Carlin s’était mis à courir dès qu’il était sorti de l’immeuble. Il avait mal, il avait l’impression de recevoir des coups de couteau dans la poitrine. Il avait du mal à respirer. Il lui en voulait, elle n’avait pas voulu l’écouter. Elle se fichait pas mal de son avis. Les larmes lui coulaient le long du visage, mais il ne fit rien pour les essuyer. Il traversa le parc, passa même devant le lycée toujours sans arrêter. Il ne jeta pas un coup d’œil à la crèche et fonça droit sur le seul lieu où il se sentait bien. Le seul endroit où on ne le regardait jamais avec de la peur dans les yeux. Il se retrouva devant le « Cool Baby » en un temps record. La rage le reprenait avec force. Pourquoi l’endroit était-il fermé ? Ce n’était pas juste ! Il avait besoin d’eux.

Le garçon passa par la petite ruelle pour rejoindre l’arrière du bar. Il frappa à la porte. Il la frappa tellement que la vitre finit par casser. Carlin ne s’aperçut même pas de la plaie qu’il venait de se faire avec un bout de verre. En passant sa main à l’intérieur, il put ouvrir pour y pénétrer. Il fonça dans le bureau de Daisuke, mais celui-ci était bien sûr vide. Il fonça dans la salle de bar, mais il n’y avait pas âme qui vive. C’est à cet instant qu’il se souvint que Daisuke et Juntsou l’avaient prévenu de leur absence. Ils avaient affirmé que tout irait bien. Pourquoi les avait-il cru ?

Son regard croisa son reflet dans la glace derrière le comptoir. Cela augmenta sa fureur. Il chavira et détruisit tout ce qu’il pouvait attraper dans la pièce. Les tables furent renversées. Les bouteilles jetées sur le sol, tout comme les verres d’ailleurs. Il finit par jeter une bouteille contre la glace qui le narguait. Il se retrouva ensuite au milieu de la salle en larmes. Son regard regardait le désordre autour de lui. Que venait-il de faire ? Il se laissa tomber et ramena ces genoux vers lui. Il les entoura de ses bras et sanglota un long moment. Il avait peur. Il voulait que quelqu’un l’aide. Mais qui pourrait le supporter ? Son regard tomba sur un morceau de verre de bouteille. Il le prit sans faire attention. Il se coupa mais ne broncha pas le moins du monde. Cette blessure n’était rien comparée à celle de son cœur. 

Il regardait ce bout de verre avec fascination. Il se demandait s’il ne ferait pas mieux de crever ces yeux maudits. De cette façon, plus personne n’en aurait peur ! Il levait sa main vers son visage quand un cri retentit et qu’une main masculine l’arrêta dans son geste. Carlin la repoussa. Elle ne l’arrêterait pas. Personne ne l’arrêterait ! Le garçon se débattit comme un forcené. Il ne voulait pas lâcher prise. Hors de question ! Il réussit à se remettre debout. Il s’éloigna de l’importun. Il ne le reconnaissait pas, il ne voulait pas le reconnaître. L’homme l’appelait, Carlin s’en rendait compte. Mais les mots glissaient sur lui. Ses yeux retombèrent à nouveau sur le bout de verre. Il leva à nouveau son bras vers son visage. C’est alors que deux bras puissants lui entourèrent le corps pour le stopper. De rage, Carlin se mit à hurler. Il se débattit avec fureur. Mais rien n’y fit. Le garçon n’abandonna pas pour autant. L’autre homme le tenait fermement. Carlin passa en mode furie et balança ses jambes dans tous les sens. L’homme finit par recevoir un coup qui le fit crier sous la douleur, mais la seule chose qui se passa, fut leur chute sur le dallage. L’homme cria à nouveau de douleur et s’exclama :

- Merde Carlin ! Calme-toi ! Tu vas finir par nous tuer tous les deux.

La voix de l’homme finit enfin par atteindre l’esprit confus du garçon. Il s’arrêta net de bouger. La tête baissée, les yeux fixés sur le bout de verre qu’il tenait toujours dans sa main droite. La main de l’homme se posa sur celle-ci et décoinça chaque doigt avec douceur. Le verre glissa enfin sur le sol. L’homme se sentit beaucoup mieux. Carlin tremblait de tout son corps. Les bras se resserrèrent comme pour le réchauffer. Le garçon finit par lever la tête et se retourna vers celui qui venait de l’aider. Son regard croisa un regard vert. Ses larmes se remirent à couler et il porta ses mains pleines de sang à son visage pour s’effondrer. L’homme se redressa légèrement pour se mettre à genoux et attrapa le garçon pour le serrer.

