Chapitre 15

 

       Le lendemain ce fut un Carlin tout fringant qui se rendit au lycée pour une nouvelle journée de cours. Vu que Renko se trouvait avec lui, le garçon ne passa pas par la crèche, mais n’oublia pas d’aller chercher Akira chez Matt. Celui-ci aurait eu tendance à faire l’école buissonnière juste pour pouvoir être avec son photographe. Akira bouda tout le long du chemin d’avoir été tiré de force de l’appartement par Renko.

Le jeune homme se sentait vexé. Il avait pensé qu’il était plus costaud que cela, mais face à Miori, il n’avait pas eu une seule chance. Le pire dans tout cela, c’est que Matt avait tout vu. Il avait honte. Renko ne se gêna pas pour en rajouter en affirmant que son attitude le faisait passer pour un sale gamin capricieux. Évidemment phrase qui ne plut pas beaucoup à Akira et tout le reste du trajet, il se chamailla avec le grand brun qui restait sur ces positions.

Carlin les écoutait d’une oreille discrète. Leur dispute ne portait pas à conséquence. Renko aimait être un peu enquiquineur et se doutait bien où toucher Akira pour le titiller. Le garçon sourit. Son amant avait beau dire que Ludmila pouvait être une plaie, mais en regardant bien, Renko était du même genre. La jeune fille se trouvait toujours à l’appartement des Oda, mais serait sûrement repartie au retour de son camarade.

       Ce fut en cours que ces amis apprirent enfin qu’elle était la punition de Carlin et de Marlon. Le professeur de français leur annonça donc que pour une certaine raison Carlin et Marlon avaient un devoir de vingt pages à faire dans un délai de quinze jours seulement. Le premier serait sur la violence dans les écoles et l’autre sur la persécution et ses conséquences. Le proviseur leur avait peut-être évité le renvoi, mais n’avait pas été tendre avec eux. Vu que Carlin n’avait pas Internet chez lui, il serait obligé de se rendre à la bibliothèque du lycée ou celle du centre-ville. Par amitié, Akira et Mili lui proposèrent leur aide, mais le garçon refusa. Il acceptait sa punition et la ferait seul.

       À l’heure du déjeuner, Carlin ne les rejoignit pas comme à son accoutumé sur le toit. Les deux jeunes en furent un peu tristes. Ils pensaient que leur ami les avait abandonnés pour rejoindre son cher et tendre, mais celui-ci les rejoignit peu de temps plus tard avec son frère. Renko leur annonça que le garçon se trouvait dans la salle d’art, enfermé avec deux autres lycéens et le prof d’Art plastique.

- Qu’est-ce qu’ils font dans cette salle ? Je me demande ! s’exclama aussitôt Mili dont la curiosité refaisait surface.

- Je suppose que c’est en rapport avec le concours annuel d’Art, répondit simplement Renko.

- Le concours ?

- Oui, tous les ans, tous les lycées du coin organisent un concours d’Art. Il y a trois catégories, la peinture, la poterie et la couture.

- Ah ! Je ne savais pas. C’est génial !

- Donc, Carlin est coincé dans cette salle depuis presque le début de l’année pour peindre un tableau, je suppose, s’exclama Youji.

- Oui sûrement, je le vois mal en train de coudre, répliqua Mili aussitôt.

       Le jeune homme grimaça et lui tira la langue.

- Ah ! J’aimerais bien voir cette peinture ! Se plaignit la jeune fille.

- Ta curiosité va finir par te perdre, Mélissandre.

       La jeune fille sursauta et frappa le bras d’Akira, furieuse.

- Alors, c’est ton véritable prénom Mélissandre ? Murmura Youji.

- Oui, mais je le déteste. Alors, je vous interdis de le dire, menaça-t-elle aux frères Miori.

       Ces deux-là se regardèrent en souriant et s’exclamèrent en cœur :

- Oui Mélissandre !

- Ah !! S’écria-t-elle, je vais vous frapper !

       Ce qu’elle fit avec son sac de sport. Les deux jeunes hommes riaient de bon cœur contre la jeune fille qui avait beaucoup de mal à garder son sérieux.

- Après on dira que c’est moi le gamin !

       Mal lui en prit de lancer cette phrase à haute voix, car il fut également harpé par la folie des trois autres.

       Après les cours, Carlin décida de se rendre à la bibliothèque du centre-ville. Il avait hésité avec celle du lycée, mais dès qu’il avait su quel prof était de garde, il n’hésita plus. Hors de question qu’il reste dans les parages de ce maudit prof de littérature. Le professeur Tankeï était la dernière personne que Carlin voulait voir. Il se trouvait de bonne humeur et ne voulait pas la perdre à cause de cet imbécile. Vu que le centre-ville se trouvait quand même un peu loin et que sa mère s’inquièterait trop s’il y allait seul, il emprunta le portable d’Akira pour appeler son cousin. Daisuke accepta de l’emmener.

