Finalement, Renko n’eut pas besoin de venir donner du courage à Carlin pour parler de sa peur. Axel, loin d’être un homme stupide et peut être aussi du fait qu’il devait être un très bon père, se doutait bien que le fils de la femme qu’il aimait, était sûrement perturbé par ces nouveaux changements dans sa vie. Il décida donc de discuter entre hommes avec le jeune homme. Il l’emmena voir une exposition de peintures. Cette exposition voulait montrer toutes les sortes de mouvements que les peintres avaient créés au fil du temps, en passant de la Renaissance au baroque suivie du classicisme pour arriver finalement au Surréalisme en date de 1924. Carlin s’émerveilla devant tous ces tableaux de Maîtres, même si ce n’était que des reproductions.

Il s’en fichait, cela ne l’empêcha pas de faire le tour de l’exposition une bonne dizaine de fois. L’exposition n’avait pas oublié le cubisme dont Picasso en faisait partie. Le garçon aimait bien ce genre. Axel finit par demander au garçon qu’elle était son genre, dans quel mouvement se trouvait-il ? Cela fit réfléchir Carlin qui ne s’était jamais posé la question. Il aimait dessiner ou peindre, mais ce qu’il faisait, était surtout dû par ces émotions. Il ne voulait pas être mis dans une catégorie, il voulait être dans toutes. Mais c’était peut-être trop ambitieux !

L’exposition se déroulait dans la ville voisine et Carlin fut ravi, car il put ainsi être invité au restaurant. Axel songea que pour un jeune homme très mince son camarade manger pour trois personnes. Il en fut pour ces frais. Il était content aussi, car Carlin semblait de plus en plus à l’aise avec lui par rapport au début. Mais à vrai dire, l’exposition de peinture avait énormément détendu le garçon. Carlin força également Axel à se rendre à la fête foraine qui s’était installé à la sortie de la ville.

Celui-ci songea tout de même que le garçon n’appréciait pas les refus, mais en même temps, il était très difficile de lui non. L’homme céda. Axel songeait également que le fils d’Eryna, même si sa vie n’avait pas toujours été rose, semblait beaucoup plus joyeux et exubérant et le mot était faible, que ces propres enfants. Amélie et Alexandre étaient bien trop sages pour leur âge. Il espérait sincèrement que tous trois pourraient s’entendre.

       La fête foraine était immense et il y avait différente attraction dont la fameuse grande roue. Il vit le garçon s’y diriger et l’homme fit la grimace. Il avait le vertige, mais il n’allait tout de même pas l’avouer à l’adolescent. Commençant à le connaître, celui-ci se serait sûrement mis à le charrier pendant des heures. Tout autour, le monde commençait à arriver, accompagné d’amis ou des familles nombreuses. Voyant Carlin lui faire signe, il se dépêcha de le rejoindre et dû se résoudre à monter à bord de la grande roue.

       Ils furent seuls dans la cabine et Carlin se mit à regarder dehors tout content. Il essayait de garder tout en mémoire afin de tout retranscrire sur son carnet à dessin. Il songea qu’il devrait en racheter un autre, car le sien allait bientôt être terminé. Il jeta un coup d’œil vers l’homme à la stature très carré, mat de peau dont les traits anguleux lui faisaient un visage très reconnaissable, assit au centre et qui évitait de regarder dehors. Il soupirait souvent et portait régulèrent une main vers son front pour repousser une mèche de cheveux auburn derrière l’oreille. Carlin gloussa et reçut un regard gris pas très content. Bien sur cela fit rire encore plus le garçon. Voir le grand Axel Dubois tout effrayé parce qu’il se trouvait en hauteur faisait beaucoup rire Carlin. Il devenait de plus en plus sadique.

- Alors Axel, pourquoi m’avoir invité ?

       L’homme se redressa un peu mieux et pour éviter de regarder dehors pour se sentir à nouveau mal et fixa le garçon.

- Pour mieux faire connaissance, bien sur ! Je sais bien que tu caches ta peur Carlin.

       Carlin se mordit les lèvres, mal à l’aise. Il baissa la tête.

- Je ne voulais pas faire de peine à Maman.

- Peut-être, mais cela lui en ferait si elle apprenait que tu lui caches ces choses. Elle ne va pas se fâcher ou être triste parce que tu lui avouerais que tu as peur de ce déménagement. Elle aussi, elle a peur. Vous avez vécu à deux pendant tant d’années, c’est normal. Un intrus vient vous ennuyer dans votre petite vie tranquille.

