L’Ange, le Prêtre et le Corbeau : 45

 

 « Il était une fois dans un village de pêcheur, un jeune garçon orphelin y vivait paisiblement. Il était muet de naissance, mais cela ne le dérangeait pas le moins du monde. Malgré la perte de ses parents, décédés dans d’étranges circonstances, le père s’étouffa en avalant de travers, la mère mourut en recevant une noix de coco sur la tête, le jeune garçon gardait une joie de vivre à toute épreuve.

 Les villageois l’adoraient. Il souriait tout le temps, aidait les personnes âgées dans leur vie quotidienne. Il rayonnait tellement que les anciens affirmaient que cet enfant était béni des Dieux. Tous les jours, vers dix-neuf heures, Ange, tel était son nom, se rendait à l’église qui surplombait le village.

 Il s’occupait de la maison de Prêtre Siméon en son absence. Celui-ci se rendait au village voisin pour visiter les malades à l’hospice. Ange trouvait le Prêtre très étrange. C’était un homme pas très grand, mais avait beaucoup de prestance. Il avait les cheveux longs très blonds presque vénitiens. Ange songeait surtout que le Prêtre avait de drôles d’amusements.

 Comme à son habitude, le jeune garçon se rendit donc à la maison du Prêtre pour cela, il dut traverser l’église. Sa surprise fut très grande en traversant la nef de trouver un corbeau, posait sur le dernier banc.

 Le volatile se mit à l’observer, la tête légèrement penchée. Ange le trouvait magnifique, mais le plus beau était les yeux ressemblant à des perles d’huitre, couleur nacrée. Le jeune garçon l’observa à la dérober. Il voulait s’en approcher, mais n’osait pas. Les villageois lui avaient toujours dit de se méfier des corbeaux. Il ne savait absolument pas pourquoi, sauf qu’habituellement, ces volatiles n’entraient jamais dans une église. Étrange !

 Le corbeau leva sa petite tête comme contrariée puis d’un croassement, il s’envola et se positionna sur une poutre. Ange soupira. Il aurait aimé le regarder encore un peu. Le garçon resta encore quelques instants dans l’église, espérant que le volatile reviendrait se poser à une distance plus visible, mais le corbeau semblait décidé à rester percher.

 Ange finit par se décider à se rendre dans la maison du Prêtre. Il prépara le dîner, puis comme tous les jours, il pénétra dans la chambre. Il secoua la tête. Le Prêtre avait encore recommencé ses jeux.

 Sur le lit en fer forgé, un homme de grande taille y était installé à quatre pattes les mains attachées solidement aux chevilles. Les fesses ainsi remontées montraient l’anus pris au piège par un objet qui vibrait. L’homme brun avait les yeux bandés et la bouche bâillonnée par une boule. Son corps tremblait.

 Près du lit, une petite table s’y trouvait avec différents articles, un martinet, des boules geishas et d’autres objets dont le garçon préférait ne pas savoir à quoi ils pouvaient bien servir. En tout cas, Prêtre Siméon avait dû prendre un sacré plaisir avec le martinet, songea Ange en apercevant les marques rouges sur le postérieur de l’homme.

 Ange eut un drôle de sourire. Les villageois seraient vraiment horrifiés s’ils savaient à quel point leur vénérer Prêtre était en réalité le pire pervers du royaume. Le garçon se gratta la tête. Devait-il laisser cet homme ainsi ? Il semblait être à cran. Après tout, cela n’était en rien ces affaires. Ange haussa les épaules et se détourna. Il quitta la pièce laissant l’homme dans sa frustration extrême.

 Contrairement à ce que pouvaient penser les villageois, Ange n’était en rien un enfant béni des Dieux. Le garçon songeait plutôt être une malédiction. Il était plutôt de petite taille, trop fluet. Il se trouvait également maladroit et faible physiquement. Il se sentait très seul aussi. Il n’avait aucun ami. Les autres garçons de son âge le fuyaient comme la peste. Et bien qu’il ait atteint sa quinzième année, les filles se moquaient ouvertement de lui en le traitant de tous les noms.

 Le jeune garçon jeta un coup d’œil rapide vers la porte de la chambre. Il s’inquiétait, mais songea que Prêtre Siméon n’allait plus tarder maintenant. Alors, le garçon se dépêcha et s’en alla. Il referma solidement la porte de la maison, puis repassa par l’église espérant revoir le corbeau.

 Il fut très déçu de ne pas le voir. Il soupira et commença sa descente vers le village. C’est à cet instant qu’il le vit et il en resta complètement ébahi. À quelques distances d’Ange se tenait le volatile. Il regardait le garçon en croassant sous le clair de lune. Puis comme par magie, une lumière opaque entoura le corbeau et Ange y aperçut le reflet d’un homme très grand, mince, habillé de noir et aux longs cheveux aussi sombre que les plumes du corbeau. Deux immenses ailes tout aussi noires s’étirèrent avant de disparaître.

 Ange reconnut le volatile dans cet homme en croisant les yeux de perle nacrés. Qui était cet homme ? Ou plutôt ce démon ? Celui-ci se tourna alors vers le garçon et tendit une main dont les ongles se terminaient en pointe comme des serres. Captivé, le garçon avança d’un pas.

 Un appel retentit dans son dos. Ange se retourna et aperçut le Prêtre Siméon et trois villageois. Que disait-il ?

- Ange ne t’approche pas de ce démon. Reviens vers nous. Vient mon garçon.

 La terre se mit à trembler. Ange vit les racines d’un arbre se mouvaient et fonçaient droit sur le Prêtre et les villageois. Ceux-ci eurent juste le temps de s’écarter. Le garçon se tourna de nouveau vers le démon corbeau. Il souriait. Ange put apercevoir les canines plus proéminentes que la normale.

