Soirée chez Matt et Akira : 21

 

  Quentin se sentait légèrement intimidé tout à coup. C’était la première fois que cela lui arrivait, mais être en face d’un grand photographe comme Matt Cauthon, il pouvait se le permettre. Le garçon se mit à regarder autour de lui dans la boutique, fermée depuis une heure seulement.

 Jeff avait été invité à venir passer le week-end chez ses nouveaux amis, mais aussi pour faire des photos pour un magazine. Matt avait décidé de commencer de suite afin que pour les deux jours suivants, le garçon soit tranquille. Depuis qu’ils avaient commencé, Quentin n’osait plus regarder le photographe travailler. Jeff se trouvait beaucoup trop sexy en portant différentes tenues prêtées par un couturier qui voulait se faire mieux connaître dans le mode impitoyable de la mode.

 Quentin ne voulait pas regarder de peur de rougir en observant un peu trop son ami. Depuis un moment déjà, il avait bien du mal à le regarder droit dans les yeux pour lui parler.

 Quentin, las d’attendre que le shoot finisse, partit au fond de la boutique afin de rejoindre l’étage qui se révélait être la maison. Il trouvait étrange de voir ses deux hommes riches vivre dans une simple maison côtoyant une boutique. Mais le peu qu’il avait déjà pu voir de ces hommes lui permettait de voir que l’argent contrairement à sa famille ou celle de ses amis, ne leur était pas monté à la tête.

 Akira et Matt les avaient accueillis comme s’ils les connaissaient depuis très longtemps et sans les traiter comme des gosses. Sa surprise fut en rencontrant les jumeaux. Certes Hans et Kaigan étaient très mignons et sympathiques pour des gamins, mais c’était surtout les yeux bleus de Kaigan qui le surprit.

 Il se souvenait bien que Jeff avait posé des questions à Luce au sujet de Matt, mais il n’aurait pas imaginé que le lien avec le microbe était plus fort. Il ne put s’empêcher de s’écrier d’ailleurs « Oh ! Un Erwan miniature ». Akira, leur oncle, s’était offusqué et s’était aussitôt rebellé en s’écriant. « Ah ! Non, alors ! Pas question ! Hors de question que mon petit Kaigan ressemble de loin ou de près à cet insecte de pacotille ». Son air choqué fut tellement évident que les trois hommes n’avaient pas pu s’empêcher d’éclater de rire. L’atmosphère se détendit tout de suite. 

 Arrivé dans le salon, il aperçut les jumeaux se chamaillant gaiement devant un jeu de snowboard sur console. Pour des frères, ils s’entendaient à merveille. Quentin songea qu’ils en avaient de la chance. Cette complicité, il ne la connaissait pas avec son propre frère, ni avec sa sœur et encore moins avec le reste de la famille. Il soupira.

 Il se rendit dans la cuisine. Akira releva la tête de son dossier où il était plongé pendant la cuisson du repas et sourit en apercevant le garçon. Il lui fit signe de le rejoindre. Il attendit que le garçon soit bien installé sur sa chaise avant de s’exclamer :

- Alors ? Tu arrêtes de mater mon Matou ?

 Interdit, Quentin s’écria :

- Mais qu’est-ce que vous racontez ? Vous avez été cherché ça où ?

 Akira se mit à rire devant la réaction vive de Quentin. Il reprit :

- Ah ! Pardon ! Je me suis trompée. Je voulais dire, tu as arrêté de mater Jeff ?

 Quentin ouvrit la bouche pour protester, mais au lieu de cela se mit à rougir. Akira se mit à rire à nouveau.

- Vue comment tu agis, je suppose que tu n’as pas parlé de tes sentiments avec ton ami.

- Euh ! Je ne vois pas de quoi vous parler.

 Akira appuya ses coudes sur la table et posa sa tête entre ses mains. Il observa le garçon avec un sourire narquois.

- Mais bien sûr ! Le chocolat met la marmotte dans le papier alu. Je connais la chanson.

- Ce n’est pas plutôt la marmotte qui met le chocolat dans l’alu ?

 Akira se gratta la tête et sourit :

- Mince, je l’ai encore dit à l’envers. Décidément, je n’y arrive jamais avec cette phrase. Bah ! Ce n’est pas grave. Par contre toi, n’essaie même pas de changer de sujet à ta guise.

 Quentin s’agita sur sa chaise, mal à l’aise. Il n’avait pas l’habitude de parler de ses problèmes ou toute autre chose avec quelqu’un. Déjà qu’il ne le faisait pas avec ses propres amis. Il soupira à nouveau.

