Jeff Ashton : 11

 

 Jeff Ashton prit une douche rapide dans les vestiaires avant de rejoindre ses trois amis à la sortie du lycée. Il pouvait les voir observer Luce et un autre garçon sur une moto. Il avait l’impression d’avoir déjà vu l’étudiant quelque part, mais ne se souvenait plus trop où c’était.

 Il haussa les épaules. Il s’en fichait un peu de toute façon. Il rejoignit ses amis en silence et regarda la moto disparaître à un tournant. Alexis soupira de soulagement. Il avait vraiment eu peur pour son matricule. Il tourna son regard vers la jeune fille qui n’avait pas bougé d’un pouce, l’esprit en vadrouille.

 Il songea qu’elle était toujours aussi jolie, mais en même temps, il se souvenait très bien de la paire de gifles qu’elle lui avait mise l’année dernière. Elle se secoua et sans un regard vers eux, elle s’en alla. Alexis en fut un peu déçu, sans trop savoir pourquoi.

- Tu en as mis du temps, Jeff, finit-il par lancer à son camarade.

 Celui-ci répondit avec un haussement d’épaules habituel.

- Qu’est-ce que vous faites, les gars ? demanda Edward, tout à coup. Vous venez chez moi ?

- Ce sera sans moi, s’exclama, alors, Jeff.

- Hein ? Mais pourquoi ? Qu’est-ce que tu as, ces derniers temps ?

- Rien. J’ai juste d’autres choses à faire que de glander, c’est tout. Alors, à lundi !

 Jeff commençait à s’en aller quand Quentin réagit et le rejoignit en premier suivi des autres.

- Tu pourrais au moins faire la route avec nous.

 Jeff regarda ses baskets en silence. Il aimait bien ses amis, mais leur comportement était souvent très gamin et insupportable. Il les écouta discuter pendant un long moment. Edward demandait à Quentin s’il avait fait de nouvelles photographies. Celui-ci affirma et sortit une enveloppe de son sac. Il les passa à son ami qui admirait le talent de son camarade. Alexis en piqua une et s’exclama alors :

- Tiens, Jeff. Celle-ci, elle est pour toi. Elle est vraiment trop belle cette photo.

 Le mannequin la prit et y jeta un simple coup d’œil. Il blanchit à vue d’œil sous le rire à peine voilé des trois autres. Il leur jeta un regard furieux.

- Bande de petits cons !

 Il rendit la photo à Quentin et s’éloigna rapidement d’eux. Ses amis l’appelèrent à grand cri, mais il n’en fit aucun cas. Ils n’arrêtaient pas de se moquer de sa phobie des araignées. Ce n’était pas de sa faute s’il les détestait à ce point-là.

 Il arriva chez lui presque en courant. Il vivait dans un très grand appartement du centre-ville. Sa mère se trouvait dans le salon à son arrivée. Elle ne dénia même pas le salué, mais lui reprocha de s’habiller de façon trop quelconque. Elle lui rétorqua également qu’il devrait prendre rendez-vous chez le coiffeur afin de couper ses cheveux trop longs pour un fils de bonne famille.

 Jeff soupira et répliqua qu’il les aimait bien ses cheveux et que pour son travail, il devait les garder ainsi. Aussitôt, elle renchérit qu’il devrait songer à arrêter de faire des caprices et poser pour des magazines. Après tout, il n’avait pas besoin de travailler. Le garçon, agacé d’entendre perpétuellement la même chose chaque jour, coupa la parole à sa mère en lui indiquant qu’elle allait être en retard pour son rendez-vous d’affaires.

 Sa mère, alors regarda sa montre et horrifiée se rendit compte que son fils avait raison et se dépêcha de quitter l’appartement. Le garçon poussa un nouveau soupir. Il se dirigea vers sa chambre. Il se laissa tomber sur le lit. Il en avait assez qu’on lui dicte sa conduite. Pendant des années, il avait écouté sa mère et lui avait obéi aux doigts et à l’œil comme un bon chien-chien. Son beau-père agissait de la même manière. Il ferait n’importe quoi pour empêcher que sa femme se lasse de lui. Il vivait à ses crochets comme un pitoyable mendiant. Jeff ne l’aimait pas. Il n’aimait pas ce genre d’individu qui vivait aux crochets des autres. Sa crainte serait que ses amis d’enfance deviennent comme son beau-père.

 Il se tourna et se retourna dans son lit. Il s’ennuyait. Il aurait dû rester avec eux, même s’ils étaient pénibles, c’était tout de même ses amis. Il fourragea sa chevelure brune. Il se leva et se regarda dans le miroir un instant. Ses cheveux atteignaient ses épaules et ondulés. Il repoussa une mèche qui le gênait. Il inspira un bon coup. Il ne voulait pas rester dans cet appartement où il ne se sentait pas bien.

 Sur un coup de tête, il décida de sortir. Il ferma bien la porte et se rendit ensuite dans la rue. La dernière fois, le photographe lui avait dit que s’il voulait discuter, il n’avait qu’à se pointer à son studio. Pouvait-il se permettre de rendre visite à cet homme ? Après tout, il ne le connaissait pas vraiment.

 Le garçon se mit à réfléchir puis se décida enfin à s’y rendre. Il se souvenait très bien de l’adresse et se rendit compte que ce n’était pas très loin de chez lui. Après avoir tourné deux rues et longé toute une rangée de boutiques en tout genre, il se trouva devant le studio. Il hésita un instant, puis se décida à y entrer.

