Ils eurent de la chance. Ils évitèrent les embouteillages sur l’autoroute principale. Gabriella en était très satisfaite. Elle n’aimait pas du tout conduire pendant très longtemps. La plupart du temps, elle préférait prendre le TGV, mais le trajet aurait été encore plus long, car il fallait faire un changement dans la capitale.

 La circulation fluide lui permit d’arriver à bon port dans les temps et même un peu à l’avance. Reï avait dormi presque tout le trajet et il s’excusa d’avoir été un très mauvais compagnon de route. La jeune femme lui assura que ce n’était pas si grave. La politesse du garçon lui changeait des insultes et de gros mots habituels. Cela faisait un bien fou.

 Au bout d’une heure, la voiture roulait à travers une grande ville. Elle se rendait carrément à son opposé. La famille d’accueil ne vivait pas dans le centre, mais presque à la sortie sud. Reï n’aurait aucun problème pour se rendre à son nouveau lycée, car il se trouvait à une demi-heure de marche. Elle sursauta légèrement quand le garçon prit la parole.

- Vous n’aviez pas dit que c’était un endroit bon à vivre ?

- Si, c’est bien ce que j’ai dit, pourquoi ?

- Parce qu’il pleut !

 La jeune femme se mit à rire.

- Désolée, mais je ne commande pas le temps. Il fait bon vivre, c’est vrai, mais bon, nous sommes encore en hivers.

 Reï observait dehors où la pluie tombait en rafale. La ville semblait immense, mais en réalité, ce n’était qu’une illusion. Malgré la pluie, il pouvait voir du monde sur les trottoirs qui discutait, marchait rapidement ou buvait dehors sur la terrasse afin de pouvoir fumer à loisir. Ils traversèrent une longue route sans maison juste des champs de chaque côté. Il se demandait où elle l’emmenait comme cela.

 Sa surprise fut en traversant une route où se trouvaient les plus belles demeures que Reï n’avait encore jamais vues, seulement à la télé ou dans des revues. Il jeta un coup d’œil vers l’inspectrice. Ne se trompait-elle pas de route ? Ils se trouvaient dans le quartier le plus chic de la ville. Mais la voyant très sereine, il comprit qu’elle savait très bien le chemin. Il en restait tout de même très surpris.

 La voiture arriva vers la fin de la route. Elle tourna sur sa droite et emprunta un chemin goudronné. Elle se retrouva bientôt devant une grille en fer. La jeune femme ouvrit sa fenêtre et composa un code. L’immense grille s’ouvrit et elle redémarra. Reï ne savait pas où regarder. La route goudronnée entourée par une pelouse et des massifs de fleurs très bien entretenus continuait ainsi pendant un petit moment pour mener jusqu’à une immense maison qui ressemblait à un château en pierre brute. Le garçon ouvrait en grand la bouche tellement, il en restait coi.

 La voiture stoppa devant les marches. Gabriella sortit et invita le garçon d’en faire autant. Celui-ci n’arrivait pas encore à croire qu’il se trouvait vraiment devant une si belle demeure et surtout qu’il y resterait pendant un long moment. Enfin, il l’espérait. La jeune femme attrapa le garçon et le força à courir pour se mettre à l’abri sous le porche.

- Vous êtes sure que nous sommes au bon endroit ?

 Gabriella qui repoussait ses cheveux devant ses yeux releva la tête vers Reï en riant.

- Cela fait des années que je fais ce chemin, mon garçon. Enfin, depuis que le propriétaire a eu une subite envie d’acheter cette demeure ce qui doit faire dans les cinq, six ans maintenant.

 Reï allait de nouveau répliquer quand la porte s’ouvrit. Il se retourna pensant voir enfin les fameux propriétaires, mais à la place, apparut une jeune fille de son âge. Elle se trouvait être de taille moyenne, très mince, un physique de sportif, habillé d’un jean et d’un pull marin. Elle avait un joli visage couvert de tache de son sur le nez et un peu sur les joues. Cela lui donnait un air mutin. Elle portait une longue chevelure noire qui lui descendait presque au ras des fesses et avait des yeux bleus ciel. Elle affichait un sourire sur des lèvres pleines.

 La jeune fille dut reconnaître l’inspectrice, car elle s’exclama joyeusement avant de lui sauter carrément dessus. Les deux femmes s’embrassèrent gaiement, heureuses de se revoir.

- Tu as bien grandi, Maeva.

- C’est de ta faute, Gabriella. Tu n’es pas venu cette année pour fêter le Nouvel An avec nous. Tu nous as beaucoup manqué, tu sais ?

- Où sont tes parents ?

- Ils sont désolés, mais ils ont dû partir après un coup de téléphone. Ils m’ont dit, « tu gardes la maison, Mav et tu t’occupes bien des invités. » Voilà !

 Gabriella sourit. C’était bien ses amis. Jamais là quand il le fallait. Ils ne changeraient jamais. Elle leva les yeux au ciel. Elle se tourna vers le garçon qui se taisait depuis l’arrivée de la jeune fille.

