Chapitre 23

 

 Akira squatta chez Carlin toute la journée et ne le quitta pas d’une semelle. Cela ne dérangeait absolument pas son ami, il savait très bien pourquoi Akira se trouvait chez lui. Mili était devenu beaucoup trop pipelette.

 Il aimait bien voir ces amis de lycée de temps en temps afin de se rappeler des souvenirs en commun, de leur fou rire, des pleures aussi, mais jamais de dispute entre eux. Ils se disaient tout, ne se mentaient jamais.

 Ils se trouvaient dans la chambre de Luce pour un petit changement de couche sale. Akira regarda son ami, doué pour s’occuper des gosses.

- Cela fait combien de temps maintenant que tu as arrêté de travailler chez Madame Rose ? demanda-t-il en s’appuyant contre un meuble.

- Dix ans déjà. J’ai arrêté quand Maeva est venue chez nous. Mince, ça passe vite !

- Je n’ai jamais compris pourquoi tu l’avais adopté par rapport aux autres.

 Carlin jeta un coup d’œil à son ami qui regardait ces chaussures. Son attention revint sur Luce qui avait décidé d’embêter son père en gigotant.

- Je ne sais pas. Elle me plaisait cette gamine. Elle te regardait toujours droit dans les yeux sans peur. J’aimais bien et puis elle a un joli sourire. Et toi, tu arrête de gigoter !

 Carlin s’amusa à faire les gros yeux ce qui fit rire le bambin.

- Et lui ? La raison ?

- Parce que je l’adore, ça ne se vois pas ? Tu sais quoi, vous devriez en adopter tous les deux.

- Na ! Pitié pas ça ! Tu oublies que j’ai élevé Shin quand mes parents ont décidés du jour au lendemain d’aller vivre dans un coin paumé. Je savais bien qu’ils avaient fait une grossière erreur de faire un gosse dans le tard.

- Tu dis ça, mais tu l’as bien élevé ton frère. C’est devenu un bon gosse.

- Mmmh ! Tu n’as pas dit ça, il y a quatre ans. Tu lui as même mis une de ces raclées bien méritée, je dois avouer.

- Qu’est ce que tu voulais que je fasse ? Tu étais à l’étranger quand c’est arrivé. Il fallait bien lui montrer que ce qu’il a fait, ce n’était pas correct, qu’il avait commis quelque chose de répréhensible.

- Je le sais, tu as eu raison. D’ailleurs, tu as été plus clément que je l’aurais été. Enfin le principal, c’est que Ludwig n’a eu aucune séquelle. Il avait quoi quatorze ans à peine, non ?

- Ouais, tout juste quatorze ans. Mais en même temps, il a sauvé ton frère de la dérive, maintenant c’est Lina qui s’en charge. Non, ce n’est pas vraiment ça plutôt, ils s’entraident mutuellement vu ce qu’elle a vécu, elle aussi.

 Carlin souleva son fils et le serra contre lui.

- Toi, j’espère que tu ne me feras pas autant de misère que toutes les autres andouilles, compris ?

- Haha ! Tu crois vraiment qu’il va t’écouter ? Tu as oublié de me dire que tu allais avoir un nouveau, chez toi.

- Bah ! Tu n’étais pas là quand il est arrivé. Il est là depuis quinze jours à peu près.

- Hein ? Seulement ? J’aurais cru beaucoup plus. D’habitude, ces mioches mettent un sacré temps à s’habituer à un nouvel endroit. Je croyais d’ailleurs que Lud et Mave ne voulaient plus être proche des nouveaux venus ?

 Son ami sourit et se dirigea vers la sortie de la chambre pour se rendre à la cuisine, toujours suivi comme un bon chien par Akira.

- Oui, c’est ce qu’ils ont dit mais voilà, ils sont tombés sous le charme de Reï, tout comme Lina et Shin d’ailleurs.

- Tu as vu Shin, récemment ?

- Oui, le week-end dernier. Pourquoi ?

- Arg ! Je vais l’assommer celui-là. Il a osé me faire croire qu’il avait bien trop devoir pour m’appeler. Je n’y crois pas, il va m’entendre.

- Pfft ! Parlotte, parlotte !

- Lotte, lotte ! répéta Luce en frappant des mains.

- Et toi, la crevette ! Ne prends pas exemple sur ton père !

 Renko et Matt se trouvait tous deux dans la cuisine buvant un café tout en regardant des photos et discutant travail. Carlin, sans cérémonie, s’installa directe sur une des jambes de son homme et assit Luce sur la table. Le bambin jeta un œil sur les photos et en toucha une.

- Na ? dit-il en penchant la tête.

 Matt émit un rire et s’exclama :

- Plus les mois passent, plus il te ressemble Carlin.