 Un homme un peu trapu, très blond bien que grisonnant aux tempes, mitraillait de son appareil une petite famille d’origine asiatique. Intimidé, le garçon regarda en silence. Le photographe l’aperçut et lui adressa un signe de la main. Il lui montrait le coin de détente. Jeff s’y rendit et s’installa dans un des fauteuils vert pomme, très confortables.

 Il n’attendit pas très longtemps avant que le photographe ne vienne le rejoindre avec un plateau où une théière fumée. L’homme posa son fardeau sur la table basse et s’installa à son tour dans un des fauteuils. Il servit une tasse au garçon qui l’accepta avec politesse.

- Je n’aurais pas imaginé que tu aurais le courage de venir me rendre visite.

 Le garçon se sentit rougir. Le photographe se mit à rire devant la timidité de son interlocuteur. La première fois où il avait rencontré le gamin, il s’en était rendu compte bien que celui-ci se débrouillait plutôt bien pour la cacher sous des dehors impassibles.

- Je n’aurais peut-être pas dû venir à l’improviste. Vous avez peut-être beaucoup de travail.

- Non, tu as bien fait, mon garçon. Je commençais à saturer. Grâce à toi, je peux prendre une pause.

 Jeff observa un instant dehors à regarder les passants avant de demander.

- Vous faites de la photographie depuis longtemps, monsieur Cauthon ?

- Matt ! Tu peux m’appeler Matt. Pour répondre à ta question, oui, depuis tout petit.

- J’ai un ami qui fait aussi de la photographie. Il aime prendre les animaux en photo.

- Je faisais pareil, ensuite j’ai trouvé que les humains n’étaient pas mal, non plus. Et toi, as-tu une passion ?

 Jeff secoua la tête, lasse. Il avait beau chercher, il ne trouvait rien d’intéressant.

- Ne t’inquiète pas, tu finiras bien par trouver une chose qui te tiendra à cœur.

 La porte du studio s’ouvrit à cet instant. Deux petits sosies apparurent alors dans la pièce avec grand cri.

- Oncle Matt ! Nous sommes rentrés.

 Les deux petits monstres se jetèrent dans les bras du photographe qui affichait un sourire ravi. Il fourragea dans la chevelure brune de chacun. Un autre homme plutôt grand apparut et son regard se fixa directement sur le garçon qui se sentit tout de suite intimidé.

- Tiens, tu t’es fait un ami, mon Matou ?

 Jeff sursauta un peu en entendant le diminutif du photographe.

- Oui, oui, il s’appelle Jeff. Jeff, je te présente Akira Soba, c’est mon compagnon.

 L’adulte en question s’approcha et se pencha vers l’adolescent et s’exclama :

- Eh ! Mais c’est qu’il est mignon, en plus. Va falloir que je surveille de plus près.

- Tu peux être saoulant, Aki. Arrête, veux-tu ! Tu vas l’effrayer.

 Jeff se demandait bien comment il pourrait s’échapper puisque l’arrivant s’installa juste à côté, lui barrant ainsi la sortie. Les deux enfants, âgés de sept ans, se tournèrent vers lui. Matt lui présenta les jumeaux. Le premier s’appelait Hans, reconnaissable avec ses yeux verts et l’autre, c’était Kaigan. Étrange, le garçon avait la même couleur des yeux que l’étudiant qui discutait quelques heures plus tôt avec Luce Oda.

- Ce sont vos fils ? Demanda-t-il à Akira.

- Non, ce sont ceux de mon stupide frère. Lui et sa charmante femme sont partis faire des reportages à l’étranger. Si c’est pour partie à l’aventure, tu peux me dire pourquoi ils ont fait des gosses.

 Matt leva les yeux au ciel. Mais, il se mit à rire en entendant la réponse de l’adolescent.

- Peut-être pour vous laisser de la compagnie !

 Le petit Hans s’approcha de son oncle qui le prit sur ses genoux. Il avait beau râler de tous les diables, il les aimait bien ses petits. Jeff se sentait bien en compagnie de ses deux hommes. Kaigan lui regarda l’adolescent un moment, puis il s’approcha et lui dit :

- Tu veux jouer avec nous ?

 Jeff ne savait quoi répondre et quoi faire. Il était fils unique. Akira posa une main sur sa tête et l’ébouriffa.

- Vas-y ! Kaigan est un pur Miori. S’il te demande de jouer avec lui, alors c’est qu’il t’apprécie. Ils sont tous comme cela dans cette famille.

 Le garçon se laissa tirer par la main du petit qui l’emmena vers l’arrière du studio qui menait en fait à la maison du couple. Le jeune garçon voulait finir son puzzle, mais il n’y arrivait pas tout seul. Jeff prit plaisir à discuter avec le garçonnet qui fut par la suite rejoint par son double. Tout en déblatérant avec eux, l’adolescent songea que le nom Miori lui était familier. Où avait-il déjà entendu ce nom ?

 Plus tard, Akira et Matt vinrent les rejoindre. Matt invita l’adolescent à rester dîner avec eux. Même à table, les petits discutaient avec les adultes. Jeff trouvait cela bien étrange. Chez lui, il fallait se taire, obéir, manger proprement, ne pas se salir, etc. En tout cas, cette soirée fut la plus réjouissante que le garçon est passé depuis fort longtemps bien qu’il se perdait un peu avec tous les sous-entendus d’Akira.