Il pleuvait des cordes. Le grand jeune homme se dépêchait de rentrer en se protégeant de son sac de cours. Il se fichait royalement que ses affaires soient mouillées, vu que pour la quatrième fois de l’année, il venait de se faire virer. Mais à la différence des autres fois, c’était définitivement.

 Déjà qu’il avait redoublé sa sixième, sept ans auparavant, il se retrouvait avec une classe en retard. Ce n’était pas qu’il ne comprenait rien, c’était juste qu’il trouvait ses professeurs chiants et lassants et ses camarades, il les trouvait ennuyeux. Ils disaient que des âneries plus grosses que leurs têtes, ils se trouvaient très intelligents de racketter, de frapper, d’insulter ou de rabaisser les plus faibles.

 Le pire dans l’histoire, c’était qu’à chaque fois, on lui en remettait la faute, tout cela à cause de son physique. Pour la plupart des parents, le fait que l’enfant aimait les tatouages et les piercings représentait la pire des espèces pour leurs petits choux aux mains blanches.

 Maintenant âgée de dix-huit ans, la chose continuait. Déjà avec sa taille un mètre quatre-vingt-quinze et ses épaules carrées, il était déjà impressionnant. Mais voilà, monsieur aimait les tatouages et ne s’était pas gêné dans faire. Sur tout son bras gauche, on pouvait apercevoir un tribal, alors que son bras droit, on y voyait un cobra près à l’attaque et sur son avant-bras une tête de mort comme celle des pirates. Sa mère lui disait souvent qu’il était aussi sauvage que ces anciens maîtres des mers. Son visage pourrait être qualifié de beau s’il ne l’avait pas amoché avec ces piercings. Il avait hérité de son père qu’il n’avait jamais connu sa chevelure brune, bien que toujours d’après sa mère, son père aimait se teindre les cheveux de couleurs voyantes dont la dernière fut bleue. Il les avait laissé pousser jusqu’à mi-dos et les retenait par une lanière de cuir. Son visage était fin et lisse avec des yeux légèrement bridés d’un gris bleu que certains qualifiaient souvent de froid, limite glaciale. Son premier piercing se trouvait à l’arcade sourcilière droite, le deuxième à sa narine gauche, un anneau à la lèvre inférieure droite et le dernier sur la langue. Il fallait aussi compter sur les six boucles d’oreilles à l’une et trois à l’autre.

 L’avantage avec son physique, c’est que la plupart du temps, on lui fichait la paix. Les professeurs le laissaient dormir pendant leurs cours sans le moindre problème et les pimbêches s’enfuyaient dès qu’il s’approchait. Cela ne l’empêchait tout de même pas d’avoir beaucoup de succès avec la gent féminine ou masculine d’ailleurs. Il ne faisait aucune différence au niveau du sexe de ses partenaires.

 La plupart de ces amis, enfin si on pouvait les qualifier d’amis, disons plutôt ces connaissances ou ses potes pour la bringue, seraient réellement surpris s’ils savaient que derrière sa façade de dure à cuire, de son « je-m'en-foutisme », se cachait encore une âme d’enfant qui aimait quand son parrain, son oncle, le prenait dans ses bras pour le cajoler après un cauchemar. Ou mieux encore, s’ils le voyaient jouer du saxophone. Ils se moqueraient bien de lui.

 Mais tout le monde avait au moins souffert une fois dans sa vie. Lui, il s’était senti complètement déchirer un an auparavant. Sa mère, l’adorable boute-en-train, fatiguante et exubérante, avec son époux et un de ses fils étaient morts dans un accident de voiture. Le garçon avec petite sœur se trouvait également dans la voiture. Tous deux avaient survécu, mais à quel prix ! La fillette avait failli perdre l’usage de ces jambes et lui, la tête.

 La seule chose dont il se souvenait de l’accident, fut le pilier qui s’était écroulé sur le toit et avait écrasé son jeune frère et coincé la jambe de sa sœur. Il avait dû être enfermé quelque temps dans un hôpital psychiatrique, car il avait pété un câble. Pour lui, la vie avait été injuste, car il en était ressorti de l’accident sans la moindre égratignure.

 Ensuite, sa sœur avait été recueillie par sa grand-mère avec lui, mais il demanda à s’éloigner. Il se trouva un travail à mi-temps et louait une chambre dans un vieil immeuble. Thalia ne se sentant pas vraiment à l’aise chez sa grand-mère, demanda d’aller vivre chez des personnes que sa mère adorait. Ces personnes dont l’une avait un lien de parenté avec son frère aîné. Bien que cela ne plût pas vraiment à la grand-mère, celle-ci céda, car elle aussi connaissait cette famille. Depuis très longtemps, elle fréquentait l’oncle du garçon. Elle l’avait vu grandi et devenir une personne bien qui s’attirait soit la gentillesse, soit la jalousie.

