Pour un jour de semaine, la bibliothèque municipale était remplie de tout genre d’individu, mais surtout d’étudiant de l’université qui se trouvait à deux ou trois pâtés de maisons. Carlin soupira fataliste. Adieu la tranquillité ! Juntsou l’avait laissé près du bâtiment tout en lui annonçant qu’il viendrait le récupérer dans deux heures. Prenant son courage à deux mains, le garçon s’enfonça dans l’immense bibliothèque. Logiquement, l’endroit devait être silencieux, mais c’était sans parler de ces étudiants qui ne respectaient pas les règles. Il y avait tout un troupeau qui s’était installé au centre, installé sur les fauteuils, les pieds pour la plupart sur les tables basses. Ils discutaient avec animation tout en lançant quelques vannes de temps à autre à leurs camarades plus respectables. Les pauvres essayaient tant bien que mal à travailler dans le meilleur des mondes, mais ce n’était semble-t-il pas facile.

 Bien sûr, Carlin dut passer près du troupeau qui ne se gêna pas à le siffler ou à essayer de le titiller. Le garçon grimaça. Il n’y allait pas de main morte en parlotte et insultes en tout genre. Heureusement que ce genre de comportement le rendait indifférent. Il se dirigea directement vers un des endroits les plus reculés afin de ne plus les voir et pouvoir travailler à peu près dans le calme. Avec un nouveau soupir, le garçon regarda avec morosité l’engin qui se trouvait devant lui. Il détestait les ordinateurs. Moins il en utilisait, mieux il se portait. Mais vu l’ampleur de sa punition, il se devait de l’utiliser afin de récolter un maximum d’information. Connaissant Basil Moreau, Carlin se doutait bien que le devoir serait noté et compterait pour l’examen à la fin de l’année. C’était bien le genre de Basil d’agir de cette façon. Il alluma l’ordinateur. Il bénit tout de même Daisuke de lui avoir appris quelques trucs utiles sur internet. Il trouva facilement ce qu’il cherchait. Pendant une heure, il put travailler sans plus faire attention à ce qu’il se passait autour de lui.

 Malheureusement, une heure plus tard, il entra dans une grande colère quand un des abrutis vint le déranger dans sa retraite. Celui-ci eut la bonne idée de lui faire perdre toutes les données non enregistrées que le garçon venait de rassembler. Carlin leva ces yeux noirs de fureur vers l’étudiant bien sapé, ressemblant à se méprendre à un de ces surfeurs blonds, surbronzés et au sourire d’un blanc éclatant que l’on pouvait voir dans les pubs pour un dentifrice.

- Espèce d’empoté de crétin finie ! Tu viens de me faire perdre une demi-heure de travail !

- Bin ! Ce n’est pas grave, tu n’auras qu’à tout refaire. Maintenant, tu es sage et tu viens jouer avec nous.

 Sur ses paroles, l’étudiant attrapa le bras du garçon surpris sur le coup et tira afin que Carlin suive.

- Sale con ! Lâche-moi avant que je m’énerve !

 Le blondinet lui jeta un regard amusé. Il dépassait le lycéen d'une bonne tête, alors le garçon pouvait s’énerver, cela ne l’effrayait, pas le moins du monde. Mais, c’était sans compter la sans gêne de Carlin qui attrapa sans douceur ce qui semble-t-il se trouvait à l’entrejambe. Il le tordit. L’étudiant cria de douleur de façon très aiguë pour un homme. Fou de douleur, il se trouvait au pied de Carlin quand il aperçut une paire de baskets noires qu’il ne connaissait pas. Il leva son regard et crut qu’il allait défaillir. Merde ! Ce n’était pas son jour aujourd’hui ! Voilà qu’il se trouvait devant le pire ennemi possible. Ce nouveau venu lui avait déjà montré à quel point, l’âge ne rendait pas les hommes plus forts, ni la taille d’ailleurs. Celui-ci avait un sourire ravi de sa déconvenue. Il s’agenouilla près de l’étudiant.

- Tiens ! Benson ! Ça fait un bail ! On dirait que finalement tu n’as pas eu le nez cassé ! Par contre pour tes parties génitales, arg. ! Ça doit faire mal ! J’espère qu’ils sont encore en un seul morceau ! Enfin, la prochaine fois, méfies-toi des lycéens, ils sont coriace maintenant.

 L’étudiant se releva tant bien que mal et s’éloigna le plus possible des deux lycéens. Carlin secoua la tête. Il n’avait pas la berlue, n'est-ce pas ? Qu'est-ce qu’il fichait ici, celui-là ? Le nouveau venu s’approcha du garçon qui le regardait comme s’il voyait un fantôme. Il se pencha et lui embrassa les lèvres. Ce geste réveilla enfin Carlin qui retrouva la parole.