       Carlin se rassit sur le siège et sourit tout en observant les autres promeneurs qui semblaient très petits sous cette hauteur.

- Pas si tranquille que cela notre vie. Elle l’est beaucoup plus depuis que nous vivons ici. J’ai rencontré des personnes supers qui sont devenus mes meilleurs amis et maman vous a rencontré.

- Tu sais, ce déménagement, ce n’est pas pour tout de suite. Mon appartement est aussi petit que le votre. Avec ta mère, nous en recherchons un autre plus grand, afin que toi, Amélie et Alexandre puissiez vous sentir à l’aise.

       Carlin se tourna vers le futur compagnon de sa mère et lui adressa un sourire.

- Pourquoi un appart ? Pourquoi vous ne cherchez pas une maison avec un jardin ? Maman a toujours rêvé dans avoir une.

- C’est vrai ? Elle ne m’en a jamais touché mot.

       Le garçon se mit à rire.

- Comme quoi, je suis bien son fils. Elle, non plus, ne parle pas souvent de ce qui la rend triste et ce qui lui fait peur. Mais je sais qu’une maison avec un petit jardin est son rêve et aussi une grande famille. Mais bon, la grande famille, nous l’avons déjà, rien qu’avec Juntsou. J’ai toujours aimé fêté Noël dans la famille de Juntsou. Il y a plein de monde, plein de rire, de farce, des disputes des fois mais qui ne durent qu’un temps et personne ne vous juge.

- Je vois bien le genre. Je n’ai pas vraiment connu cela. Nous passions noël toujours avec mes beaux-parents. C’était des gens très stricte alors c’était plutôt ennuyeux.

       Carlin grimaça. Il n’aurait pas aimé du tout ce genre de soirée.

- Bon, pour la maison, je peux chercher, mais en acheter une, cela risque fort d’être très difficile même en vendant mon propre appartement. Je ne suis pas sure que la banque accepterait de faire un prêt.

- Le notre aussi, nous pouvons le vendre. Les deux sommes cumulés feront fléchir sûrement les banquiers et puis s’il vous faut un garant sure, nous pourrons demander à Daisuke. Pour maman, il le fera. Bien qu’ils soient cousin, Daisuke la considère plus comme une grande sœur. Elle l’a toujours soutenu et protégeait de la moquerie, de la méchanceté gratuite des autres enfants quand ils avaient mon âge. Puis, moi aussi, je peux aider.

- Toi aussi et comment ? Tu vas encore au lycée.

       Le garçon sourit de nouveau.

- Oui, peut-être, mais je suis peintre et Juntsou a déjà réussi à vendre une bonne dizaine de mes toiles à des personnes de sa connaissance. Ne pensez surtout pas qu’il les vend au rabais. A vrai dire à moi tout seul, je pourrais très bien acheter la maison de rêve pour maman, mais elle refuse catégoriquement d’utiliser cet argent pour elle-même. C’est stupide que voulez-vous que j’en fasse ?

       Axel regarda Carlin les yeux ronds comme des soucoupes. Il savait que le garçon était doué pour le dessin et sûrement en peinture, mais de là à ce que ces toiles se vendent si bien et apparemment à des prix élevés, il en restait complètement coi. Il se secoua un bon coup et s’exclama :

- Elle a raison. Cet argent, c’est le tien. Il te permettra sûrement dans l’avenir à réaliser un de tes rêves.

- Vous ne comprenez pas, Axel ! Mon plus grand rêve pour le moment c’est de voir ma mère heureuse ! Et puis, si c’est moi qui donne une partie pour cette maison, vous ne pourrez jamais me mettre à la porte.

       Le tour de la grande roue finit et les deux hommes sortirent. Axel inspira une bonne bouffée d’air frais. Il se sentait beaucoup mieux revenu les pieds sur terre. À côté, Carlin resserra son manteau autour de lui en gloussant. Il sentait quand même le froid de novembre s’infiltrait sous son manteau. Il songea qu’il aimerait bien avoir sa bouillotte dans les parages. Il demanderait l’autorisation à sa mère pour aller rendre une petite visite, non plutôt une grosse visite à Renko. Axel annonça au garçon qu’il serait temps de rentrer. Ils se dirigèrent donc vers la voiture garée sur le parking en face. Carlin semblait ravie de rentrer, vu le sourire qu’il affichait, mais en même temps, Axel le vit mal à l’aise comme au début. Il se rendit compte alors que cela devait être dû à la voiture et non pas à sa présence comme il l’avait d’abord pensé.