- Comment avez-vous deviné ?

- J’ai des yeux pour voir et de l’expérience dans la vie, je suppose. Aurais-tu peur d’être rejeté ? Et n’essaie pas de changer la conversation !

 Le garçon s’agita à nouveau. Il avait vraiment envie de s’enfuir, mais finit par répondre simplement. Ensuite, il constata qu’il se sentait soulagé de pouvoir en parler.

- Je crois. Non, ce n’est pas vraiment le fait d’être rejeté. Je ne veux pas perdre son amitié, ni celle d’Edward et d’Alexis.

- Ce ne sont pas tes amis si tu ne leur fais pas confiance. Les amis, les vrais, sont ceux qui sont toujours présents quand tu es dans le besoin, qui t’écoutent quand tu veux parler qui reste près de toi, même s’ils ne savent pas pourquoi tu es triste. Des amis peuvent se permettre de te donner une raclée juste pour te remettre les idées en place, pour que tu arrêtes de faire l’idiot. En récompense, les amis n’attendent rien de toi, juste peut-être un sourire.

- À vous entendre parler, on dirait bien que vous avez ce genre d’ami.

- Évidemment que j’en ai. Cela fait plus de trente-quatre ans que je les supporte et je ne te dis pas le nombre de raclée ou de chamaillerie que j’ai eu avec cette folle qui sert de mère à l’insecte.

- Euh ! L’insecte ? Vous parlez d’Erwan ?

- De qui veux-tu que je parle ! Il n’y a pas trente-six mille insectes de ce genre dans le monde. Étant donné que tu connais Erwan, tu connais donc le microbe ?

- Luce ? Évidemment, il est dans la classe de Jeff. Il est sympathique, mais légèrement sadique.

 Akira sourit.

- C’est un démon avec l’apparence d’un petit ange. La première fois où je l’ai vu, il avait tout juste quoi dix mois, je crois ? Un vrai diablotin au sourire d’ange qui avait osé me jeter ses cubes à travers la figure. Vous jure !

- Ouais, et heureusement que son père n’est pas dans les parages sinon tu aurais eu droit à manger une nouvelle fois du savon, Aki, s’exclama alors Matt en pénétrant dans la cuisine.

- Ah ! Non ! Ne parle pas de lui, tu risques de le faire venir. Tu sais très bien qu’il en est capable. Dès fois, je me demande même s’il n’a pas des antennes.

 Matt s’installa à son tour à la table en riant.

- Mais moi, j’adore te voir aux prises avec Carlin. Tu n’arrives jamais à avoir le dernier mot et tu finis toujours par te retrouver recouvert de peinture, de chantilly ou je ne sais quoi d’autres.

 Akira grimaça. Quentin les écoutait en souriant.

- Tiens ! Où il est le beau gosse ? demanda Akira.

- Il est encore en bas. Il venait de recevoir un appel.

 Akira se leva et sortit le repas du four. Il se tourna ensuite vers Quentin.

- Tu peux aller prévenir Jeff que nous allons passer à table et profites-en par la même occasion de signaler aux deux iguanes d’aller se laver les mains.

 Le garçon hocha la tête et se leva pour aller exécuter les ordres. Les deux fripouilles en question commencèrent par faire la sourde oreille, mais Quentin ne se laissant pas dominer éteignit carrément la console et se mit devant l’écran. Il les regarda juste et put constater que Kaigan avait bien du sang Miori. Il essayait de lui tenir tête, mais Quentin ne se laissa pas berner. Après tout dans sa chance, Kaigan n’avait encore que sept ans, heureusement.

 Ensuite, il descendit à nouveau dans la boutique. Il entendait clairement la voix de Jeff à l’opposé. Il était appuyé contre une table. Le portable avait dû sonner alors qu’il se changeait, car sa chemise se trouvait encore ouverte. Quentin eut bien du mal à avaler sa salive en apercevant le torse bien fait de son camarade.

 Jeff raccrocha et sursauta en apercevant son ami. Il se sentit même rougir sans raison, mais il sentait le regard de Quentin sur lui et cela le mettait un peu mal à l’aise.

- C’était Alexis. Il appelait d’un bar le « Cool Baby ». D’après ce que j’ai compris, Edward et lui ont été invités à passer le week-end chez Luce. Ils ont l’air de bien s’amuser.

- Je me disais aussi. Je trouvais surprenant de les voir absents tous les deux en même temps. J’ai même failli avoir de mauvaises pensées.

 Jeff rougit de plus belle en comprenant très bien le sous-entendu, puis il se mit à rire.

- J’aurais dû mal à le croire. Ils sont bien trop hétéros.