Bien sûr comme à son habitude, ce ne fut pas Daisuke qui vint à la rencontre de Carlin, mais Juntsou Fumiya. Une chose dont le garçon s’aperçut quand il salua ces amis fut le regard assombri de Renko. Pourquoi son ami semblait-il en colère ? Il ne voyait pas ce qu’il avait pu faire pour le mettre en colère. Aurait-il voulu que Carlin l’accompagne ? Carlin songea qu’il avait du mal voir et sans plus se poser de questions monta dans la voiture de Juntsou.

 

       Renko se rendit directement chez lui afin de se doucher et de se changer. Il en profita également pour nourrir Moustique qui se vengea en lui fêlant à travers pour l’avoir abandonné toute une journée et une nuit. Ensuite, il se rendit comme la plupart du temps au garage « Le Bradly ». Le vieil homme ne s’était pas décarcassé pour trouver un nom.

Celui-ci le vit arriver et il se sentit revivre. Il avait eu peur que le jeune homme ne revienne plus. C’était stupide, mais quelques années plus tôt, il avait perdu son seul et unique fils et maintenant qu’il avait rencontré son petit fils, il avait peur de le perdre également.

       Renko était apparu quelques mois plus tôt devant lui et son cœur avait failli lâcher tellement le père et le fils se ressemblait. Seul leur caractère changeait. Dany Moreny avait été un gosse difficile et capricieux. Il ne supportait pas qu’on lui dise non, une des raisons de disputes continuelles entre le père et le fils. Bradly, un jour, avait vu Dany prendre ses affaires et avant de partir définitivement, avait lancé qu’il reniait son père au plus profond de lui. Bradly avait souffert de ce rejet et encore plus quand sa femme l’avait quitté en affirmant que c’était un minable et que le seul responsable de la perte de leur fils lui en revenait. Bradly l’avait cru sur parole jusqu’à qu’il rencontre des personnes avec qui il se lia d’amitié. Ces personnes lui avaient redonné goût à la vie en l’invitant lors de fêtes afin qu’il ne reste pas seul à déprimer. Ces personnes l’avaient écouté pendant des heures raconter sa misérable vie avant de lui dire carrément qu’il était dans son tort. Il n’était en rien responsable de la bêtise de son fils ou de la méchanceté de sa femme. Cette femme qui avait trop couvé son fils, qu’elle avait cédé à tous ses caprices. Elle devrait plutôt se demander si la fautive, ce n’était pas elle.

       La seule chose que Bradly regrettait maintenant, c’était qu’il ne pourrait jamais faire la paix avec son fils vu que celui-ci était mort dans un stupide accident en montagne. Alors quand il avait aperçu ce grand jeune homme brun, il avait songé que le Bon Dieu lui donnait une chance. Depuis lors, son petit-fils venait régulièrement au garage pour l’aider. Tout en travaillant, ils avaient discuté de tout et de rien, puis peu à peu, ils avaient parlé de choses plus sérieuses. Bradly réussit là où personne n’arrivait. Renko lui parla de sa vie avec sa mère et de ses coups bas. Ainsi que de son regret de n’avoir put faire la paix avec son meilleur ami avant que celui-ci décède.

       En l’observant mieux, le vieil homme remarqua immédiatement que quelque chose perturbait son petit-fils. Pourtant, le jeune homme agissait exactement de la même manière que d’habitude. Il salua affectueusement Bradly avant de se rendre dans le bureau afin de vérifier tout le travail à accomplir. Ensuite, il s’installait derrière le bureau et s’occupait de la paperasse. Bradly détestait par-dessus tout s’occuper du secrétariat et avait laissé Renko s’en chargeait sans problème. Il ne regretta pas le moins du monde de lui donner sa confiance. Le jeune homme, malgré son jeune âge, se débrouillait comme un chef, tout comme pour réparer un véhicule que l’on pourrait penser bon pour la casse. Quand le vieil homme pensait que l’année prochaine, ce même garçon s’enfermerait dans une université, il se sentait un peu déprimé. Il savait bien que ce n’était pas le rêve de son petit-fils, mais juste pour faire plaisir à August Miori qui l’avait toujours considéré comme son propre fils. Bradly se demandait si August s’en rendait compte.

       Prenant son courage à deux mains, le vieil homme jeta sa clope dans un cendrier qui se trouvait près de lui et se dirigea vers le bureau. En pénétrant, il fut obligé de tousser pour se faire remarquer. Renko sursauta. Il ne l’avait pas entendu tellement il était plongé dans ses pensées. Bradly s’assit sur une des chaises libres de tous documents. Il se gratta le nez un moment. Il mourrait d’en fumer une, mais Renko lui avait interdit de fumer dans la pièce. Il devrait même dire ordonner. Ce garçon pouvait être un vrai tyran quand il voulait bien.

