Petite déprime de Reï chou : 43

 

 Reï se réveilla en sursaut. Il mit un certain temps avant de se souvenir de l’endroit où il se trouvait. Il s’étira de tout son long. La place près de lui était squattée par un gros chat roux. Le jeune homme se mit à le caresser. Ludwig devait être en bas depuis un moment déjà.

 Reï n’aimait pas dormi aussi longtemps, il avait bien du mal à émergé, ensuite. Il soupira las, avant de se lever d’un geste leste. Pourquoi Luce, son ange et Erwan, son démon, n’étaient-ils pas là ? Il s’ennuyait sans eux. Il adorait les voir mettre en boîte Ludwig, le faire grincer des dents.

 Il jeta un regard autour de lui, ravi. Sa chambre ressemblait toujours à celle héritée quinze ans auparavant. C’était tout bête, mais savoir cette chambre immuable le rassurait. Il se sentait un peu stupide, mais il ne pouvait s’empêcher de ressentir ce besoin.

 Les personnes qui le côtoyaient dans son travail pensaient généralement à une lubie d’artiste. Ce n’était pas le motif, ce n’était pas, non plus, un caprice. Heureusement pour lui, Ludwig était plutôt du genre pot de colle, de la glu ultra résistante.

 Il pénétra dans la salle de bain et prit une longue douche bien chaude. En sortant, il reçut un flash en plein dans les yeux.

- Ah ! Non, pas encore, s’écria-t-il.

 Un rire retentit. Reï se frotta les yeux et ne fut pas surpris de voir Carlin, appuyé contre le lavabo. Celui-ci détailla de la tête aux pieds le fils de son homme sans la moindre gêne. Mal à l’aise, Reï enfila rapidement un peignoir.

- Je suis trop fort ou alors tu es trop nulle. Combien de photos ai-je de toi ? Je crois bien une bonne vingtaine.

 Reï se mit à rougir aussitôt. Une habitude qu’il ne perdait pas même après toutes ses années. Il retourna vers la chambre pour s’habiller, suivi de Carlin. Celui-ci s’assit sur le lit. Il observait le jeune homme en silence.

 Il avait été surpris de les voir revenir si tôt. Reï affirmait être épuisé, voilà pourquoi il était revenu, mais Carlin se demandait s’il n’y avait pas autre chose. Il ne demanderait rien. Reï leur parlerait de lui-même, soit à lui, soit à Renko.

 Reï finit par soupirer et se laissa tomber sur le lit juste à côté de Carlin, posant ses coudes sur ses genoux. Une main se posa sur sa tête et lui ébouriffa ses cheveux mi-longs d’un blond comme les blés. Il adorait beaucoup trop ses caresses.

- Si tu continues, tu vas ronronner comme Luce.

 Reï sourit, puis demanda, un peu boudeur.

- Pourquoi les as-tu laissé partir ? Je croyais que tu voulais mettre des bâtons dans les roues d’Erwan.

- Je le voulais, mais ce bougre est très malin.

 Le jeune musicien sourit et tourna les yeux vers Carlin, amusé.

- Aurais-tu trouvé ton maître ?

- Ah ! Ne m’en parle pas ! C’est un démon !

 Reï se mit à rire franchement. Cela lui fit un bien fou. Qu’est-ce que l’on était bien chez soi ?

- Petit, il avait déjà des prémices démoniaques.

- Haha ! C’est bien vrai. Il menait tout le monde par le bout du nez, surtout ses parents. D’ailleurs, il le fait toujours. Allez, viens ! Renko va se demander ce que l’on fabrique.

 Les deux hommes descendirent pour rejoindre la cuisine. Renko et Ludwig se trouvaient au comptoir discutant et buvant un café. Reï vint saluer son amant avant de s’installer à son opposé près de son père.

- Reï chou ? Pourquoi ne restes-tu pas à mes côtés ? Bouda Ludwig.

 Reï adressa un sourire à Carlin qui lui posait une tasse de café devant lui.

- Parce que tu me fatigues !

 Renko secoua la tête en riant, suivi de près par Carlin.

- Reï chou, ce n’est pas gentil.

- Mais oui, pauvre malheureux ! Va porter plainte.