- La voiture t’effraye, Carlin ?

- Possible ! Avant l’accident, je n’avais jamais eu d’appréhension, mais depuis, je me sens mal. C’est stupide, je me souviens même pas de l’accident en lui-même. J’étais déjà dans le coma.

       Axel jeta un coup d’œil autour de lui et vit un stand où il vendait différents articles. Il s’excusa auprès du garçon qui le regarda surpris se diriger vers ce stand. Carlin haussa les épaules et s’installa dans la voiture. Il songea qu’il avait passé une très bonne journée et que pour une fois, sa mère avait bien choisi son compagnon. Il sursauta quand la portière conductrice s’ouvrit. Axel s’installa et déposa ces achats sur les genoux de Carlin.

- Tient, cadeau ! J’espère que le trajet te semblera moins difficile en t’occupant l’esprit.

       Carlin déballa le sachet. Il découvrit un carnet à dessin et des fusains. Il eut un sourire d’ange. Axel tomba sous le charme. Il songea que voir ce genre de sourire et d’émerveillement sur le visage de ces propres enfants, serait le plus beau cadeau qu’il n’ait jamais eu.

 

       Quand ils rentrèrent, Eryna Oda préparait le repas. Elle fut donc assaillie par un garçon surexcité qui lui raconta avec plaisir sa sortie. Elle en restait complètement baba. Elle n’avait jamais vu son fils aussi heureux d’une sortie en ville. Elle lança un grand merci à Axel quand elle put enfin redescendre sur terre. L’homme avait adoré voir le visage stupéfait et le ravissement d’une mère pour son enfant. Elle l’écoutait en hochant la tête de temps en temps même si elle ne comprenait pas tout ce qu’il pouvait raconter. À la fin, il finit par lui demander l’autorisation d’aller ennuyer Renko. Sa mère leva les yeux au ciel. Elle se doutait bien que la présence de Carlin n’ennuyait certainement pas ce grand brun qui depuis un moment venait souvent à l’improviste et squatter sans aucune gène l’appartement. Elle l’appréciait bien même plus que les autres amis de son fils. Carlin, toujours aussi bruyant, partit se changer dans sa chambre avant de redescendre et de quitter d’un seul coup l’appart en claquant la porte. Le silence se fit total. Axel et Eryna se regardèrent avant de s’esclaffer.

- On peut dire que quand il est là, on le sait.

       Eryna sourit.

- Mais cela fait un grand vide quand il n’est pas là. Mais là, c’est la première fois où je le vois comme ça ! Qu’est-ce que tu as bien pu faire ?

       Axel ne répondit rien. Il ne savait pas trop. Est-ce juste le fait de lui offrir un carnet à dessin ?

      

       Renko rangea le bureau avant d’éteindre la lumière et de rejoindre Bradly qui l’attendait pour fermer le garage. Le vieil homme fumait sa neuvième cigarette de l’après-midi. Le jeune homme soupira. Il avait bien essayé de le faire arrêter, mais Bradly lui avait rétorqué qu’à son âge, il pouvait se faire plaisir et que ce n’était pas un jeunot qui allait lui dicter la bonne conduite. Mais bon, le vieil homme fumait beaucoup moins depuis ce jour. C’était déjà un bon point. Il allait demander quelque chose à son grand père quand celui-ci lui indiqua un point plus loin qui se rapprocha très vite. Renko jeta un coup d’œil et s’exclama :

- Je croyais que tu ne devais pas venir aujourd’hui !

- Mais euh ! Si je dérange dis-le !

- T’es idiot ou quoi ! Pourquoi je dirais une chose pareille ?

       Carlin ne faisant plus cas de son ami et surtout pour le punir, se tourna vers le vieil homme qui les regardait avec le sourire, amusé de leur chamaillerie.

- Coucou Bradly ! Vous avez l’air d’être en forme.

- Bien sur que je suis en forme ! J’suis tellement en forme que je vais aller faire un tour au « Cool Baby ». Tu viens me tenir compagnie ?

- Chouette ! Votre compagnie est toujours plaisante Bradly.

       Le vieil homme prit le bras du garçon et ils se dirigèrent vers le bar sans faire cas du grand brun qui les regardait halluciner. Il leva les yeux au ciel. Qu’est-ce qu’il ne fallait pas entendre ! Il les suivit en silence et en arrière afin de pouvoir admirer de tout son saoul les fesses de son camarade. Un camarade qui devait sans rendre compte car il lui jeta un regard malicieux.