 Le démon le fixa et tendit à nouveau la main vers lui. Ange ne savait plus quoi faire. Devait-il obéir au Prêtre ? Ou obéir à cette main tendue ? Les villageois le suppliaient de revenir. Ange fit un pas vers eux, mais s’arrêta net en voyant de la tristesse traverser le regard de perle. Pourquoi ? Pourquoi ce démon semblait triste ?

 Ange hésitait. Il pouvait entendre le Prêtre Siméon lui parler. Il lui disait qu’il était un brave garçon aimé de tous, qu’il était l’enfant de Dieu et blablabla… le garçon en avait assez de cela. Il en avait assez d’être un gentil petit soldat. Ils avaient beau dire qu’ils l’aimaient, mais personne ne lui donnait l’affection ou l’amour qu’il recherchait en vain. Ils pouvaient aussi les entendre rire, se moquer de la mort étrange de ses parents.

 Et puis, ce Prêtre-là, il avait bon dos de lui dire des trucs du genre de rester dans la lumière et tout le batacan, et lui alors ? À s’amuser à faire des choses cochonnes avec ses hommes, pouvait-il encore prétendre servir Dieu ? Alors, ce devait être le Dieu de la déchéance. Il pouvait les mettre où il pensait ses sermons. Ange n’en avait rien à faire.

 Il venait de se trouver un ami. Sans jeter un autre regard vers le groupe, Ange s’élança vers le démon. Celui-ci enferma le corps gracile de l’adolescent de ses bras et les ailes noires réapparurent. Un nuage de poussière envahit alors le lieu. Le Prêtre Siméon et les villageois baissèrent leur tête pour échapper à la poussière. Quand ils purent enfin la redresser, devant eux, seul le vide leur apparut. Le démon avait disparu emmenant avec lui un Ange. … »

 Edward poussa un hurlement. Il venait de recevoir un nouveau coup sur la tête. Tout en posant ses deux mains sur le crâne et en grimaçant, il se tourna vers le sadique qui venait de le frapper. Devant lui se tenait un Luce dont les yeux mordorés lancés des éclairs.

 Edward se fit tout petit sous les rires de ses camarades. Ils l’avaient pourtant prévenu. Luce allait se rendre compte que son cahier avait disparu.

- Qui ta donnait l’autorisation de lire ce cahier, Edward Grimbert ? demanda Luce d’une voix cinglante.

- Euh ! Personne, mais c’est de ta faute aussi. Tu n’avais pas à l’oublier sur le buffet de la cuisine.

 Edward cria à nouveau et se protégea de ses bras des assauts de Luce. Le bougre ne le frappait pas avec n’importe quel livre. Il le frappait avec un dictionnaire, le plus gros de la bibliothèque.

- Combien de fois faudra-t-il te frapper pour que tu comprennes que tu n’es pas autorisé à le lire, surtout le cahier jaune, tête de pois chiche à la cervelle de moineau !

- Merde ! Tu es pénible Luce.

 Boum ! Un autre coup reçu. Edward s’échappa en appelant au secours. Luce, le sourire plus sadique que jamais, lui balança le livre. Edward le reçut dans les jambes. Il cria à nouveau et faillit s’étaler de tout son long. Il finit par se rendre dans la cuisine pour supplier Erwan de s’occuper de son horrible diablotin. Bien sûr, il dut donner une contribution à ce démoniaque étudiant.

 En y songeant, la contribution n’était en rien désagréable. Il avait dû promettre à Erwan qu’avant la fin des vacances, il devra embrasser Alison. Il soupira. Il espérait sincèrement ne pas recevoir une paire de gifles, après les coups de livres ce serait vraiment le bouquet.

 Luce arriva dans la cuisine à son tour prêt à en découdre avec ce basketteur à deux balles, mais ne put aller très loin, car il fut harpé par un démon aux deux saphirs trop brillants à son goût. Luce se dit qu’Erwan manigançait encore quelque chose. Il ne fut donc pas trop étonné de se retrouver enfermé avec l’étudiant dans la salle de bain.

 Luce soupira. Il allait se faire de nouveau dévorer. Il pouvait le deviner rien qu’à regarder ce démon se pourlécher les babines. Juste parce qu’il n’était pas content d’avoir été interrompu dans sa chasse, Luce balança le livre en main sur Erwan. Celui-ci l’évita de justesse et tout en grognant, fonça sur l’adolescent pour le punir.

 Edward ravi, de plus être ennuyé par le diablotin, reprit sa lecture du cahier jaune. Il avait été surpris de voir un cahier différent des autres, habituellement bleu. L’histoire ressemblait à un conte. Mais, le basketteur fut fort déçu. Il n’y avait pas de suite. La poisse ! Pourquoi n’y avait-il pas de suite ? Il ne pourrait pas demander à l’auteur. Bien trop flippant ! Il soupira. Voilà, il se sentait frustrer maintenant.

 Il jeta un coup d’œil autour de lui. Il fut écœuré. Ses amis étaient tous en couple. Alors, il retourna dans la cuisine. Alison préparait le repas. C’était son tour. Elle lui adressa un sourire de bienvenue. Edward la regarda un instant en silence, puis sur un coup de tête, surement la faute à Luce, il avait dû frapper trop fort, s’approcha de la jeune fille et se pencha. Il l’embrassa.

 Alison en fut très surprise, mais ne fit aucun geste pour le repousser. Quand il releva la tête, elle faillit éclater de rire. Il était si mal à l’aise et en même si rouge. Elle eut bien du mal à réfréner son envie de rire. Elle finit par lâcher.

- Tu en as mis du temps, Edward.