La rencontre avec Duncan Stuno et Sahel Shang

 

 Mongaliste était un petit village se situant entre une plaine immense d’un côté et une forêt de l’autre. Il se trouvait coupé du reste du monde. Le monarque d’Elhalyne la belle ne devait même pas connaître son emplacement.

En tout cas, les villageois n’avaient jamais rencontré les collecteurs d’impôts. Ils ne s’en portaient pas plus mal, car les grandes villes en souffraient beaucoup. Les plus anciens du village racontaient souvent que le pays était vraiment en harmonie et en paix quand les Angios étaient encore au pouvoir. Malheureusement, le dernier d’entre eux, le vieil Aymeric venait de mourir selon les dires de maladie.

 Les ancêtres en étaient choqués. Les Angios ne tombaient jamais malades, disaient-ils, les gens du château mentaient comme des arracheurs de dents. Mort de vieillesse, ils auraient pu le croire, mais de maladie ? Impossible !

Le nouveau Roi proclamé était un jeune Duc qui n’avait aucun lien avec Aymeric. Celui-ci n’avait laissé aucun héritier. Le Duc Hang Shu décida de prendre les rênes avec l’aide des conseillers de la couronne. Personne n’avait osé contredire cette légitimée de peur des représailles.

Manos Stuno sortit de sa maison de bois après avoir salué sa femme d’un tendre baiser. Vingt ans de mariage avec la douce et aimante Elina, c’était le rêve de beaucoup d’hommes et certains l’enviaient sincèrement.

Il se dirigea vers la maison la plus éloignée. Il faisait signe à toutes les personnes qu’il rencontrait, discutait avec certains du temps, de la récolte, de leur enfant. Elina ne lui avait donné qu’un seul fils, Duncan, âgé maintenant de dix-huit ans déjà. Que le temps passait vite ! Il ne l’avait pas vu grandir.

En arrivant devant la dernière maison, il frappa à l’entrée. Il signalait juste sa présence à la femme qui y habitait. Marine Shang était une jeune veuve venue deux ans auparavant dans leur village afin de vivre en paix avec son tout jeune fils. Son mari d’après ces dires serait mort pendant la guerre à Inonumy. Une guerre qui ne dura que le temps à Isayc le barbare de prendre entièrement le contrôle de tout le royaume. Personne, maintenant, n’osait le défier.

Isayc avait annexé à Inonumy les deux autres royaumes à sa possession, Noslado et Carimba. Elhalyne et Soleda se faisaient très petits devant cette nouvelle puissance. Ils tremblaient comme de vieilles carcasses devant cet envahisseur.

Manos venait donc souvent chez Marine afin de lui couper du bois pour l’hiver approchant. Il attrapa la hache et commença son travail. Il aimait beaucoup le travail physique. Il pouvait ainsi se changer les idées. Son fils avait tendance à être comme lui.

D’ailleurs, Duncan avait hérité de la carrure de son père et même de son visage. Un corps, plutôt grand, mais trapu, leur visage pouvait être considéré de sévère à cause de leur mâchoire carrée, sauf quand ils souriaient, leurs yeux marrons brillaient et les rendaient beaucoup plus sympathique. Comme Elina disait « Mes hommes sont comme des ours, ils font peur, mais en fait ce sont de grosses peluches vivantes » !

Un sourire éclaira le visage de Manos en songeant à cette phrase. Il sentit alors un regard sur lui. Il arrêta alors sa hache et se tourna vers la petite silhouette gracile. Il y vit un petit bonhomme de huit ans à peu près, très svelte, la peau d’un blanc laiteux. La frimousse ressemblait à celui d’un ange avec son visage ovale, son petit nez retroussé et surtout ses yeux. Manos adorait les yeux de ce gamin, des yeux bridés, mais dont la couleur argentée brillait toujours d’un éclat doux, espiègle et vif.

