Reï, tellement pressé de pouvoir rentrer à la maison, eut beaucoup de mal à s’endormir. Pourtant, le jour finit par se lever sous un très beau ciel d’un bleu limpide et d’une chaleur étouffante. Docteur Harrys se déplaça afin de dire au revoir à son patient dont il avait appris à apprécier. Le médecin lui souhaita plein de bonnes choses et il espérait ne plus avoir l’occasion de le revoir.

            Renko arriva comme prévu, ni trop tôt, ni trop tard. Il semblait même l’avoir fait exprès. Reï soupira un bon coup dès qu’il fut monté dans la voiture et que son père prit la direction qui les emmènerait vers les personnes qui leur sont chères. Le garçon savoura le silence pendant un long moment. Puis, il finit par prendre la parole.

- Est-ce que tout le monde va bien ?

            Renko sourit et sans quitter du regard la route, il s’exclama :

- Ta question ne serait pas plutôt : est-ce que Lud va bien ?

            Reï baissa la tête en se mordant la lèvre. Avant qu’il ne puisse répondre, le grand brun répondit :

- Il va bien. Il est toujours aussi idiot. Mais comme il s’ennuyait parce qu’il n’avait pas son blondinet préféré, j’ai finit par avoir pitié de lui.

            Reï se mit à rougir dès qu’il entendit « son blondinet ».

- Qu’est ce que tu lui as fait ?

- Mais rien, voyons ! Je l’ai juste fait bosser. Il vient aider au garage. Grand-père vient de décider qu’il allait lui apprendre le métier. Ludwig n’a pas eu vraiment le choix, d’ailleurs. Mais la dernière fois où je les ai vu ces deux-là, il semblait s’entendre à merveille.

            Le silence retomba à nouveau. Reï se mit à regarder défiler le paysage.

- Pour quelle raison, tu ne voulais pas voir Ludwig à l’hôpital ? demanda finalement Renko.

- Je … Je ne … ne voulais pas qu’il me voit dans l’état où j’étais. Il parait que je disais des choses pas très jolies aux infirmières et au Docteur Harrys. Je ne voulais pas qu’il voie ça.

- Je peux comprendre, mais ensuite ?

- Je trouvais que c’était mieux que je ne le voie pas. Je sais que ce n’est peut-être pas très cool pour lui, mais…

- Ne t’inquiète pas. Il ne t’en veut pas. Il comprend très bien tes raisons. S’il avait été à ta place, il en aurait fait autant.

            Ils discutèrent ainsi pendant plus d’une heure. Ensuite, Renko décida qu’il était l’heure de faire une pause. Ils s’arrêtèrent donc à une aire de repos. Les deux hommes allèrent se dégourdir les jambes et déjeunèrent sur l’herbe.

- Ta cuisine me manquait, Renko.

            Le grand brun émit un petit rire.

- Heureusement que tu es là pour m’en faire des compliments. Ce n’est surement pas mon estomac sur patte qui m’en ferait.

- À propos de Carlin, pourquoi Blanche en avait-elle toujours après lui ?

- Va savoir. Quand Carlin se trouvait encore au Collège, je le rackettais avec des amis.

            Reï faillit recracher l’eau qui venait de boire.

- Pardon ? Tu le rackettais ?

- Eh oui ! Nous étions une bande de cinq garçons. Il y avait mon frère Youji, le père de Ludwig du même nom, Gustav et Liam. Nous faisions conneries sur conneries et coucheries sur coucheries aussi.

- En gros, vous étiez des personnes peu fréquentables.

- Ça ! C’est clair. Blanche se trouvait dans la même classe que Carlin et elle était la petite sœur de Liam. Je ne sais pas vraiment pourquoi elle le déteste, mais je suppose qu’elle a dû se faire rembarrer par lui. Ensuite, il y a eu le scandale au Collège.

- Le scandale ?

- Oui, la liaison d’un professeur avec son élève. Carlin et son prof de français. Leur liaison durait depuis plus d’un an. Dis-moi comment la direction a-t-elle fini par l’apprendre ?

- Quelqu’un le leur a dit ?

- Tout juste. C’est Blanche qui a craché le morceau à un autre professeur féminin qui, elle aussi, s’était fait jeter. Devine par qui ?

- Ah ! Je sais. Par le prof de français.

- Tout juste. Nous ne savions rien sur ce scandale, mais Blanche en a parlé à son frère et de fil en aiguille, c’est venu aux oreilles de Ludwig. À l’époque, je m’étais toujours demandé pourquoi, mon meilleur ami en voulait tant à un simple collégien. Maintenant, je le sais.