- Maeva, je te présente votre nouvel invité. Il se nomme Reï Harada.

 La jeune fille se tourna vers le garçon et lui adressa un grand sourire avant de lui donner une tape sur l’épaule.

- Bienvenue à toi, mon grand.

 Elle se mit à rire et s’exclama à nouveau.

- Vous avez une sacrée manie d’être trop grand, les garçons. Ça ne va pas le faire. Comment vais-je faire pour avoir le dernier mot avec toi et l’autre abruti ?

 Reï la regarda halluciner. Elle semblait ne pas avoir la langue dans sa poche, cette fille. Finalement, elle les invita à pénétrer dans la demeure. De suite, en y entrant, le garçon s’aperçut la modernité à l’intérieur. Elle les mena directement dans le salon.

- Désolée Reï, mais je ne peux faire le tour de maison avec toi. Je dois jouer la baby-sitter pour un petit monstre d’à peine huit mois.

 Tous trois entrèrent dans la pièce où un feu de cheminée était allumé avec toute la protection requise contre les petites menottes. Les murs étaient recouverts de lattes d’un marron clair alors que le sol, avec une moquette d’un très beau gris vert et moelleux. Sur tout un pan de mur se trouvait une immense bibliothèque remplie d’ouvrages, de carnets à dessins et d’albums photo. Des fauteuils se trouvaient éparpillés dans la pièce. Cela donnait un charme, un côté chaleureux et vivant à la pièce. Derrière, un canapé de cuir noir, il vit un petit bambin jouer avec des cubes. Il semblait prendre plaisir à les jeter un peu partout dans la pièce.

- Zut ! Luce, je t’ai déjà dit d’arrêter de jeter les jouets. Tu vas finir par casser quelque chose.

 Le petit garçon stoppa net et observa un moment la personne qui venait de parler avant que sur sa bouche édentée apparaisse un sourire coquin. Il attrapa un cube et le jeta vers elle. La jeune fille fit semblant de crier de douleur ce qui fit rire le bambin et elle lui fonça de dessus. Les deux invités purent entendre rire aux éclats le petit. La jeune fille s’assit en croisant les jambes gardant le petit sur ces genoux.

- Fais comme chez toi, Reï. Nous n’allons pas te manger, nous n’avons plus faim.

 Le garçon hésita un instant, puis vint s’installer dans un fauteuil libre suivi du regard par les yeux noisette du bambin.

- Ils prennent les bambins, maintenant ?

 La jeune fille serra ses bras autour de Luce et le cajola. L’enfant avait mis son doigt dans la bouche et suçait son pouce.

- D’habitude, non. Mais, Anaïs nous l’a amené, il y a cinq mois. Le bébé avait des contusions et une cicatrice à son bras gauche. Le problème, c’est que le bébé ne voulait pas qu’une femme le prenne dans ses bras. Quand elle nous l’a amené, il se trouvait dans une poussette. Elle espérait que mes parents pourraient faire un miracle.

- On dirait bien qu’ils ont réussi.

- Tu crois cela ? Luce m’accepte parce que je vis dans cette demeure. Il y a trois mois, une assistance sociale nous a amené une mère qui pourrait l’adopter. Il n’a rien voulu entendre. Il s’est mis à hurler à mort. C’était effrayant. Papa a craqué, il a viré les deux femmes pas gentiment d’ailleurs. Il a dit à l’assistante que si jamais, elle revenait avec une bonne femme pour lui prendre le mioche, il lui montrera comment il s’appelle.

- Mmmmh ! C’est bien de lui d’agir de cette façon. Et maintenant ?

- À ton avis ? Il a fait tous les papiers, il a utilisé ses relations et maintenant, ce petit bout de chou se trouve être mon petit frère.

 Gabriella éclata de rire. Reï, quant à lui, se trouvait complètement dans le chou. Il finit par demander.

- C’est peut-être idiot ce que je vais demander, mais si le bambin n’aime pas être touché par une femme, alors ta mère, elle doit être sacrément triste, non ?

 La jeune fille souleva un peu le bébé dans ses bras qui glissait avant de jeter un coup d’œil vers le grand jeune homme blond. Vu le léger sourire de Gabriella, Maeva comprit que son nouveau compagnon n’était pas au courant.

- C’est simple, je n’ai pas de mère. Ma vraie mère m’a laissée seule dans notre appartement quand j’avais à peine six ans, pour s’enfuir avec un vieux mâle milliardaire. J’ai été envoyé dans cette famille d’accueil avec crainte, mais ils m’ont choyé et adopté. Ils sont devenus ma famille, mais c’est une famille hors-norme.

- Hors norme ? C'est-à-dire ?

- Pour faire simple, je n’ai pas de mère, mais je me retrouve avec deux pères.

 Les deux femmes éclatèrent de rire en voyant la tête d’ahurie que faisait Reï.