Sa mère lui avait laissé pousser les cheveux et leur longueur atteignait la moitié du dos. Sa femme aimait beaucoup coiffer cette magnifique chevelure, d’un blond cendré. Mais, parce qu’il y avait un mais…, ce garçon si parfait avait deux défauts. La première était qu’il ne parlait pas, la seconde était la marque en forme de barbelés autour du cou.

 Le fait d’être muet était en soi pas si dramatique que cela, le garçon arrivait très bien à se faire comprendre, mais pour la marque sur le cou, Manos en était un peu effrayé. Il ne comprenait pas pourquoi il réagissait ainsi, mais cette marque n’était pas naturelle selon lui. Elle ressemblait à une malédiction.

- Bonjour Sahel ! Finit-il par dire après son long silence.

 Le gamin pencha la tête sur le côté et lui adressa un sourire troublant. «  Mon Dieu ! Pour un sourire pareil, nous serions capables de lui décrocher la lune si seulement il pouvait le demander, pensa aussitôt Manos. »

- Duncan n’est pas là. Il est parti chasser dans la forêt.

 Le jeune garçon hocha la tête en signe de compréhension. Il s’installa alors sur une grosse buche et continua de regarder l’homme. Manos se gratta la tête. Il ne voulait pas blesser l’enfant avec ses mots.

- Euh!... Tu ne devrais pas rester ici, Sahel. C’est dangereux, je ne voudrais pas que tu sois blessé par accident.

 Le jeune garçon soupira, un peu triste. Il s’ennuyait. Il grimaça en entendant sa mère crier tout à coup.

- Sahel ? Arrête d’ennuyer les adultes. Viens ici de suite !

 Sa mère allait encore l’empêcher de sortir. Elle n’appréciait pas le voir discuter avec d’autres personnes. Elle tolérait juste la famille Stuno et encore, c’était vraiment limite. Il ne comprenait pas pourquoi elle agissait ainsi avec lui. Il aimerait beaucoup lui dire qu’il en avait assez d’être traité comme un enfant irresponsable, mais il ne pouvait pas.

 Il pénétra dans sa maison et croisa le miroir du couloir qui menait à la cuisine. Son reflet lui montra la cicatrice autour de son cou. Il ne l’aimait pas. Il l’avait depuis son plus jeune âge, mais il ne la supportait pas. Elle ressemblait trop à une laisse. Il était sûr qu’elle l’empêchait d’être vraiment lui.

 Sa mère lui ressemblait beaucoup. Elle aussi avait les yeux argentés et les cheveux blond cendré, Sahel la trouvait très belle, mais il ne l’aimait pas. Elle lui mentait depuis toujours, mais il ne savait pas en quoi. Elle était assise sur une chaise et d’épluchée des pommes de terre. Elle s’arrêta à son entrée. Elle lui fit signe d’approcher.

Elle posa ensuite ses deux mains sur les épaules du garçon. Sahel se tendit. Il allait sentir une certaine douleur à son cou. Il ne savait pas si c’était vraiment elle qui lui donnait cette douleur, mais à chaque fois qu’elle osait poser ses mains de cette façon, la douleur était présente.

- Tu dois m’écouter plus sérieusement mon petit Sahel. Tu ne dois pas jouer avec les villageois. Tu leur es bien trop supérieur pour te laisser souiller par cette race déficiente.

 Les yeux argentés brillèrent et des larmes coulèrent le long des joues du jeune garçon. La douleur était insoutenable. Il finit par s’éjecter en arrière, vexant sa mère par ce geste. Celle-ci ne devait vraiment pas se rendre compte de la douleur qu’elle provoquait.

 Il secoua la tête. Pourquoi n’avait-il pas le droit d’être ami avec ces hommes ou ces femmes du village ? Et en quoi était-il supérieur à eux ? Il ne comprenait pas du tout. Il préféra s’éloigner. Il se mit à courir et sortit en trombe de la maison en bousculant au passage Elina Stuno. La femme regardant le petit s’éloignait avec inquiétude. Il fonçait droit dans la forêt. Elle préféra le signaler à son époux.