 Le grand brun pénétra dans sa chambre bordélique, mouillé de la tête au pied. Tout en se déshabillant, il passa dans la salle de bain. Dès qu’il enleva son tee-shirt, un nouveau tatouage fit son apparition. Il se trouvait dans son dos. Il n’en prenait pas toute la place, mais se trouvait centrer. Le dessin représentait un grand bouddha rieur argenté avec un ventre proéminent. Autour de son cou se trouvait une gourde. Dans sa main gauche, il tenait un lingot d’or et de l’autre, un sac voyageur. À l’origine, ce bouddha reflétait la richesse, le bonheur, la santé et la sagesse.

 Le garçon prit une douche très chaude pour se réchauffer, ensuite se passant juste un bas de pyjama, il s’allongea directement sur son lit, sous la couette. Cette nuit, il n’avait pas encore réussi à dormir de tout son saoul. Il en avait assez. À chaque fois, il se sentait crever et dormait en classe. Cette fois-ci, c’était un nouveau professeur qui lui avait pris le chou, l’avait réprimandé devant les autres abrutis qui ricanèrent. Ce fut la goutte d’eau qui fit débordait le vase. À la pause déjeunée, le premier qui est venu l’emmerder reçut une raclée. Habituellement, il ne frappait jamais. Il suffisait qu’il les observe de son regard glacial et on le laissait tranquille. Pas cette fois-ci, tant pis pour le garçon, il aurait dû réfléchir à deux fois.

 Il se cacha sous la couette. Il était sur et certain que sa grand-mère serait mise au courant. Il se mit à gémir. Il allait venir. Il en était sûr à cent pour cent. Il allait venir lui mettre les idées en place. Lui faire rappeler la promesse qu’il lui avait faite, si on le lâchait seul dans la nature. Il se mit à bâiller. Peu à peu, le sommeil le gagna et sombra bientôt dans les ténèbres sans rêve.

 Deux ou peut-être trois heures plus tard, il ne savait pas. Il sentit que quelque chose n’allait pas. Il commença à se réveiller. Il comprit. Quelqu’un se trouvait en califourchon sur lui. Il ouvrit les yeux surpris et croisa deux yeux bridés noir aussi sombre que les puits sans fond. Il soupira. Il était là comme prévu et il était coincé. Son oncle avait beau avoir une vingtaine de centimètres en moins que lui, cela ne l’empêchait pas de toujours gagner dans les batailles. Il avait une sacrée poigne.

 L’homme, dont les cheveux étaient aussi noirs que ses yeux, l’observait sans cligner des paupières avec un sourire affiché sur des lèvres parfaites. Le garçon se sentit mal à l’aise. Il n’aimait pas être regardé de cette façon. Il avait l’impression d’être de nouveau un gosse de cinq ans. Son oncle finit par prendre la parole.

- Il a fallu que tu joues à l’idiot ! Qu'est-ce que je vais bien faire de toi, mon pauvre Lud ?

- Tu pourrais le découper et le donnait à manger en pâture aux molosses de notre charmant voisin, répliqua une voix masculine un peu plus loin dans la pièce.

- Les pauvres bêtes ! Avec un abruti dans son genre, elles risquent d’être malades.

- Vous avez fini de vous foutre de ma gueule ! s’écria-t-il un peu vexé.

 L’homme, toujours sur lui, émit un petit rire. Il approcha son visage très près de celui de l’adolescent. Leur nez se touchait presque.

- Bon, puisque tu es incapable de rester seul sans faire d’ânerie, tu viens à la maison sans discuter. J’ai déjà appelé le lycée où va Maeva. Tu as une place là-bas. Je te préviens, tu n’as pas intérêt à te faire renvoyer une seule fois, ni à m’amener de mauvaises notes. Sinon, j’agirais de la même manière qu’avec Maeva. Ton saxo, tu pourras lui dire adieu pendant un long moment.

- Pas mon saxophone ! Tu sais que j’en ai besoin tout comme toi, ta peinture !

 Le garçon cria de douleur quand son oncle lui tira une de ses oreilles. Il était en plus sadique !

- C’est à prendre ou à laisser ! Si tu ne fais pas ce que je dis, tu peux aller te faire voir ailleurs, Ludwig ! Ta mère était ma meilleure amie, mon âme sœur. Je souffre autant que toi de l’avoir perdu. Mais la vie continue et ce n’est surement pas parce que tu es son fils que je ferais la différence entre les autres et toi. Compris ?

 Ludwig se sentit rougir. Il affirma en hochant la tête. Pourquoi n’arrivait-il jamais à avoir raison avec son oncle ? C’était énervant. Personne n’arrivait à lui dire non, encore que ! Il tourna son regard vers sa gauche. Un grand brun, les mains sur les hanches, observait la chambre avec une certaine grimace. Le compagnon de son oncle depuis plus de dix-huit ans, arrivait parfois à avoir le dessus, mais pas souvent. Majoritairement, il cédait fataliste.