- Renko ! Que fais-tu ici ?

- Ça se voit non ? T’enquiquiner !

 Carlin ouvrit la bouche pour répliquer, mais deux étudiants vinrent les ennuyer.

- Et toi le morveux ! Qu’as-tu fait à notre camarade ?

 Carlin s’approcha de Renko se sentant tout de même, il devait bien se l’avouer, plus en sécurité. Il jeta un regard méprisable à ces étudiants qui devaient sûrement être des fils à papa, des gosses pourris et gâtés par leurs parents pour qu’ils leur fichent la paix.

- Pourquoi ? Vous voulez la même chose ?

 Renko eut du mal à garder son sérieux. Carlin était vraiment le genre d’individu qui envenimait les choses plutôt qu’à les calmer.

- Espèce de petit enfoiré ! On va te faire regretter de nous insulter !

- Je voudrais bien voir ça !

- Bon dieu Carlin ! Tu ne peux pas rester calme plus de cinq minutes ? s’exclama finalement Renko en levant les yeux au ciel.

 Son camarade lui jeta un coup d’œil rapide et renifla de mauvaise humeur.

- Mais enfin Renko ! C’est eux qui viennent m’ennuyer et leur crétin d’ami m’a fait perdre mon travail. Ch’suis pas d’humeur à être polie !

 Les deux étudiants se raidissent au prénom entendu. Ils se regardèrent et finalement, l’un d’eux finit par prendre la parole pour demander.

- Renko ? Tu ne serais pas le fils d’August Miori ?

 Le grand brun leur jeta un regard surpris, puis hocha la tête. Le plus petit fit un pas en arrière.

- Euh Lou ! Moi, je ne veux pas devenir l’ennemi des Miori. Si mon père l’apprend, il me tue !

- Le mien aussi ! Bon, désolé de vous avoir dérangé, hein !

 Ils partirent aussi vite qu’ils étaient apparus. Renko se gratta la tête trop étonnée pour réagir autrement. Carlin souffla de soulagement et se laissa tomber sur la chaise. Il regarda un instant l’ordinateur, puis interrogea :

- Ton père, c’est quelqu’un d’important ?

 Le brun se tourna vers le garçon qui n’osait pas le regarder en face. Il s’agenouilla près de lui et posa ses mains sur les genoux de Carlin.

- On peut dire cela si on travaille dans son entreprise. Je suppose que les pères de ces deux abrutis y travaillent.

 Carlin se mordit les lèvres et observa les grandes mains de son camarade. Des mains qu’il savait douce et savante bien que calleuses du fait du travail manuel.

- Possible ! Mais comment se fait-il qu’ils connaissent ton prénom ?

- Et bien, je ne sais pas comment ils savent que je suis un Miori à moins d’avoir vu mon portrait et celui de mon frère dans le bureau de mon père. C’est un homme qui aime sa famille et le fait savoir. Que veux-tu savoir d’autres ?

 Carlin se tortilla un peu sur sa chaise. Il finit par poser ses propres mains sur celle de Renko. Ils emmêlèrent leurs doigts. Cela fit sourire le jeune homme. Carlin se pencha un peu et colla son front à celui de son ami.

- Comment ton père… euh…

- Oui, continue !

- Mmmh ! Comment ton père réagirait-il s’il savait que tu as une relation avec un homme ? Finit-il par dire d’une traite et en rougissant.

 Renko se mit à rire. Pour certaines choses, Carlin était exubérant et sans gène et pour d’autres où il devenait très timide.

- Je n’en sais rien. Tu es le premier donc je ne sais pas, mais je sais qu’il n’est pas du genre à renier pour si peu. Il a l’esprit large après tout il a tout intérêt vu qu’il a tout de même épousé une femme qui a l’âge d’être sa fille. Ne t’inquiète pas pour une chose pareille.

- Oui, mais…

 Renko l’empêcha de continuer en bouclant la bouche de ses lèvres. Carlin se laissa aller. Il emmêla sa langue à celle de son camarade si chaude. Il sentait un feu monté en lui et qu’il aurait du mal à éteindre.

- Vous savez que vous êtes dans une bibliothèque tous les deux ? s’exclama tout d’un coup une voix familière aux oreilles du garçon.

 Le brun se détacha de son ami et jeta un coup d’œil derrière lui. Il vit le compagnon de Daisuke Oda.

- T’es jaloux Juntsou ? demanda innocemment Carlin avec un sourire.

- Je ne suis pas sans gène comme toi, limace !

- Ah oui ? Pourtant, Daisuke m’a raconté un jour que vous aviez couché ensemble dans une cabine d’essayage une fois.