 

 Duncan Stuno commençait sérieusement à se demander s’il arriverait à chasser quelque chose aujourd’hui. Il était pourtant l’un des meilleurs chasseurs du village et des environs. Mais aujourd’hui ne devait pas être son jour. Il songea alors faire une petite pause à la prochaine petite plaine qu’il croiserait.

 D’après son sens d’orientation à toute épreuve, il constata que son prochain arrêt serait près d’un ruisseau. Il pourrait peut-être faire une bonne pêche au lieu de la chasse. Qui sait ? D’un bon pas joyeux, il s’y rendit.

 Quand il déboucha dans petite éclaircie, il stoppa net devant le spectacle devant lui. Un homme dormait, allongé sur l’herbe, la tête posée sur un sac de voyage. Le soleil faisait briller ses cheveux acajou qui faisaient ressortir sa peau brune. Mais le plus étrange était plutôt son petit compagnon. Un magnifique Aigle se tenait sur une des épaules de l’homme et surveillait autour de lui comme un bon chien de garde. Enfin, il donnait cette impression à Duncan.

 Le volatile le vit et le regarda froidement en penchant sa petite tête pendant un petit moment avant de trompeter d’un seul coup. Il fit un tel boucan que le dormeur se réveilla en sursaut.

- Otys ! Je t’ai déjà demandé d’arrêter de glatir dans mes oreilles. Tu veux me rendre sourd.

 Par pure vengeance de s’être fait gronder, l’Aigle poussa de nouveau son cri avant de prendre son envol. Duncan était complètement pétrifié, non pas de peur, mais de ravissement. C’était la première fois qu’il rencontrait un humain et un volatile être aussi proche. L’homme se releva et se retourna.

 Duncan en fut encore plus estomaqué. L’homme face à lui devait avoir au moins son âge et il avait une beauté aussi sauvage que le volatile, mais sa plus grosse surprise était surtout la couleur de ses yeux. C’était la première fois qu’il rencontrait quelqu’un avec des yeux rouges comme le sang.

- Euh!... Bonjour, finit-il par dire, bêtement.

 Le vagabond sourit, montrant au passage une dentition parfaite et très blanche. Duncan fut soulagé de voir que l’individu n’était pas un mendiant. Il n’en avait pas l’allure, mais bon, il fallait faire attention aux apparences. Elles pouvaient être trompeuses.

- Je m’appelle Duncan. Et vous ?

- Requiem, mais tu peux me tutoyer. Cela ne me dérange pas. Je ne savais pas qu’il y avait un village dans les environs.

- Oui, tous les voyageurs nous le disent. Nous sommes vraiment coupés du monde.

 Duncan se sentait intimidé face à ce garçon du même âge. Habituellement, il était le plus grand, mais le voyageur le dépassait presque d’une bonne tête. D’où venait-il pour être aussi grand ?

- Comment as-tu fait pour être ami avec un Aigle ?

- Je lui ai juste soigné son aile blessée, mais depuis il ne me quitte plus. Comme j’en avais assez de l’appeler, monsieur, l’aigle, je l’ai baptisé Otys. Il a l’air de l’apprécier. C’est un bon compagnon de route, un peu étrange je dois admettre.

- Bah ! L’originalité peut avoir du charme.

 Requiem émit un petit rire. Il appréciait bien ce garçon. Il ne semblait pas effrayé par ses yeux. Un bon point pour lui ! D’un seul coup, un énorme grommellement retentit faisant sursauter Duncan. Il se mit sur ses gardes aux aguets. Requiem leva les yeux vers les cieux et resta figé un instant avant de ramasser son épée posée à même le sol. Il se mit à foncer droit devant lui.