- Je suis désolé, je suis désolé.

- C’est bon, Carlin. C’est fini, d’accord ? Viens, il faut soigner tes blessures.

Carlin accepta la main tendue, mais refusa de la lâcher. Son ami ne s’en offusqua pas. Il força le garçon à le suivre vers la sortie. Mieux valait ne pas rester dans les parages. Ils arrivaient près de la sortie quand Carlin stoppa net.

- Pourquoi es-tu ici, Renko ?

Le jeune homme soupira, mais répondit :

- Je travaille dans un garage pas très loin d’ici. J’ai vue sur le bar et je t’ai vu. J’ai mis un peu de temps car j’ai dû prévenir mon patron de mon absence.

Le garçon hocha simplement la tête et reprit la marche. Ils eurent la surprise de trouver un homme plutôt louche qui traînait devant les poubelles du « Cool Baby ». L’homme souleva le couvercle d’une des bennes à ordures et y jeta une petite chose remuante. Il allait se retourner quand il reçut un grand choc dans le dos. Il se cogna violemment contre le mur et s’écroula. Renko jura un bon coup avant de ceinturer à nouveau Carlin.

- C’est pas vrai, calme-toi !

Le garçon s’arrêta de gesticuler. Renko le lâcha doucement. Il se pencha vers l’homme inconscient. Il respirait et en examinant la blessure, Renko constata qu’elle ne semblait pas sérieuse. Bah ! Il appellerait les pompiers quand il serait rentré chez lui. Il vit Carlin soulever le couvercle de la poubelle. A cet instant, Renko entendit des petits miaulements. Il s’approcha de son camarade et jeta un coup d’œil dans la poubelle. Un petit chaton s’y trouvait. Il essayait désespérément de sortir. Le jeune homme secoua la tête. Décidément, c’était son jour de sauvetage de chatons. Il se pencha dangereusement à l’intérieur pour récupérer le minuscule chaton et le tendit à Carlin. Celui-ci redevenu presque lui –même lui adressa un sourire un peu triste. Renko lui reprit la main et le guida à travers les rues. Ils passèrent presque incognito à travers le marché africain. La seule personne qui le reconnut, fut un vieil homme fumant cigarette sur cigarette, dans un vieux garage.

 

 L’immeuble où vivait Renko n’était plus tout jeune, plutôt délabré, mais les loyers étaient très raisonnables. Le jeune homme habitait heureusement au rez-de-chaussée. Cela lui permit d’éviter les autres locataires. Il les connaissait tous et beaucoup étaient des étudiants.

Renko pénétra dans son appartement suivi de Carlin qui ne lui avait pas lâché la main. Le garçon n’avait pas dit un seul mot de tout le trajet. Renko le força à s’asseoir sur le fauteuil et récupéra la boule de poil dans ses mains tremblantes.

L’appartement était composé de deux pièces principales. La première, où ils se trouvaient, était le salon avec une petite kitchenette, et l’autre pièce était la chambre évidemment.

Le jeune homme déposa le petit chaton aux poils longs et roux et lui versa un bol de lait. Il rejoignit ensuite le salon et s’installa sur la petite table pour faire face à Carlin qui s’était recroquevillé sur lui-même. Renko avait déjà vu le garçon en colère, une colère rapide qui avait éclaté à cause d’un de ses anciens amis. Gustav avait eu la brillante idée de brûler sous les yeux du garçon son carnet à dessin. Carlin s’était jeté sur lui et l’avait violemment frappé au visage. Renko, tout comme les autres d’ailleurs, avait été surpris par ce geste et surtout par la force que le garçon avait déployée. Gustav, dont le corps était plutôt enrobé, était pourtant le maître dans la baston. Il n’avait rien pu faire contre la furie soudaine de Carlin. Deux coups et Gustav se retrouvait à terre. Ensuite, Carlin s’était enfui en larmes. Cela ne les avait pas empêchés de continuer à l’ennuyer.

Renko se passa une main dans les cheveux. Il se rappela les blessures à soigner. Tout en allant chercher une trousse de soin, il sortit son portable pour appeler les pompiers pour l’homme inconscient dans la ruelle. Il revint quelques minutes plus tard et se réinstalla sur la table. Carlin s’était redressé et observait la pièce, toujours aussi silencieux. Il sursauta juste quand Renko lui prit doucement sa main droite blessée. Le jeune homme grimaça. Le garçon n’y avait pas été de main morte. Avec délicatesse, il retira tous les bouts de verre restés sur la plaie et nettoya le tout avec du désinfectant. La blessure n’était pas si sérieuse heureusement. Il lui banda la main, ainsi que le poignet. Le garçon ne semblait pas avoir ressenti de douleur. Renko ne trouvait pas cela normal. Même lui, il aurait souffert en enlevant les bouts de verre. Carlin observait sa main sans ciller comme souvent.