 Renko vit Juntsou devenir cramoisie. Il eut un sourire suave. Il était heureux comme un pape de ne pas être le seul à qui l’on faisait ce genre de commentaire.

- Mais ma parole ! Il a fallu qu’il te raconte ça ?

 Carlin rangea ses affaires et les trois hommes se dirigèrent vers la sortie. Le garçon répondit à la question posée. Sa réponse fit rire les deux plus jeunes, mais le plus vieux songea plutôt au moyen de punir correctement son compagnon pour avoir trop parlé.

- Tu sais Junt, Daisuke me dit tout et dans tous les moindres détails.

 

 Les jours suivants, Carlin se rendit plutôt à la bibliothèque du lycée toujours accompagné de Renko qui ne le lâchait pas d’une semelle dès la fin des cours. Le garçon l’adorait, mais c’était vraiment une plaie quand il s’agissait de travailler. Quand Renko disait qu’il le suivait pour l’enquiquiner, c’était un faible mot. Les seuls moments où Carlin put respirer et travailler tout son soûl fut quand la garde de la bibliothèque fut à nouveau le professeur TankeÏ. Celui-ci subit à son tour tous les mauvais tours du grand brun. Le professeur ne l’appréciait pas évidemment puisqu’il sut assez vite que le grand brun et Carlin étaient ensemble. Chaque fois qu’il les voyait, il reniflait de dégoût. Cela amusait fortement Renko qui s’acharna depuis lors sur le professeur, mais toujours de façon correcte et amusante. Tankeï ne put jamais punir cet élève comme il aurait dû. De toute façon, il avait vite compris qu’il ne fallait en aucune manière toucher à Carlin Oda et à tout autre élève sans une sacrée bonne raison.

 Comme promis, quand les deux semaines furent passées, Carlin et Marlon rendirent leur devoir et comme le garçon l’avait songé, le professeur de français les informa que leur devoir serait noté et compterait pour l’examen en fin d’année.

 Vers le début novembre, Eryna Oda informa son fils qu’Axel lui avait demandé d’emménager avec lui. Carlin en fut un peu perturbé et effrayé en même temps. Il voulait le bonheur de sa mère et fit son possible pour lui cacher. Il savait que si sa mère acceptait, ils devraient déménager plus vers le centre-ville. Il ne pourrait plus se rendre au lycée à pied et s’attardait au-dehors étant donné qu’il devrait prendre le bus. Bien sûr ce n’était pas à cause de ce changement qu’il était perdu, mais surtout de ne plus avoir sa mère pour lui seul. C’était un peu égoïste. Mais il se rendait compte que depuis des années, ils étaient restés tous les deux. Il n’avait pas l’habitude d’avoir un autre homme dans la maison.

 Pour se changer les idées, il partit au seul endroit où il se sentait bien maintenant. Bien que ce n’était plus à l’endroit habituel. Quelques mois plus tôt, son refuge aurait été le « Cool Baby » et la présence réconfortante de son grand cousin. Mais maintenant, ces pas se dirigeaient vers un garage où un vieil homme observait le marché tout en fumant cigarette sur cigarette. Celui-ci le vit et lui fit un grand signe de la main.

- Salut mon beau ! C’est gentil de venir nous rendre visite !

 Carlin adressa un sourire au vieil homme qu’il avait appris à apprécier. Le garçon ne connaissait pas le lien qui existait entre Renko et lui, mais il savait qu’un jour, il finirait par le savoir.

- Si tu cherches le mioche, il doit être au fin fond.

 Le garçon remercia son hôte et se rendit dans le fond du garage. Il trouva son camarade la tête sous le capot d’une vieille voiture cabossée d’un jaune poussin. Il l’observa en silence un moment, puis annonça d’un coup :

- Je ne pensais pas que les garagistes pouvaient être aussi sexy.

 Renko se redressa en sursaut et se cogna la tête plutôt violemment sur le capot de la voiture. Il cria sur le coup.

- Saloperie de voiture !

 Carlin se fendit d’un sourire. Il avait eu peur que son ami se fasse beaucoup plus mal. Mais apparemment vu les injures que subissait la pauvre voiture, il allait bien. Renko finit par se tourner vers le garçon qui avait du mal à garder son sérieux.

- Toi aussi, tu mériterais une bonne fessée ! On n’a pas idée à dire un truc pareil ! Ça fait mal !

- Je n’ai rien fait !

 Renko attrapa le bras du garçon et le tira vers lui. Carlin mit ses deux mains sur le torse de Renko afin de le garder à bonne distance.

- Hors de question que tu me salis encore plus.

 Renko posa ses yeux sur la manche de la chemise blanche de Carlin, une grosse tache noire s’y trouvait. Mince ! Il avait oublié que ces mains étaient tachées de cambouis. Il relâcha le garçon. Celui-ci affichait un sourire amusé.