- Et toi ? … euh ! … je veux dire, je ne t’ai jamais vu avec une fille. Tu ne nous as jamais présenté une seule petite amie. Étant donné, ton sex-appeal auprès des lycéennes du lycée, tu as l’embarras du choix.

 Jeff se sentit mal à l’aise, tout à coup. Il se mit à regarder le sol comme avec une certaine envie de pouvoir passer à travers.

- Pour… Pourquoi me poses-tu ce genre de question ?

 Quentin s’approcha et se mit devant son ami. Il hésitait un peu, mais il se souvient des paroles d’Akira sur le fait de faire confiance à ses amis.

- Peut-être parce que la réponse m’intéresserait.

 Surpris, Jeff releva la tête vers son ami qui ne se trouvait plus qu’à quelques centimètres de lui. Le garçon avala sa salive, un peu nerveux. Il recula et posa ses mains contre la table comme pour s’évader encore plus.

- Alors, Jeff ? Ne veux-tu pas me répondre ? Aurais-tu peur, toi aussi ?

- Peur ? Non, je n’ai pas peur d’être ce que je suis. Je n’ai pas peur d’être rejeté par mes amis. J’ai déjà tout tenté pour vous faire fuir, mais rien ne marche. Vous êtes de vrais pots de colle.

 Quentin sourit et leva une main vers le visage de Jeff, mais celui-ci l’arrêta.

- Est-ce que tu t’amuses à mes dépens ou tu es réellement sérieux pour une fois dans ta vie, Quentin ? Parce que si tu t’amuses, je te préviens de suite que je ne te le pardonnerais jamais et tu bousilleras une amitié qui dure depuis longtemps.

 Quentin laissa tomber sa tête contre l’épaule de Jeff. Celui-ci ne chercha pas à s’éloigner. Il attendait juste.

- Si je te dis que je suis vraiment sérieux. Me croiras-tu seulement ?

 Jeff se troubla.

- Tu ne me crois jamais, habituellement, et tu as raison la plupart du temps. Tu sais, j’ai revendu mes bestioles, il y a deux ans.

 Jeff en fut très surpris.

- Pourquoi ? Tu les aimais bien.

- Mais tu ne les aimais pas.

- Tu les as revendus à cause de moi. Je suis désolé.

 Quentin secoua la tête. Il se collait presque à son ami.

- Tu n’as pas à être désolé. Je n’avais plus trop le temps de m’occuper d’eux. Là où ils sont, ils sont beaucoup mieux. Jeff ? Me dirais-tu un jour pourquoi tu as cette phobie ? Si ma mémoire est bonne, tu l’as que depuis sept, huit ans.

 Jeff leva les yeux et garda le silence pendant un moment tout en observant les photos. Il avoua :

- C’est la faute d’un de mes beaux-pères. Le troisième en date ! Il les adorait et en avait toute une ribambelle dans une chambre spéciale. Il profitait toujours quand ma mère n’était pas là pour m’effrayer. Tu sais ce que c’est de se réveiller quand tu es un gamin de dix ans, et de trouver une grosse araignée sur ton ventre ? Il était là et me regardait amusé et fier de lui.

- Est-ce qu’il a tenté de te faire quelque chose ?

 Le silence de Jeff donna la réponse à Quentin. Il releva la tête. Son ami regardait un coin de mur, le regard perdu. Jeff finit par reprendre.

- Il n’a jamais été plus loin que le toucher. Ma mère a vite compris son manège et la mit à la porte. Pour une fois dans ma vie, je les bénis.

 Jeff se tourna à nouveau vers Quentin. Celui-ci avala sa salive avec encore plus de difficulté. Il était beaucoup trop près. Il ne put s’empêcher de baisser les yeux vers la bouche ferme de son ami. Jeff s’en rendit compte, alors il prit l’initiative. Il s’approcha davantage et ses lèvres frôlèrent celle de Quentin qui très surpris, ouvraient les yeux en grand. Quand il sentit que Jeff s’éloignait, il l’entoura de ses bras et s’empara avidement de sa bouche. Un baiser tendre et doux qui fut interrompu par une petite toux. Les deux garçons se détachèrent en sursaut et se retournèrent vers l’intrus. Akira sourit comme un pape en voyant leurs deux têtes rouges comme des coquelicots.

- Bien, bien, bien ! Voilà ce que vous faisiez au lieu de venir manger. Ah ! Lala ! Ces jeunes ! Allez, les amoureux venaient manger pendant que c’est encore chaud. Vous aurez le temps de vous faire des mamours, toute la soirée.