- Que s’est-il passé Carlin ?

Une larme coula le long de la joue du garçon.

- Je suis désolé, si désolé, pleura-t-il.

- Tu n’as pas à t’excuser, Carlin. Raconte-moi juste pourquoi tu étais si en colère.

Les larmes coulèrent de plus en plus, mais il ne chercha pas à les arrêter.

- Je me suis disputé avec ma mère. Je voulais juste qu’elle m’écoute, mais comme d’habitude, elle n’écoute pas. Elle est gentille, elle peut être très agréable et je l’aime beaucoup, mais elle n’écoute pas. Pourquoi ?

 Renko se pencha un peu et essuya les larmes sur le visage de Carlin. Mais son geste, loin de calmer le garçon, le fit éclater en sanglots. Renko se redressa et s’installa sur le canapé près du garçon qu’il prit dans ses bras. Carlin lui entoura le cou de ses bras et nicha sa tête contre son cou. Il pleura tout son saoul. Il pleura comme il ne l’avait plus fait depuis des années. Renko lui caressait les cheveux en murmurant des mots apaisants. Il ne savait pas trop comment agir face à cette crise. Les pleurs se calmèrent tous seuls. Sentant les bras de Carlin se desserrer, il lui jeta juste un coup d’œil. Le garçon avait fini par tomber dans le sommeil. Même dans son sommeil, il ne semblait pas vraiment serein. Renko réussit à se relever et souleva Carlin. Il l’emmena dans sa chambre et le coucha sur le lit. Il ne lui retira que ses baskets. Carlin se recroquevilla en fœtus sans se réveiller. Renko lui jeta par-dessus une couette avant de sortir en silence.

  Il savait qu’il devait trouver un moyen d’appeler chez son ami pour prévenir la mère que son fils allait presque bien. Mais l’inconvénient est qu’il ne connaissait pas le numéro de téléphone. Il se passa une main dans les cheveux. Il ne connaissait pas non plus celui d’Akira ou de Mili. Renko sourit. Il savait à qui demander. Prenant son portable, il appela son frère. Celui-ci avait la sale habitude de voler le numéro de téléphone des personnes qu’il voulait ennuyer. Mais aussi et surtout, quand une fille l’intéressait. Youji répondit assez rapidement. Renko expliqua qu’il avait besoin de transmettre un message à la mère de Carlin et voulait savoir si par hasard, il ne connaîtrait pas quelqu’un qui aurait son numéro. Youji n’eut même pas le temps de répondre qu’une voix féminine retentit dans l’appareil.

- Renko ! C’est Mili ! Pourquoi veux-tu le numéro de Madame Eryna ?

- Mili, je ne te dirais rien sans l’accord de Carlin. Par contre, tu serais une gentille fille si tu pouvais au moins laisser un message à Madame Oda.

- Mais enfin, Renko ! Que s’est-il passé ? Pourquoi ce n’est pas Carlin qui laisse ce message ? Et pourquoi tu ne lui demandes pas ?

 Renko avait éloigné le téléphone loin de son oreille. Cette fille voulait lui déchirer le tympan à hurler de cette façon.

- Ecoute, Carlin est tellement épuisé à cause d’une crise de fureur qu’il dort. Il est hors de question que je le réveille. De plus, promets-moi que tu ne forceras pas Youji à t’indiquer où j’habite car je te préviens de suite que je serais véritablement furieux et que tu sois une fille n’arrangera pas ton cas. Est-ce assez clair ?

 Mili ne répondit pas tout de suite. Apparemment, elle avait dû songer à faire exactement ça.

- Promis, promis, je ne viendrais pas t’ennuyer. Mais dis-moi juste si Carlin va bien.

- Ca ira. La crise est finie et tant mieux.

- Ok ! Que dois-je dire à sa mère ?

- Juste que son fils va bien et qu’il est chez un ami. Qu’elle n’essaie pas de chercher à le trouver, je crois qu’il n’a vraiment pas envie de la voir pour l’instant.

- C’est grave alors ! s’exclama Mili. Chaque fois que je les ai vus ensemble, ils semblaient s’entendre à merveille.