- Tu sembles ne pas être dans ton assiette. Serait-il passé quelque chose au lycée ?

       Le jeune homme leva les yeux vers son grand-père. Cet homme était trop perspicace. D’après de vieilles photos, Renko savait qu’il ressemblait à son père trait par trait et avec encore de plus ancienne, avec Bradly aussi. Il en était content dans un sens.

- Non, tout va bien.

- En es-tu sure ? D’ailleurs, je suis étonné que tu sois seul. J’aurais cru que le beau spécimen serait avec toi.

       Renko se sentit rougir ce qui fit sourire son grand-père.

- Qu'est-ce qui te fait penser qu’il serait avec moi ?

- Parce que tu ne l’as pas quitté depuis que tu l’as amené chez toi samedi. Et ne va pas me dire le contraire !

       Le jeune homme se passa une main nerveuse dans ses longs cheveux bruns. Il ne pouvait rien lui cacher.

- Oui, c’est vrai, j’étais bien avec Carlin, mais…

- Ah ! J’ai enfin le prénom. Alors comme ça, il s’appelle Carlin. C’est le cousin de Daisuke, pas vrai ?

- Tu sais ça aussi ? Mais ma parole, tu connais tout le monde !

       Le vieil homme se mit à rire.

- Bien sûr, j’ai grandi dans ce quartier. Alors, je fais toujours connaissance avec les nouveaux. Enfin Daisuke, je le connais depuis plus de six ans. C’est un sacré phénomène celui-là.

- Et Fumiya ?

- Fumiya ? Ah !  Tu parles de Juntsou ? Les noms, je n’les retiens pas. Je l’ai connu en même temps que Daisuke. Je crois que cela fait huit ans qu’ils sont ensemble ces deux-là.

       Bradly se gratta la tête où il lui restait très peu de cheveux. Il réfléchissait.

- Si tu me disais où se trouve ton ami ?

- À la bibliothèque du centre-ville.

- Ah ! Et pourquoi n’es-tu pas avec lui ?

       Renko s’assombrit. Bradly avait trouvé. Il se disait tout de même qu’il était un génie. Il avait droit tout de même à se jeter des fleurs, non ?

- Il ne me l’a pas demandé.

       Le jeune homme se sentait un peu ridicule, mais cela l’avait agacé que le garçon préfère demander à quelqu’un d’autre de l’accompagner. Bradly se mit à rire et son petit-fils lui jeta un regard noir.

- Il n’a peut-être pas voulu te déranger ou t’accaparer. Votre relation est fragile vu qu’elle est à son début. Elle l’est deux fois plus, car c’est la première fois que tu sors avec un homme. Ce n’est pas la même chose qu’avec une fille. Il y a plus de contraintes et même si d’après le peu que je sais de ce Carlin, mais vu que Daisuke est de sa famille, j’ai une petite idée du genre de garçon que c’est, il doit avoir peur.

- Peur ? Mais peur de quoi ?

- Tu n’es pas un idiot, Renko. Réfléchis ! Si lui, il accepte d’être ce qu’il est, est-ce que toi, tu l’acceptes ? Ne vas-tu pas regretter ? Et surtout, il a sûrement peur d’être finalement jeté par toi. À mon avis, cela doit le ronger à l’intérieur. Le rejet des autres, il n’y a rien de pire pour détruire quelqu’un. Je sais qu’il en a subi pas mal déjà et c’est étonnant qu’il soit à peu près sain. À ton avis, c’était quelqu’un avec l’esprit serein qui a détruit tout le bar ?

       Renko se mordit la lèvre inférieure. Il soupira.

- Avec qui s’est-il rendu au centre-ville ?

- Avec Fumiya !

       Le vieil homme se remit à rire.

- T’as fini de te foutre de moi, Bradly !

- Pardon, pardon ! Mais c’est amusant de te voir jaloux !

- Je ne le suis pas !

- Mais bien sûr ! Je vais te croire ! T’es jaloux ! Avoue-le !

- Mais non ! Tu m’agaces le vieux ! Fiche le camp, j’ai du travail !

       Le vieil homme se leva toujours en riant. Avant de sortir, il ajouta :

- Le travail peut très bien attendre. Va le rejoindre, tu en meures d’envie, le mioche !

       La porte se referma sous le rire éraillé de Bradly. Renko observa la porte un long moment avant de souffler un bon coup. Il se mordit à nouveau les lèvres. C’est vrai qu’il n’avait vraiment pas la tête à travailler. Est-ce que Carlin lui en voudrait s’il venait l’ennuyer à la bibliothèque ? Le garçon prenait de plus en plus de place dans son cœur. Il commençait à devenir aussi enivrant que le meilleur parfum existant.