- Hein ? Pourquoi tu dis ça ?

- Pas par rapport au physique, mais au niveau caractère. Il commence à avoir les mêmes mimiques que toi des fois.

 Carlin regarda son fils un instant, puis un coup d’œil vers Renko.

- Tu le crois aussi ? C’est bien ou ce n’est pas bien ?

 Renko serra la taille de Carlin et posa sa tête sur son épaule et observa également son fils.

- Oui, j’avais remarqué, genre le sourire en coin quand il a une idée derrière la tête. Mais ce n’est pas mauvais, ne t’inquiète pas. Ca prouve juste que pour lui, tu es son père pas un autre.

 Carlin soupira un bon coup. Il se sentait soulagé.

- Tu les aime trop tes gamins. Je peux comprendre pourquoi tu deviens insomniaque maintenant.

- Je savais bien que tu étais venu voir si j’allais bien. Mili ferait mieux de fermer son clapet.

- C’est ça les amis, mon pauvre. Tu dois les subir maintenant. Cela t’embête ? demanda Akira.

- Non, c’est agréable d’avoir de bons amis.

 

 Pendant que Ludwig finissait ces devoirs, Reï se rendit dans la salle de musique et se mit à jouer du piano. Les sons n’étaient pas terribles alors au bout d’un moment, il s’arrêta, désappointé.

 Il se retourna sur le banc et jeta un coup d’œil autour de lui pour voir si un autre instrument ne s’y trouvait pas. Il y avait bien le saxo de Ludwig, mais jamais Reï n’y toucherait. C’était le bien personnel de son ami. Il entendit du bruit près de la porte et y aperçut Killian qui hésitait à entrer. Le blond l’invita.

- Entre, n’est pas peur.

- Euh ! Oui, merci.

 Killian pénétra plus avant et ne sachant pas quoi faire, il observa la pièce.

- Tu joue très bien du piano.

- Ah ! Merci, mais il est désaccordé alors les sons sont horrible.

- Peut-être, mais c’était jolie ce que tu jouais. Ca me disait quelque chose, mais je ne sais plus ce que c’était.

- Le titre Greensleeves, une musique traditionnelle anglaise. Elle a été souvent reprise. Elle est jolie et je peux la jouer sur différent instrument.

- Ah oui, maintenant que tu le dis. Je crois que la première fois que je l’ai entendu c’est dans un film que je regardais plus jeune avec ma mère.

- Le jardin secret ? Je l’ai vu aussi et il y avait une servante qui chantait les paroles.

- oui, c’est celui-là.

 Les deux garçons gardèrent le silence un moment avant que Reï finisse par demander.

- Est-ce que cela te gène de nous avoir vu ? Avons-nous perdu ton amitié, Kill ?

 Le garçon sursauta et rougit. Il secoua la tête.

- Non, désolé d’avoir fui. J’ai juste été trop surpris.

 Killian détourna les yeux un instant avant de se lancer.

- Euh ! Je peux réellement vous considérer comme des amis, Lud et toi ?

- Bien sur quelle question ! Tu es presque aussi idiot que Lud, mais bon, lui cela doit être de naissance.

 Killian se mit à rire.

- C’est vrai que sur le moment, il fait un peu peur, mais en le connaissant mieux, il est plus sympathique qu’il veut le laisser croire.

- C’est sa carapace pour encaisser les coups, moi c’est la musique, pour Carlin la peinture, Maeva c’est l’équitation et toi, c’est l’informatique, pas vrai ?

- Ah euh oui. Mes parents sont toujours occupés à cause de leur travail, c’est une façon de s’évader, de se sentir moins seul.

- Pourquoi n’as-tu pas des amis, plutôt ?

- Je n’en ai pas et je n’en ai jamais eu. Je ne dois pas attirer la sympathie.

 Reï se passa une main dans ses cheveux blonds. Ils avaient encore poussé. Ils atteignaient maintenant ces épaules. Une mèche récalcitrante retomba devant ces yeux.

- C’est triste mais en même temps, je te comprends. Moi non plus, je n’en avais pas avant de venir ici.

- Tu rigoles ? Tu devais être très populaire dans ton ancien lycée comme tu le deviens dans celui-ci.

- Possible, ça ne m’intéresse pas particulièrement. Dans ces cas là, ils viennent juste à tes côtés pour avoir la côte eux aussi. Ce n’est pas la vraie amitié. J’aimerais avoir une amitié comme celle que l’on peut voir grâce à Carlin et ces potes.

- Ouais, c’est bien les amis, mais c’est des vrais pots de colle ensuite, s’exclama une voix grave derrière eux.