- Pardon, pardon !

 Renko se rendit près du lavabo et se lava consciencieusement les mains et avant-bras. Il jeta de temps en temps un coup d’œil vers Carlin qui l’avait suivi toujours en silence.

- Quelque chose te tracasse ?

- Mmmh !

- Ça veut dire quoi Mmmh ?

 Carlin se tourna de nouveau vers son ami qui s’était appuyé contre le mur et attendait que le garçon se décide à parler. Celui-ci se mordit les lèvres.

- Pourquoi aurait-il une raison ? J’avais peut-être juste envie de te voir ?

 Renko secoua la tête exaspérée. Il se dirigea ensuite vers le bureau et s’installa derrière une pile de factures. Il les regarda en silence pendant un moment tout en observant du coin de l’œil Carlin. Le garçon pénétra dans la pièce et s’assit sur une chaise mal à l’aise. Il regardait autour de lui et finit par repérer une photo juste derrière son ami. La photo représentait un jeune homme de l’âge de Renko et qui lui ressemblait, mais dont les cheveux étaient coupés très court. Carlin ouvrit la bouche de surprise. Renko le devança :

- C’est mon vrai père, Dany Moreny. C’est le fils de Bradly.

 Carlin fixa Renko de façon habituelle sans cligner.

- Où est-il maintenant ?

- Il est mort, il y a des années. Je ne l’ai pas connu et je ne le regrette pas.

- Tu en es sure ?

- Sûr et certain ! Mon père, c’est August Miori, lui c’est juste mon géniteur.

- Si c’était juste ton géniteur, pourquoi es-tu ici, alors ?

- Pour Bradly, évidemment. Vu tout ce que je sais sur mon vrai père, je ne l’aurais jamais apprécié, mais Bradly lui, je suis fier de l’avoir comme grand-père.

- Il doit être super content de l’apprendre.

 Renko posa la facture qu’il tenait dans sa main et posa ses deux coudes sur le bureau. Il soupira et observa son ami un long moment en silence. Carlin se sentit mal à l’aise à nouveau.

- Tu n’es pas venu pour parler de moi, Carlin. Dis-moi ce que tu as ?

 Le garçon baissa la tête. Renko vint le rejoindre et s’agenouilla face à lui.

- Tu as une sacrée manie de me faire m’agenouiller à tes pieds, tu le sais au moins ?

 Carlin posa une main sur la joue rugueuse de son amant et sourit.

- Cela n’a pas l’air de t’ennuyer tant que ça !

- Carlin ? Tu parles oui ou non ?

 Il souffla un moment puis lui annonça finalement ce dont sa mère lui avait parlé.

- Ça te tracasse, pas vrai ?

 Carlin hocha la tête. Il avait peur.

- T’es bête ! Ta mère t’adore, elle ne risque pas de changer du jour au lendemain. Mais dis-toi bien que tu vas sur tes dix-sept ans et qu’elle s’est sacrifiée pour toi. Elle mérite de prendre son envol, tu ne crois pas ?

 Carlin entoura de ses bras le cou de Renko et posa sa tête contre son épaule robuste.

- Je sais ça. Je suis d’accord, je veux la voir heureuse. Elle est très amoureuse d’Axel, ça se voit. Mais ce n’est pas elle, le problème c’est moi. J’aime bien Axel, mais vivre avec eux, ça me fait bizarre et ça me fait peur. Et puis, un week-end sur deux, il a ses deux enfants qui viennent. Je fais quoi moi ! Je suis perdu.

 Renko posa ses mains sur la taille de Carlin et le vit frissonner. Il les remonta le long du dos en simple caresse. Il déposa une multitude de baisers dans le cou de Carlin qui ne bronchait pas. Il finit par redresser la tête. Ils étaient tout de même dans le bureau. Ce n’était pas vraiment le moment ni le lieu. Il entoura le visage du garçon de ses mains et le força à le regarder.

- Ne t’inquiète pas, il suffit des fois de parler calmement avec les deux parties pour trouver une solution. Si tu as peur, il faut leur dire à tous deux. Ils doivent comprendre où se situe ta peur afin d’y remédier. Pour ce qui est des gosses, rencontre-les une premières fois si ça passe tant mieux, sinon fait en sorte de n’être pas dans les parages quand ils y sont. Mais te connaissant, cela m’étonnerait fortement que ces deux mioches te détestent. Je dirais même plutôt qu’ils ne voudront plus te lâcher.

- Tu crois ? Tu viendras avec moi pour parler avec Axel et M’man ?

- Tu n’es pas un grand garçon ?

 Carlin embrassa les lèvres de son ami qui eut du mal à ne pas prolonger le baiser.

- S’il te plait, Renko ?