            Renko laissa errer son regard autour de lui. Il se rendit compte qu’ils ne restaient plus qu’eux. Il haussa les épaules. Il jeta un nouveau regard vers son fils adoptif. Celui-ci s’était allongé, le bras gauche sous la tête. Il sourit.

- Cette femme est sacrément rancunière. Cette histoire a eu lieu, il y a presque vingt ans.

- C’est juste qu’elle se soit retrouvée mêlée aux histoires de son frère. Liam et Gustav vendaient de la drogue au lycée, alors que Blanche le faisait au collège. À la mort de Ludwig, Carlin et Ludivine ont refusé de dire quoique ce soit à la police. Mais voilà, la police a reçu quelques mois plus tard une enveloppe bien cachetée. À l’intérieur, il y avait toutes les preuves sur un trafic de drogue et le lieu des ventes. La lettre qui l’accompagnait était une lettre de dénonciation. Elle indiquait les noms de toutes les personnes qui se trouvaient mêlées à ce trafic.

- De qui venait ce dossier ?

- De Ludwig. Il avait constitué ce dossier afin de protéger Ludivine, son futur bébé et Carlin. Il les a très bien protégés.

- Lud doit être très fier d’avoir eu un père pareil, même s’il ne l’a jamais connu.

            Renko se remit debout et tendit une main pour aider son fils à se relever.

- Allez ! On repart sinon Carlin va se demander ce que l’on fabrique.

 

            Ils reprirent la route avec plus de lenteur à cause d’embouteillage. Reï soupira. Le voyage était déjà assez fatigant comme cela. Reï se tourna vers Renko. Celui-ci tapotait d’énervement sur le volant. Il fronçait des sourcils aussi. Cela fit rire le garçon. Il eut droit à un regard noir.

- Qu'est-ce qui te fait rire comme ça ?

- Toi, bien sûr. C’est rare de te voir énerver.

- C’est à cause de ces abrutis qui ne savent pas conduire.

            Tout à coup, il eut un énorme bruit de pot d’échappement qui fit sursauter Reï. Cela lui rappela un évènement lors de sa libération.

- Le coup de feu.

- Pardon ?

- Je me suis juste rappelé qu’avant que je perde connaissance, il m’a semblé entendre une voix hystérique et un coup de feu. Que’s’est-il passé ?

            Il vit aussitôt le regard vert de Renko se durcir et s’assombrir.

- C’était Blanche qui hurlait à Carlin qu’il était responsable de son malheur. Et mon cher et tendre qui ne sait pas se taire quand il le faut, lui a demandé en quoi il était fautif. Blanche s’est mise à rage et elle a tiré sur Carlin.

- Hein ? Mais… Mais il va bien ? Quand je l’ai vu, il se portait comme un charme.

            Renko lui jeta un coup d’œil et lui adressa un sourire.

- Reï ? On parle de Carlin. Tu vas trouver peut-être très drôle ce que je vais te dire, mais l’expression qui vient à chaque fois, c’est qu’il a une chance de cocu !

            Reï se mit à rire. Il voyait très bien pourquoi cela était étrange.

- Au moment où elle a tirait, ton oncle se relevait. C’est lui qui a reçu la balle, en pleine tête. Désolé de t’apprendre cette nouvelle.

- Tu n’as pas à l’être. Je n’ai pas de chagrin pour ce genre d’individu. Il m’a avoué qu’il était responsable de la mort de mon père, de ma mère Zoïa et de Hisoka. Il a détruit tant de vie juste pour son plaisir personnel. C’est affreux. Enfin, je suis content que personne d’autre n’ait été blessé.

            Il vit Renko légèrement mal à l’aise.

- Il y a eu un blessé ? Renko ?

- Hein ? Non, personne n’a été blessé. Ne t’inquiète pas. Je me rappelais juste le sermon de Carlin, c’est tout.

- Le sermon ? Pourquoi ?

- Parce que pour la première fois de ma vie, j’ai frappé une femme. Euh ! Je devrais plutôt dire cogner une femme.

            Reï eut un grand sourire amusé.

- Tu as frappé Blanche ?

            Renko lui jeta un coup d’œil en biais, amusé à son tour.

- Ouaip ! Je lui ai fracturé le nez et cassé les deux dents devant.

- Elle devait être beaucoup plus jolie ainsi.

            Renko éclata de rire suivi de près par le garçon.