 Killian n’eut pas le temps de se retourner que deux bras lui entouraient déjà le cou. Le visage de Carlin était juste à côté de son oreille. Celui-ci demanda :

- Alors, mon cher Killian. On a des vus sur ma fille ?

 Le garçon se sentit tout petit et se mit à rougir. Il se sentit mal à l’aise tout à coup. Carlin dut s’en rendre compte car il s’exclama aussitôt :

- Redresse-toi et ne tremble pas comme une fille.

 Le garçon rougit encore plus. Il n’y pouvait rien.

- Alors c’est vrai que tu te fais racketter et que tu te fais démolir sans réagir ? Tu es nul !

- Ce … ce n’est pas la … la peine d’en.. Enfoncer le couteau !

 Carlin gloussa.

- Moi aussi, j’ai été racketté à une période. Mmmh ! D’ailleurs, Renko faisait partie de la bande. C’est drôle pas vrai ? Je l’ai remis dans le droit chemin. Et quand ces idiots te frappent, tu réplique ?

 Killian secoua la tête négativement. Il n’osait plus parler. Il observait Reï qui souriait du spectacle.

- A vrai dire, moi non plus. Je dois être maso. Plus ils me frappaient, plus j’en redemandais. Pourtant, je ne faisais rien pour les motiver, vu que je me laissais faire, mais ils ne m’ont jamais entendu crier de douleur. Je n’allais tout de même pas les laisser prendre leur pied !

- Comment peut-on accepter les coups et sans crier en plus ? Je ne sais pas si j’y arriverais. Je ne suis pas aussi solide que vous.

 Carlin relâcha le garçon et vint s’asseoir près de Reï sur le banc. Il frotta sa main sur sa jambe gauche. Reï s’en aperçut et demanda :

- Tu t’es cogné le genou ?

- Ah ! Non, non. C’est une séquelle que mon père m’a laissé. Il arrive des fois où ma jambe décide qu’elle ne veut pas travailler correctement et elle le fait sentir. Au début, je boitais, mais avec beaucoup de séance de kiné, le boitement s’est fait moindre.

 Il recentra son attention sur le garçon se trouvant toujours au centre de la pièce, les mains dans les poches.

- Alors que vas-tu faire avec Maeva ? Tu vas te décider à te déclarer, oui ou non ?

 Killian regarda le père de son amie avec stupéfaction sous le rire de Reï.

- Je ne … suis pas sure que …

- Que quoi ? Accouche ? Tu te crois trop minable pour ces beaux yeux ? C’est bien ce que je dis, tu es nul, tout comme elle d’ailleurs. Si vous attendez que l’un d’entre vous se décide, on n’est pas sorti de l’auberge. Tu es un homme alors c’est à toi de tenter ta chance. Tu te prends une claque, et bien tu te prends une claque, ce n’est pas la mort non plus.

 Killian ne savait vraiment plus où se mettre. C’était bien la première fois qu’un adulte lui parlait autant et de cette manière.

- Tient, prend exemple sur Lud ! Pour une fois qu’il fait quelque chose correctement celui-là ! Regarde, il a tenté sa chance avec le blondinet à côté de moi, il aurait très bien pu recevoir un sacré coup de poing si Reï chou en avait décidé autrement. Tu ne crois pas ?

- Vous allez arrêter avec Reï chou ? s’exclama Reï exaspéré.

 Mal lui en prit, il reçut une claque sur la tête. Il grimaça. « Merde ! Ca faisait mal ! » Il jeta un regard noir vers le coupable qui le regardait en souriant, un sourire de coin.

- Ne m’ennuie pas sale gosse ! J’ai décidé que tu serais Reï chou, alors tu seras Reï chou, fin de la discussion !

 Carlin se leva avec une certaine difficulté. Apparemment sa jambe avait belle et bien décidé d’ennuyer son monde. Puis en boitillant un peu, il se dirigea vers la sortie. Il se retourna une dernière fois avant de quitter la pièce.

- Tu as intérêt à remuer tes fesses Killian ! Je veux et j’exige que tu te déclare à ma fille avant une semaine sinon tu vas savoir comment je m’appelle !

 Reï se mit à rire. Et voilà, il allait avoir de nouveau mal aux côtes.

- T’es fichu mon pauvre Kill. Il ne va pas te lâcher tant que tu ne l’auras pas fait.

- Ca veut dire qu’il m’apprécie, hein ?

- Ouaip ! Ca veut dire qu’il t’accepte comme petit ami de sa fille. Dis-toi bien que c’est une chance ! Je te dis pas ce que cela aurait été si ca avait été l’inverse.

- Euh ! Je ne veux pas le savoir. Ah lala ! Comment je vais faire ? J’ai trop la trouille !

 Reï porta ses mains à ses côtes. Elles lui faisaient à nouveau mal à force de rire comme un taré.