La blessure : 9

 

 Pour ne pas être venue en cours la veille, Luce dut aller présenter ses excuses au directeur et eut droit comme punition de faire une dissertation de cinq pages à rendre dans moins d’une semaine sur n’importe quel livre de son choix.

 Même en devenant directeur, Tankeï était toujours aussi sadique, mais il était loin de connaître Luce Oda. Cinq pages, ce n’était que pacotille. Dès lundi, il pourra remettre sa copie sans problème. Il adorait la littérature et son père Renko lui avait spécialement aménagé une des nombreuses chambres de la maison en bibliothèque où se côtoyaient plusieurs tomes de livres en tout genre.

 Il aimait lire aussi bien des romans policiers, que des romans fantastiques et jusqu’à des livres à l’eau de rose. Il pouvait même lire plusieurs livres à la fois sans jamais se perdre dans tout ce méandre. Il aurait l’embarras du choix pour cette dissertation. Et puis contrairement à son père Carlin qui détestait les ordinateurs, Luce y trouvait toujours son petit bonheur. Il avait tout appris grâce à Killian, le mari de sa sœur Maeva.

 Il appréciait écrire ses histoires sur cahier, puis son lecteur bêta, Erwan évidemment, les lisait afin de lui signaler les erreurs ce qui était très rare. Ensuite, le garçon s’amusait à les recopier au propre afin que Juntsou Fumiya, le compagnon du grand cousin de son père Carlin puisse présenter les histoires à son patron.

 Sa première histoire publiée remontait à quatre ans déjà. Carlin le lui avait emprunté afin de la montrer à Juntsou. Celui-ci avait adoré et aussitôt présenté à son patron qui fut lui aussi emballé. Luce avait beaucoup hésité, mais avait cédé quand son père Carlin lui annonça qu’il lui ferait les illustrations.

 Luce en fut ravie et émue à la fois. Étant donné le talent de son père, imaginer qu’il allait perdre son temps pour lui faire ce cadeau ! Il avait donné son accord pour se faire édité, mais à la seule condition de prendre un pseudonyme. La critique fut présente et les magazines littéraires se demandèrent qui pouvait être Saphir Yellow. Et surtout, était-ce un homme ou une femme ?

 Luce n’avait pas pu s’empêcher de mettre comme surnom ces deux couleurs préférées. Évidemment, Erwan n’en resta pas en reste et se moqua gentiment de lui à cause du surnom. Tout le monde dans la famille savait que Luce succombait toujours aux yeux bleus d’Erwan et cela depuis tout petit. Les saphirs comme il les appelait.

 Après être passé chez le directeur, il put regagner sa classe très bruyante depuis ce matin. Leur professeur d’histoire se trouvant absent pour cause d’un petit accident, les élèves devaient subir la dure loi de la permanence pendant plus de deux heures.

 Le pauvre étudiant qui les gardait, avait bien du mal à les faire taire et à les empêcher de mettre le foutoir dans la classe. Luce, sans un mot, regagna sa place en soupirant. Ashanti le suivit du regard. Elle hésita un instant, puis jeta un regard vers le pion et le voyant occupé avec une bande de filles qui devait surement lui poser des questions très embarrassantes vu les rougeurs, elle se tourna vers le garçon.

- On dirait bien que tu es sorti indemne de l’entrevue avec la terreur.

- La terreur ? Tankeï ?

 Luce se mit à rire. Il imaginait la tête de Tankeï en apprenant comment les élèves l’appelaient déjà !

- Il n’est pas méchant, par contre il est sadique !

 Luce se baissa pour prendre son sac, mais il ne se trouvait déjà plus à sa place. Il fronça les sourcils et s’assombrit. La jeune fille avoua :

- C’est Alexis qui est venu le chercher. J’ai bien essayé de lui faire entendre raison, mais il n’écoute rien. Il faut le baffer pour qu’il comprenne, celui-là.

 Luce hocha la tête pour montrer qu’il avait bien saisi. Il se mit à chercher sur son bureau parmi ses cahiers et dans le tiroir, mais son cahier bleu ne se trouvait nulle part. Pourtant, il était sûr de l’avoir sorti. Le voyant faire, Ashanti reprit.

- Si tu cherches ton cahier, il l’a également pris. Il a dit qu’Edward voulait à tout pris le lire. Désolée ! De n’avoir rien pu faire.

- Tu n’es pour rien dans l’histoire, Ashanti. Mais… pfft… Je n’aime pas qu’un étranger lise mon cahier.

 Ashanti regarda sur sa droite, puis le pion. Elle réfléchit un instant, puis elle se leva d’un coup et se rendit à l’opposé. Jeff dessinait sur son cahier de cours quand il aperçut une ombre. Il leva les yeux vers la jeune fille. Il en fut surpris. Habituellement, elle ne lui adressait jamais la parole et quand ses parents et lui venaient rendre visite à ceux de la jeune fille, elle se camouflait dans sa chambre.

