de bébé. Elle lui annonça également avoir prévenu les services sociaux, à l’époque. Ceux-ci fouillèrent dans leurs archives, mais ils ne trouvèrent aucun dossier. Un vrai casse-tête ! L’enquêteur retourna dans la cuisine. Il mit des gants et souleva une photo.

 Pour connaître le dossier par cœur, il pouvait voir dans cet adolescent le portrait de Boris Mangus, le père de la victime. Le bébé disparu, était bel et bien en vie et en parfaite santé. Son regard se porta sur l’autre garçon. Il semblait l’avoir déjà vu quelque part. Des yeux bleus aussi brillants que des saphirs, ce n’était courant.

- Pourquoi froncez-vous les sourcils, inspecteur Barrony ?

 L’enquêteur releva les yeux vers son collègue et lui montra la photo.

- Le brun aux yeux bleus me dit vaguement quelqu’un.

- Mmmh ! C’est normal ! Eh bien ! Ce garçon ressemble beaucoup à August Miori.

- Quoi ? Tu parles du président de la Miori Corporation ?

- Oui, je parle de celui-ci.

- Barry ? Tu es un génie. Tu viens de me faciliter le travail.