 Des sanglots se firent entendre. Anxieux, Renko jeta un coup d’œil vers la porte de la chambre. Il s’excusa auprès de Mili et raccrocha. Il jeta son portable sur le fauteuil. Il se rendit aussitôt dans la chambre. Le sommeil de Carlin semblait agité. Il sanglotait sans se réveiller. Renko se sentait mal de voir son ami dans cet état. Il ne l’avait jamais vu si vulnérable, si fragile. Le jeune homme s’allongea sur le lit près de Carlin et le prit dans ses bras. Le garçon se calma instantanément. Renko en fut surpris, mais ne s’en plaignait pas pour autant. Il pouvait sentir la chaleur du garçon le traverser. Il serra plus fort ses bras autour de la taille de Carlin. Celui-ci dormait maintenant d’un sommeil du juste et Renko le rejoignit peu de temps après.

 

 Mili avait eu beau appeler chez les Oda, Eryna n’avait pas décroché. Etait-elle sortie à la recherche de son fils ? Elle avait fini par téléphoner à Akira se doutant que celui-ci se trouvait chez son amant. Le garçon avait promis qu’il irait voir tout de suite. Il l’avait rappelée quelques minutes plus tard pour lui signaler qu’Eryna Oda se trouvait bien chez elle. Elle était prostrée. Youji eut la gentillesse d’emmener la jeune fille devant l’immeuble et décida même de rester avec elle étant le seul à avoir le téléphone de son frère. Ce serait peut-être utile. Quand ils arrivèrent près de la porte de la famille Oda, ils aperçurent deux hommes qui s’y trouvaient déjà. Ils eurent la chance que ce soit Akira qui ouvrit. Il reconnut d’emblée l’un des deux hommes. Mais il n’eut pas le temps de dire quoi que se soit que Daisuke le poussa pour pénétrer dans l’appartement. Le deuxième excusa l’attitude de son compagnon. Akira haussa les épaules et fit signe à ses amis d’entrer.

- C’est la galère. Elle refuse de parler. Elle ne fait que pleurer.

En entendant des éclats de voix dans le salon, les jeunes gens s’y rendirent. Daisuke était dans une sacrée fureur. Celui-ci se positionna devant sa cousine et lui jeta sur les genoux une carte d’identité. La jeune femme la prit et la serra contre son cœur toujours en larmes. Elle finit tout de même par demander.

- Où l’as-tu trouvée ?

- Où je l’ai trouvée, s’écria Daisuke. Tu devrais le savoir ! Qu’est-ce que tu lui as fait, bon dieu, Eryna ?

- Rien, on s’est juste disputés.

Les jeunes gens eurent un instant l’impression que le cousin allait la frapper. En tout cas, il en mourait d’envie. Son compagnon essayait de le calmer, mais rien n’y fit.

- Une dispute, hein ? Une simple dispute n’aurait pas rendu dingue ce microbe et il n’aurait pas eu le toupet de tout casser dans le bar. Avoue Eryna ! Tu as recommencé, il t’a demandé quelque chose et tu ne l’as pas écouté.

 Eryna se recroquevilla sur elle-même. Elle n’avait pas peur de son cousin. Il pouvait hurler de tous ses poumons, cet homme était incapable de faire du mal à une mouche. Elle savait juste qu’il avait raison. Elle sanglota. Elle finit par dire.

- Ce qu’il demandait, était impossible ! Il a besoin de ses thérapies. C’est pour son bien.

- Son bien ? Es-tu donc si stupide, Eryna ? Ton fils n’a pas besoin de voir un psy. C’est facile de comprendre ce qu’il recherche. Il suffit de te regarder Eryna.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Tu as peur de lui. Tu trembles à chaque fois qu’il lève la voix. C’est à cause de toi si son visage exprime rarement ses émotions. Tu l’en empêches, tu l’empêches de vivre normalement. Tout ça par qu’il a eu le malheur d’hériter de la couleur et du tic des yeux de son père. Ce n’est pas vrai, Eryna ?

 La jeune femme porta ses mains vers son visage et s’effondra à nouveau en larmes. Daisuke s’accroupit auprès d’elle et la prit dans ses bras. Gauchement, il la berça tendrement.

- Agir à chaque fois de cette manière, Eryna, tu éloignes Carlin de toi. Tu ne pourras t’en prendre qu’à toi-même. Mets-toi une bonne fois dans la tête que Carlin n’est pas cette enflure. Jamais, il ne sera comme lui. Regarde autour de toi, Eryna, tous les gens présents dans cet appart’ sont des amis de Carlin. Ils sont venus pour lui.

 Eryna regarda chaque personne autour d’elle. Elle essuya ses larmes et adressa un faible sourire à Mili et à Akira, les deux seuls qu’elle connaissait déjà.

- Je suis désolée. J’ai été si stupide. Carlin disait souvent que je ne l’écoutais jamais. J’affirmais toujours le contraire, mais il avait raison. Je lui ai fait mal. Quelque chose de bien pire que des coups !