- Puis-je t’aider ?

- Fort possible ! Est-ce que tes trois idiots d’amis ont cours à l’heure actuelle ?

 Il fronça les sourcils. Trois idiots ? Il haussa les épaules. Après tout, elle n’avait pas si tort.

- Non, ils n’ont pas court avant onze heures. Pourquoi ? Ils ont recommencé à l’ennuyer ? demanda-t-il en montrant Luce du menton.

- Alexis lui a pris son cahier bleu. Tu sais où on peut les trouver.

- Sur le toit comme d’habitude.

 La jeune fille le remercia et allait rejoindre son ami, mais quelque chose la chiffonnait.

- Pourquoi m’as-tu dit où ils se trouvaient ? Ne sont-ils pas tes amis ?

- Ce sont bien mes amis, mais je ne suis pas obligé d’apprécier ce qu’ils font pour autant. J’aimerais bien que quelqu’un leur remette les pendules à l’heure. J’en ai assez de jouer à baby-sitter avec eux.

 Sur ces bonnes paroles, il replongea dans ses dessins. La jeune fille rejoignit alors Luce et lui raconta les faits. Aussitôt, Luce leva la main pour capter l’attention du pion et lui annonça qu’il ne se sentait pas bien et demanda l’autorisation de se rendre à l’infirmerie. Le pion eut un doute sur la véracité des paroles, mais ne put bien évidemment refuser à cet élève au sourire charmeur de s’éclipser de la classe en compagnie d’Ashanti.

 Ashanti suivait son nouvel ami qui ne semblait pas vraiment de bonne humeur. En tout cas, il avait une sacrée énergie pour monter les vingt-quatre marches, deux par deux à chaque fois. Luce ouvrit la porte qui menait sur le toit et aperçut alors Edward assis à même le sol, le dos posé contre la balustrade avec son cahier en main. Quentin et Alexis discutaient juste à côté.

 Le garçon fonça vers eux et tira son cahier hors des mains d’Edward qui sursauta comme un malade pour ne pas l’avoir entendu arriver. Les deux autres se turent également. Luce serrait son cahier contre lui et lançait un regard noir au blond, les lèvres pincées. Ashanti arriva à cet instant.

- Eh ! Tu ne vas pas nous faire un caca nerveux pour ton stupide cahier ! lança Alexis.

- Je n’allais pas te l’abîmer. Je voulais juste le lire. J’aime beaucoup ce que tu écris.

 Les yeux mordorés s’assombrirent encore plus.

- La moindre des politesses serait de demander l’autorisation !

- Tu n’aurais pas accepté, donc on se sert !

- Je n’accepte pas ce genre d’attitude. Si tu veux le lire, attends de le voir sortir en livre. Tu n’as pas l’autorisation de lire avant. Il n’y a qu’une seule personne qui en a le droit !

- C’est puéril et gamin, répliqua Quentin.

 Il se fit à son tour foudroyé.

- Que ce soit puéril ou enfantin, c’est mon problème ! Mais, vous avez bon dos de me dire cela quand on voit l’attitude que vous avez avec moi ou les autres ! Vous êtes des gamins trop pourris par la vie et qui ne savent pas ce qui peut être précieux aux yeux des autres. Vous devriez arrêter de vous regarder le nombril et faire plus attention à ce qui vous entoure, espèce de bons à rien !

 Sur ces bonnes paroles, le garçon se retournait pour retourner en cours quand une main l’arrêta et le retourna. En repoussant la main, celle-ci le cogna involontairement au visage et Luce poussa un petit cri de douleur quand le bracelet d’Alexis lui griffa la lèvre et la joue.

 Le rouquin en fut paniqué. Il s’en voulait. Il ne voulait pas lui faire du mal, il voulait juste lui dire sa façon de penser. Ashanti accourut et poussa violemment le rouquin afin de poser un mouchoir en papier sur la lèvre qui saignait.

- Ah ! Mais je te jure, mais quel crétin !

 Luce voulut sourire à cette réplique, mais grimaça sur la douleur. Quentin et Edward s’étaient eux aussi approchés.

- Est-ce que cela va aller ?

- Mais oui ! C’est la lèvre, alors c’est normal que ça saigne beaucoup, mais cela commence à s’atténuer. Viens, Luce. Il vaut mieux aller à l’infirmerie pour poser un glaçon dessus.

 Luce se laissa guider un peu automatiquement. Il s’était raidi dès qu’Ashanti avait passé son bras autour de son épaule. La jeune fille l’avait bien remarqué, mais ne dit rien surtout à cause de la présence des trois loustics.

 Les garçons allaient les suivre, mais ils furent rembarrés par Ashanti qui leur répliqua qu’ils avaient déjà assez fait de bêtises pour la journée et qu’ils feraient mieux de se faire oublier pendant un petit moment.