       Le « Cool Baby » était plein de monde, mais ils réussirent à se trouver une place près du bar. La bonne majorité des clients étaient les vendeurs du marché africain qui ne portait juste que le nom. Beaucoup d’entres eux saluèrent avec grands gestes et boutades le jeune cousin du patron qui se trouvait justement au comptoir. Il secoua la tête en voyant arriver le trio. Il vint à leur rencontre et les salua.

- Tiens Microbe ! Cela faisait longtemps que je ne t’avais pas vu !

- Et la sangsue, tu sais où j’habite.

- Il faudrait déjà que tu y sois !

- Bah ! Ce n’est pas une perte. Comme ça j’évite de faire des cauchemars.

       La joute verbale entre les deux cousins était célèbre dans le bar. Cela amusait toujours les habitués.

- Il a du mordant le petit, Daisuke ! Tu n’arrives même plus à avoir le dernier mot ! s’exclama l’un d’eux.

- Pourquoi ? Tu crois qu’il l’a déjà eu le dernier mot le Daisuke ? lançant un autre.

       Un rire général retentit. Renko était surpris. Il savait qu’entre les cousins, il s’entendait très bien, mais c’était des plus étranges de regarder un homme du gabarit de Daisuke faire une joute verbale avec un adolescent. Carlin avait un sacré succès dans le bar. Il semblait connaître tout le monde et discutait de tout et de rien avec eux. Il posait des questions à certain, à d’autres il leur demandait des nouvelles de leur famille. Tous, sans exception, lui parlaient et riaient avec lui. Même les nouveaux clients s’intégrèrent facilement  et discutèrent avec ce jeune adolescent. Daisuke s’aperçut de la stupéfaction de l’ami de Carlin. Il vint s’installer à leur table déserté du garçon et du grand père.

- C’est toujours comme ça. Je ne sais pas comment il fait, mais dès le jour où pour la premier fois je l’ai fait venir dans un de mes bars, il discute avec une facilité déconcertante avec tout le monde. Personne ici n’aurait l’idée de lui jeter la pierre et il n’en fera pas non plus. C’est étrange, n’est-ce pas ? Dans la vie de tous les jours, il a une grande, non je devrais dire, il avait une grande difficulté à parler avec les autres. Mais ici, dans ce bar ou un autre, il change d’attitude tout comme il a une autre personnalité dans un hôpital.

       Le grand brun porta son verre à ses lèvres. Il but une gorgée de son whisky coca avant de reprendre un peu contenance.

- C’est peut-être ces personnalités multiples qui font son charme.

- Tu trouves aussi ? Mais quand il veut, il est épuisant.

       Renko eut un léger sourire.

- Bah ! C’est peut-être pour cela que l’on s’entend bien !

       Deux bras lui entourèrent le cou et le jeune homme sursauta. Il ne l’avait pas entendu arriver. Un gloussement retentit.

- C’est vrai Daisuke ! Si moi, je peux être crevant, Renko lui, peut s’avérer être un vrai enquiquineur de première classe.

- Et tu y vas fort ! S’offusqua Renko.

       Carlin éclata de rire.

- Si c’est vrai ! Tu m’as empêché de travailler correctement à la bibliothèque !

- Tu parles ! T’était même pas capable de te concentrer plus de deux minutes.

- Normal ! Surtout avec des mains baladeuses !

       Daisuke les observa un moment. Les deux jeunes ne faisaient même plus attention à lui. Il se sentait un peu dépité, mais cela le réjouissait également. Son petit cousin préféré semblait prendre plaisir à vivre pleinement. Il avait eu peur surtout depuis la mort de Ludwig Korvac. Il savait par Eryna que le garçon avait parlé de l’accident à Renko et Youji Miori, mais il se demandait si le garçon leur avait tout dit. Il ne le pensait pas. C’était une chose que même Eryna ne savait pas et qu’elle ne saurait peut-être jamais à moins bien sur que quelqu’un d’autre était au courant. Lui-même ne l’aurait jamais su si Carlin ne lui en avait pas parlé après l’enterrement de Korvac en compagnie de Ludivine. En tout cas, la jeune fille n’en toucherait mot à personne, car elle avait fait le serment devant la tombe de son défunt ami qu’elle n’en parlerait jamais à personne.