 Carlin se laissa tomber sur les genoux de son homme comme à son habitude depuis qu’ils vivaient ensemble.

- Vous voyez comme je suis martyrisé, se plaignit le compagnon du blondinet, dont le visage était toujours parsemé de ses piercings.

- Oui, oui, nous le voyons bien, Lud. Tu es toujours aussi idiot.

- Mon oncle ! S’offusqua Ludwig.

 Carlin se redressa et attrapa la tête de son neveu. Il frotta son poing sur le crâne. Ludwig cria et se débattit. Il ne put se libérer. Son oncle pouvait bien avoir cinquante ans, il avait toujours autant de force. Quand il fut enfin libre, Ludwig vint s’installer près de son homme et posa sa tête endolorie sur ses genoux en reniflant.

- Tu vois comme il est cruel, mon Reï chou ?

 Reï éclata de rire et donna une tape légère sur le crâne.

- Baka ! Tu es vraiment un idiot. Tu le sais au moins ?

- Mouais ! Mais tu l’aimes ton idiot, rétorqua le jeune homme percé.

- Mmmh ! Je me demande toujours comment j’ai fait mon compte pour tomber amoureux d’un idiot dans ton genre, soupira Reï.

 

 La matinée se passa calmement. Ludwig sortit faire des courses en compagnie de Renko. Pour s’occuper, Reï se rendit dans la salle de musique. Les murs avaient été repeints en blanc avec des notes de musiques pochées un peu partout. Le jeune homme avait l’impression d’entrer dans une partition. Il retira ses chaussures pour marcher pieds nus sur la moquette d’un vert bleu. Le piano à queue d’un noir profond trônait au centre de la pièce en compagnie d’un saxophone posé sur son socle.

 En passant à côté, Reï ne put s’empêcher de frôler des doigts, le saxophone de Ludwig. Ensuite, il s’installa au piano. Il soupira. Depuis quelque temps, son bras lui faisait de nouveau mal. Il ne pouvait plus jouer pendant des heures sans souffrir. Inconsciemment, ses doigts commencèrent à bouger et une douce mélodie s’abattit dans la pièce.

 Le jeune homme se sentait triste, mais en même temps, il ne regrettait pas. Il avait pu réaliser son rêve. Il avait pu devenir un musicien. Il soupira de nouveau. Il sursauta et fit une fausse note quand une personne le rejoignit sur le banc. Il rougit de sa faute.

 Carlin se mit à rire de l’embarras de Reï. Il ne pensait pas lui faire si peur. Il voulait juste le regarder jouer de plus près.

- Sorry, Reï-chou. Mais je suis content de voir que mon génie musical peut faire des fautes.

 Le blond baissa la tête. Carlin, surpris, lui jeta un coup d’œil. Il aperçut alors la main gauche tenant le bras droit.

- Ah ! Tu as de nouveau mal.

 Une larme coula le long de la joue du blond. Carlin attrapa le jeune homme et le serra.

- Que vais-je faire si je ne peux plus jouer ?

- Vis-tu que pour la musique, Reï ? Moi aussi, je me dis que la peinture est toute ma vie, mais si j’y réfléchis un peu plus, elle n’est pas ma priorité. Si un jour, je ne peux plus peindre et, bien tan pis. Renko, Luce, Maeva, Thalia, toi, Ludwig et les enfants, vous êtes ma raison de vivre. Et pour toi ?

 Reï se redressa et essuya ses larmes. Il se passa une main, lasse dans les cheveux. Il se souvenait très bien la fois où il s’était battu contre la drogue du dragon que son oncle lui avait injectée. Il s’était battu, non pas, pour pouvoir jouer du piano, mais surtout pour revoir les personnes qu’il chérissait par-dessus tout, dont surtout une en particulier.

- Je suis stupide de déprimer. Ces dernières années, j’ai trop pensé à la musique. Je suis devenu invivable et j’ai souvent eu des crises de jalousie. Le plus idiot dans l’histoire, c’est moi.

 Reï eut un pauvre sourire. Carlin lui ébouriffa les cheveux.

- Ludwig ne t’en veut pas trop, on dirait. Depuis que vous êtes revenu, il ressemble toujours à un amoureux transi.