- Et ce sermon, alors ?

- Ah ! Ne m’en parle pas. J’ai eu un mal fou à le faire taire.

 

            Le reste du chemin se fit en parlant et en rigolade. Renko songea que son compagnon avait vu juste encore une fois. Il avait eu raison de l’avoir ordonné d’être celui qui adopterait Reï. Il aimait beaucoup ce gosse.

            Reï ne tenait plus en place en arrivant devant la maison. Son père l’arrêta avant qu’il ne sorte de voiture.

- Carlin n’a prévenu personne de ton arrivée. Il voulait leur faire la surprise.

            Le garçon sourit et hocha la tête. Il fonça dans la maison qui se trouvait bien trop silencieuse. Il faisait beau alors ils étaient peut-être dehors. Il se rendit plus calmement vers l’arrière et sortit dans le jardin par une porte cachée derrière les escaliers. Il se retrouva directement près de la piscine. Sur sa gauche près des arbres, il aperçut le compagnon de son père. Il s’y dirigea en faisant le moins de bruit possible. Carlin dessinait sur un carnet au fusain. Il avait espéré le prendre en traitre, mais c’était sans connaître l’homme. Celui-ci se tourna vers lui et lui adressa un grand sourire.

- Alors, enfin de retour !

- Oui, enfin.

            Il s’approcha et vit de suite ce que Carlin dessinait. Le garçon eut un tendre sourire. Qu’est-ce qu’ils étaient mignons ? Erwan se trouvait allongé sur une couverture sur le dos, un bras posé sur sa tête et Luce avachis à moitié sur son camarade. Tous deux dormaient à poing fermé.

- Ils ont l’air d’être devenus inséparables.

- Ça, tu peux le dire. Ah ! Oui, il marche maintenant.

- C’est vrai ? Trop cool ! C’est dommage que j’aie loupé ça. Où sont les autres ?

- Maeva et Thalia sont dans leurs chambres. Ludwig, tu le trouveras dans la salle de musique.

            Reï allait faire demi-tour, mais Carlin le retient un instant.

- Eh ! Fais-lui un énorme câlin à ton Lud. Il l’a bien mérité. Il a été très sage.

- Pas de problème.

            Le garçon fonça à nouveau dans la maison. Il voulait voir son camarade, mais il préféra d’abord aller saluer les filles. Celles-ci discutaient gaiement quand il entre ouvert la porte qui n’était pas fermée. Il les regarda avec un sourire pendant un moment. Elles étaient assises sur le lit côte à côte et discutaient sur le magazine qu’elles regardaient ensemble. Il finit par tousser pour indique sa présence.

            Elles se mirent à crier de joie quand elles le virent. Il reçut aussitôt deux corps contre lui. Elles l’embrassèrent tellement heureuses de le revoir et en pleine forme. Maeva remarqua tout de même la raideur du bras droit. Elle le caressa et demanda :

- Est-ce qu’il te fait mal ?

- Non, ça va. La grande douleur est partie. Ne sois pas triste. Ce n’est pas très important. Je suis très heureux de vous revoir. Vous m’avez manqué, les filles.

- Ouais, ouais. Tu dis ça, mais celui qui t’a le plus manqué, c’est notre idiot national, s’exclama Thalia avec un rire.

- Allez ! Va le rejoindre. On commençait à désespérer. Maintenant, tu es revenu et nous, les filles, nous allons être en vacances. Ce n’est pas merveilleux, Thalia. L’idiot va arrêter de nous ennuyer.

- Oui, tu ne peux pas savoir comme il est pénible ce frère quand il s’y met.

           

            Le dernier étage, Reï le monta en quatrième vitesse. La porte de la salle de musique se trouvait entre ouverte. Le garçon la poussa et entra. La première chose qu’il vit, c’était que le piano était revenu. Reï toucha légèrement son bras droit et se mordit les lèvres. Il se battrait jusqu’au bout, mais il parviendrait à en rejouer. Il avait confiance. Il laissa son regard errer dans la pièce. Il le vit.

            Ludwig était installé sur le sol, le dos contre le mur. Son saxophone se trouvait à ses pieds. Il avait dû le nettoyer, mais pour l’instant, le garçon avait posé sa tête sur ses genoux et faisait comme les petits. Il dormait d’un sommeil du juste. Reï sourit et s’approcha sans faire de bruit. Il s’agenouilla et se mit à l’observer en silence. Il ne voulait surtout pas le réveiller. Ils avaient tout leur temps maintenant.