 Duncan vit le jeune voyageur ramasser son arme et partir en courant. Quelle mouche l’avait piqué celui-là ? Un sanglier en fureur se trouvait dans les parages. Duncan reconnaitrait ce grommellement comme personne. Ce sanglier, tous les villageois, le surnommait le « démon des enfers ». Il avait déjà causé la mort de plusieurs chasseurs.

 Il devait prévenir ce garçon du danger. Duncan serra son arc dans les mains et partit à la poursuite du voyageur. Il eut bien du mal à le suivre. Requiem courait avec une souplesse incroyable presque comme celle d’un félin. Il ne ralentissait même pas quand il tournait. Duncan lui eut bien du mal à ne pas chavirer à chaque fois.

 Il pouvait aussi voir le voyageur observer le ciel de temps en temps. Que regardait-il ? Duncan fit de même et aperçut alors l’Aigle. Celui-ci tournait autour d’un secteur de façon frénétique. Quelque chose devait se produire à cet endroit.

 Requiem ne perdit pas de temps. Il fonça sans s’arrêter. Il ne savait pas pourquoi, mais son pressentiment lui disait de se dépêcher. Il arriva enfin à la sortie. Il se retrouva devant une petite plaine. Un énorme monstre ressemblant à un sanglier, mais d’une taille démesurée frottait le sol, le corps agité de fureur explosive.

 Au centre se tenait un jeune garçon qui observait la créature, le regard horrifié. Requiem pouvait voir les traces de larmes sur les joues. Il ne savait qui était cet enfant, mais il sentait une urgence en lui. Il devait faire son possible de sauver ce garçon.

 Le sanglier se mit en mouvement et fonça droit sur sa proie. Duncan arriva à ce moment-là et vit toute l’horreur. Le pauvre Sahel se trouvait être la fameuse proie du démon de la forêt. Duncan sortit rapidement une flèche et tendit son arc. Il n’allait pas rester à ne rien faire sans réagir, même s’il savait sans espoir de sauver l’enfant. Il ne prit pas le temps de voir ce que fabriquait le jeune voyageur.

 La flèche lancée toucha très bien la cible faisant grogner l’animal, une autre et une autre furent lancées, mais sans succès. Duncan en avait presque les larmes aux yeux. Il l’aimait bien ce gosse. Quand le monstre arriva presque sur le gamin, Duncan le vit s’arrêter net sans aucune raison. Alors, il vit enfin. Requiem s’était déplacé bien plus rapidement que l’animal et se trouvait devant la proie du monstre.

 Le sanglier piétina de fureur, mais l’épée rougeoyante de l’étrange humain le tenait en place. L’animal était loin d’être stupide. Il sentait bien que cet homme face à lui n’était en rien un être aussi faible que ces humains.

 Le monstre remua toujours furibond. Il ne voulait pas croiser les yeux rouges. Il en avait peur. Il pouvait donner la mort. Le vent se leva d’un coup. Il venait de l’est. Le vent venait d’un endroit où il ne venait jamais habituellement. Ce n’était pas logique pour l’animal. Le sanglier entendait des chuchotements dans ses oreilles. Des chuchotements ressemblant à des chants.

 Le monstre recula de peur, effrayé. L’homme aux yeux rouges s’avança, alors l’animal fit demi-tour et prit la poudre d’escampette. Duncan ne comprit pas vraiment ce qui avait bien pu se passer, mais l’important était la sécurité de l’enfant. Il fonça en direction du jeune garçon.

 Celui-ci se laissa prendre dans les bras de son grand ami et se remit à pleurer. Il redressa la tête en entendant des bruits de pas. Il croisa les yeux rouges de l’inconnu qui venait de lui sauver la vie.

 Requiem observa le jeune garçon, très surpris. Il n’avait pas remarqué sur le coup, mais maintenant il pouvait bien voir les yeux argentés. Ce jeune garçon était tout simplement un angio comme lui, mais : pourquoi avait-il encore l’apparence d’un enfant humain ?