- Je ne sais pas comment il fait pour me supporter.

- L’amour fait des miracles et aussi parce qu’il est maso. Et puis, ta jalousie lui montre juste que tu tiens à lui, non ?

 Reï rougit et s’agita un peu sur le siège.

- De qui étais-tu jaloux, mon Reï chou, demanda Carlin, intrigué de le voir si mal à l’aise.

- De tout. Des femmes qui lui parlaient, des hommes aussi et aussi d’un jeune garçon avec qui Lud s’est lié d’amitié. Je suis horrible. Ce gamin a eu un accident et depuis, il ne ressent plus ses jambes. Il est à l’hôpital depuis un bon moment et sa mère ne vient jamais le voir.

- Comment Lud et ce gosse, se sont-ils rencontrés ?

- Lors d’une répétition, il y a eu un début d’incendie. Lud s’est brûlé en l’éteignant. Il a rencontré Ashula aux urgences. Ensuite, il lui a souvent rendu visite.

- Ashula ? Ce n’est pas courant.

- Sa mère est française, mais son père devait avoir des traits hindous. C’est un bon garçon très courageux.

 Carlin sourit. Il fut rassuré. Il savait bien que son Reï n’était pas une mauvaise personne. Le gamin, il l’aimait bien aussi. Sa jalousie venait surtout de ne plus être la priorité absolue de son compagnon.

- Un garçon bien intéressant à mon avis, s’exclama, alors, Carlin. A-t-il eu un accident de la route ?

- Oui, la faute d’une voiture folle.

 Il ressentit le sursaut. Intrigué, Reï se tourna vers Carlin et le vit blême. Il s’inquiéta.

- Tu vas bien, Carlin ?

- Oui, ça va. Cet accident remonte à très loin ?

- Dans le courant du mois d’août. Pourquoi ?

- Pourquoi ? Parce que dans notre ville, il y a aussi une voiture folle.

- Hein ? C’est impossible ! La police a retrouvé le coupable. Enfin, surtout ce qui en restait. Le conducteur était d’âge moyen. Il n’avait alors eu aucun souci avec la police avant. D’après sa femme, ses voisins et ses collègues de travail, c’était un homme tout ce qu’il y a de plus honnête, chaleureux et un bon citoyen. Du jour au lendemain, il a dérapé. Pendant trois jours, il a semé la zizanie dans la capitale. Il y a eu un mort et deux blessés, dont Ashula. À la fin, il a foncé à fond la caisse et il a jeté sa voiture contre le mur du commissariat. Sa voiture a explosé. Heureusement, il n’y eut aucune autre victime à part lui.

 Carlin se passa une main dans les cheveux. Pourquoi n’était-il pas au courant ? Bon, c’est vrai qu’il ne regardait jamais les informations surtout depuis quelque temps. Alors, la voiture folle n’était pas seule. Dans d’autres régions, un conducteur pouvait détraquer à tout moment. Il allait falloir appeler Gabriella pour qu’elle le renseigne un peu plus. Mais, chaque chose en son temps, pour l’instant résoudre un autre problème, il jeta un coup d’œil au blondinet. Celui-ci observait son bras droit, le regard assombri.

- Pourquoi n’adopterais-tu pas Ashula ?

 Reï sursauta, ahurie.

- Mais enfin, Carlin ! Le gamin a encore sa mère.

- Ah oui ? Ne m’as-tu pas dit qu’elle ne venait jamais le voir ? Elle doit avoir une raison, non ? Puisque tu te sens jaloux du lien d’amitié entre ce garçon et ton idiot, pourquoi n’en ferais-tu pas ta force plutôt ? En t’occupant de ce gamin, Ludwig ne pourra que tombait encore plus amoureux de son Reï chou !

 Le blond resta interdit un instant avant de s’esclaffer. Il songea au jeune garçon de quatre ans dans son lit d’hôpital. La première fois qu’il avait rencontré Ashula, il avait l’impression de l’avoir déjà rencontré. Maintenant, il savait pourquoi il avait eu cette impression en croisant les deux abysses de Carlin. Ashula avait les mêmes perles noires qui semblaient pouvoir fouiller dans le plus profond de votre âme.